Histoire de la littérature française^ t. IV, ch. xii
Nous avons en trois lignes le Lamennais de la postérité : € Un grand écrivain, un grand et surtout un vigoureux esprit dominé par une imagination forte, et^ plus que tout encore, une âme de douleur, d'angoisse et de tourment. -»
Plus d'une réserve avait précédé le jugement final de Sainte-Beuve sur Lamartine. Dans le Portrait en quatre parties, commencé et continué de 1832 à 1837^ il avait, comme il le dit, <( parcouru et épuisé toute la gamme des sentiments du critique, depuis l'enthousiasme premier jusqu'au temps d'arrêt et à la résis* tance finale )e>. Aucun des grands poètes de notre temps ne lui a donné plus de souci. Pour aucun il n'a mis plus de son âme dans ses jugements. Son admiration toujours passionnée n'a pas été tranquille un moment. Et, puisqu'il a parlé de gamme, on sent, jusque dans la plus haute note de l'enthousiasme, comme des sons brisés. Tourmenté de scrupules douloureux sur un poète toujours prêt à déborder, il ressemble au riverain d'un torrent qui craint à chaque orage de voir son champ submergé.
En 1836, après Jocelyn, la confiance semble lui revenir. Il a pris au sérieux la promesse de la « grande épopée humanitaire ». Il est vrai qu'il la veut, comme on l'a vu tout à l'heure, « sachant enclore dans la forme durable ses idées dégagées, les terminant par des contours, dans des ensembles qu'avoue l'éternelle
beauté ». Mais Teffort d'art qu'il demande au grand poète, il l'en croit encore capable, et il salue sincèrement dans Jocdyw, « un très heureux commencement de poèmes à venir ».
Trois ans après, parlant de sa confiance d'alors, il avoue qu'on a bien pu le trouver « imprévoyant ». J'étais de ceux qui pensaient ainsi. C'est à propos de Jocelyn qu'effrayé de cette menace de poèmes aux proportions indiennes, dont les quatre mille vers de Joceiyn n'étaient qu'un épisode, je pris l'alarme, et dans Lamartine en 1837, j'appelai le public à la défense de la poésie, et le poète lui-même à la défense de sa gloire. Où Sainte-Beuve avait vu « une révélation directe de l'une des plus divines organisations de poète qui aient été accordées au monde », j'avais cru voir, dans l'intervalle des éblouissements, ce qui manquait « d'idées se terminant par des contours, et d'ensembles qu'avoue l'éternelle beauté » ; et, pour continuer de croire « à la divine organisation », j'avais besoin de retourner aux Méditations et aux Harmonies.
C'est seulement en 1839, après la publication du volume des Rectieillements, que Sainte-Beuve perdit courage, et j'ajoute, patience. Par un de ces raffinements d'amour- propre dont La Rochefoucauld nous a dit le secret, Lamartine avait trouvé un plaisir de haut goût à faire mépris de ses vers. Dans la préface
de ce volume, il raillait le bon public de s'être imaginé « qu'il avait passé trente ans de sa vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles, quand, en réalité, il n'y avait pas, disait-il, employé trente mois ». La chose était trop forte, et Sainte-Beuve de se fâcher tout de bon. € Au troisième chant du coq, dit-il, on a droit de s'écrier, » et il s'écrie, en effet, et il parle de ces e: aberrations dans l'amertume de son cœur >• Je ne sache pas, dans l'histoire des lettres, d'autre exemple d'un critique chez qui les souffrances du goût ressemblent à des déceptions de cœur. € Lamartine, disait-il avec colère, n'aurait-il donc pas tout à fait tort de mépriser cette lyre dont il a fait une espèce de machine monstre qui n'est plus à lui, et cette négligence, et cette prodigalité des beaux vers jetés sans aucun soin ni respect, où plus d'un mot, réservé aux alcôves de nos romans modernes, suffit pour gâter tout comme un mauvais son ou une mauvaise odeur dans un concert? » J'abrège le passage, parce que les dépits de la passion désespérée sont intempérants. Dans « la gamme des sentiments » du critique, c'est bien là la note de « la résistance finale », je dirais volontiers de la rébellion ouverte.
Il semble qu'après avoir ainsi soulagé son cœur dans ce portrait de 1839, il ne lui restât pas matière à un post-scriptum. Il en est un pourtant qu'il a laissé, et qui est des plus expressifs. Il y parle de Lamartine
tel que Ta déformé la politique, et l'ombre qui, de ce côté-là, s'est répandue sur la gloire du poète. En restant juste pour les éclatantes parties du talent, même employé à l'ambition mauvaise (mala ambitio, celle dont se défend Horace), il regrette que Lamartine ^ n'ait pas pu disparaître et s'évanouir dans les airs comme Romulus >, le lendemain delà grande journée du 16 avril 1848, échappant du même coup aux dernières disgrâces de la politique et aux jugements sur le prix dont il avait acheté ses courtes faveurs. Puis, venant au poète si chèrement aimé autrefois, et pensant à ce que lui a coûté l'éphémère fortune du politique, c'est trop peu dédire que Sainte-Beuve regrette ses chutes, il les pleure. Son désillusionnemenl sur Lamartine est un deuil.
Le post-scriptum qui suit le portrait de Victor Hugo n'exprime aucun regret de ce genre ; c'est que le premier enthousiasme a été sans abandon. l\ s'y mêlait de l'étonnement qui l'a tempéré. Sainte-Beuve s'était donné d'entraînement à Lamartine; il a été pris, puis s'est échappé, puis a été repris par Victor Hugo.
Avec le premier, il est sous le charme; avec le second, on dirait qu'il est sous le joug. L'impression qu'il en a reçue d'abord, et qui persiste, est celle de la force, de la puissance prodigieuse de production,
de la gravité qui impose. Même au temps « de la plus
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vive intimité >, il n'est pas parvenu à se rassurer complètement, il a admiré sans adorer, et, s'il a tou* jours suivi, c'est à la façon d'un homme un peu in* quiet de savoir où on le mène, et qui, tout en marchant, regarde de temps en temps en arrière. Depuis le portrait de 1835, le dernier qu'il ait fait du grand poète, et quoique la c production prodigieuse » n'eût pas cessé, Sainte-Beuve s'est tu, se contentant de s'en faire à lui-même, nous dit-il, la plume à la main, des confidences qu'il a gardées pour lui seul.
Le post-scriptum n'est que l'expression plus forte et comme le résumé des réserves de l'article de 1835. c Si admirateur que j'aie été, dit-il, et que je sois encore de toute une partie des œuvres de Victor Hugo, je n'ai jamais réussi ou consenti à prendre son talent pour ce qu'il était. Toujours en le louant et en le critiquant, je l'ai désiré un peu autre qu'il n'était ou qu'il ne pouvait être ; toujours je l'ai plus ou moins tiré à moi selon mes goûts et mes préférences individuelles. Toujours j'ai opposé à la réalité puissante un idéal adouci ou embelli que j'en détachais à mon gré. > — € Pourquoi, en dépit de l'affection tendre que j'avais mise au succès et au triomphe de ce talent^ suis-je avec le grand poète, et en le relisant, presque toujours dans la situation d'un homme qui, se promenant à travers un jardin oriental magnifique, sous la conduite d'un enchanteur ou d'un génie, verrait un
LES POST-SCRIPTUM DE SAINTE-BEUVE. 2è3
méchant petit nain difforme lui donner à chaque instant de sa baguette dans les jambes, ce génie ne faisant pas semblant de s'en apercevoir. ^
Le critique s'en est fait souvent la question. Seraitil donc, se demande-t-il, de ces c esprits justes, doux, modérés », dont parle la Bruyère, c qui ne comprennent pas les grands et sublimes artistes qui sortent de l'art pourrétendre,rennoblir et le rehausser?» Est-ce un doute sincère ? Est-ce une ironie? Pour moi, je m'étonne que se remettant en mémoire cette peinture de la Bruyère, au lieu d'y chercher, sans grande envie de la trouver, sa ressemblance, il n'ait pas pris le parti des «esprits justes, doux et modérés», contre le dédain du moraliste.. Je ne suis pas suspect de trop peu admirer la Bruyère; mais je ne peux lui accorder que de telles qualités se puissent rencontrer où il y aurait une telle lacune. N'est-ce pas assez qu'un esprit soit juste, — et, s'il est juste, il est modéré, il est doux au sens où la Bruyère l'entend, — pour eslimer que par leurs apparentes émancipations ces grands irréguliers de l'art, au Heu c d'en sortir » en étendent le domaine de toute l'étendue de leur génie, et en portent plus haut l'idéal? Si l'on retranchait du nombre des suffrages qui donnent la gloire les esprits « justes, doux, modérés », je voudrais bien savoir ce qui resterait aux « grands et sublimes artistes », et s'ils seraient bien flattés d'admirations
auxquelles ferait défaut la justesse du jugement.
Le dernier mot du post-scriptum, c'est que Sainte- Beuve € est demeuré timide à l'égard de Victor Hugo, et insuffisant comme critique, restant avec lui très en arrière, à l'autre versant de la montagne ! > Ainsi ont été, sans figure, et sont restés, toutes distances gardées, ceux des admirateurs du grand poète qui n'ont pu résister à la dangereuse tentation de le juger. Le rôle considérable que, depuis trente ans, il joue dans la politique, n'a pas dû les enhardir. Il s'est fait du poète et de l'homme d'État une confusion qui rend difficiles les appréciations distinctes, et qui prive Victor Hugo de l'honneur d'être admiré sans intérêt. Si la politique lui réserve un grand nom dans l'avenir, l'avenir le dira. Pour le présent, elle lui 6te bien des juges qui ne se soucieraient pas de voir imputer à prévention contre l'homme politique les réserves de leur goût sur l'écrivain; elle le réduit aux admirations convenues de l'esprit de parti et aux engouements, peut-être plus sincères, mais tout aussi peu durables, de la mode. Il y avait sans doute quelques réflexions là-dessus dans les confidences que se faisait Sainte-Beuve, la plume à la main, et que sa prudence a supprimées.
Avec Béranger, il s'est moins gêné pour retrancher ce que l'enthousiasme avait mis de trop dans les premiers portraits. Déjà, en 1850, quinze ans après le
Béranger de 1833, < il y revient à neuf, dit-il, comme si de rien n'était >, avec d'autant moins de scrupule que, « faite d'une main plus équitable, la part de Béranger resterait bien assez belle "», Il n'en est plus e:à ce culte autrefois professé pour le chansonnier, en retour de celui que Béranger rendait lui-même au public en auteur idolâtre de l'opinion et de la popularité >. Au lieu du portrait € tout en lumière > où il avait mis, outre beaucoup d'illusion et d'enthousiasme € un peu de connivence », il veut peindre l'homme tel qu'il est, tel du moins qu'il croit le connaître. Or, chez Béranger, c l'homme prudent, celui qu'on peut appeler (sauf respect) une grande coquette, l'a emporté, on ne craint pas de le dire, sur le citoyen et même sur le poète... Il a conçu un rôle et il s'y est dévoué. >
« Bans ce rôle, il entrait de n'être pas de l'Académie ; pour rester plus en vue au dehors, il n'en a pas été... Comme chansonnier, il a trop d'art, de ruse et de calcul; il pense à trop de choses pour être parfaitement et innocemment gai... Il y a dans son recueil des visées à l'ode avec des défauts qui ne tiennent pas au désordre de l'égarement ou à la flamme, des choses obscures et contournées, voire des logogriphes. Le commun, la recherche, se font voir dans les petites trames les mieux ourdies. •• L'habileté, l'art, la ruse du talent de Béranger a été de faire croire à sa grau-