C6 NOUVEAUX MÉLANGES
deur... On sent dans celte poésie bien des servitudes^ soit de la rime, soit du refrain. ..Le couplet trop tendu 4;rie,à force de pensées, comme une malle trop pleine. — Il est obscur à force de malice, d'une concision quelquefois pénible et un peu trop marquée, point exempt de manière, trop fidèle à d'anciens mots du vocabulaire poétique. » Tout cela, par le rapprochement et l'accumulation des citations, prend un faux air de thèse : mais, lu dans l'ensemble, et chaque trait dans son lieu, avec les louanges qui se mêlent aux critique^ et le bien qui balance le mal, c'est un jugement irréprochable. Chaque motif n'est que l'expression pittoresque de quelque réserve que faisaient, même au temps de la double popularité de l'opposant et du poète, les gens qui ne se règlent ni sur la politique ni sur la mode. C'est Béranger pesé au poids du sanctuaire.
L'autorité de ce jugement ne reçoit aucune diminution de ce fait que, dans l'intervalle du Béranger de 1833 au Béranger de 1850, un nuage s'était élevé: entre le critique et le chansonnier, un moment bons^ amis. Béranger avait cru se reconnaître dans un desporlraits de Volupté. Saint-Beuve s'en défendit, et lechansonnier parut persuadé. Les bons rapports serétablirent. L'amitié revint-elle entière? J'en doute,, surtout quand je lis, dans une lettre de George Sand à Sainte-Beuve, ce mot terrible sur les amitiés entrer
les gens de lettres en réputation : « Il n'y a pas d'àmitié, il n'y a rien^ et nous sommes une fourmilière d'orgueilleux et de menteurs (28 Juillet 1833). > Du côté de Sainte-Beuve, il ne périt que l'enthousiasme^ qui était de trop : Tadmiration pour les belles parties resta entière.
Le refroidissement n'eut d'autre effet sur lui que de le porter tout d'un coup au point où il devait arriver inévitablement par les progrès de son goût. Ce points il s'y est fixé. C'est ce jugement de 1850, dont tout est maintenu dans le post-scriptum, la critique comme réloge, avec cette nuance délicate que c'est l'éloge qui dit le mot de la fin.
Des dix écrivains revisés dans les post-scriptum, ce* lui qui paraît y avoir perdu le plus — si c'est perdre que d'être payé de son dû, — c'est Alfred de Vigny* Quand on a lu les exagérations du portrait de 1835, on comprend que, pour ramener les choses au vrai,. Sainte-Beuve ait eu, comme il le dit, c à ressaisir son jugement et à le ravoir de dessous un monceau de fleurs ». Il faut dire que, dans ces fleurs, il y avait des siennes.
Le portrait de 1864 est l'expression de cette reprise de possession de lui-même. Il est fait, non plus comme celui de 1835, moitié d'imagination, moitié par impulsion étrangère, mais d'après nature, par le même peintre qui, « timide en 1835, et faisant à peine quel-
ses NOUVEAUX MÉLANGES.
ques observations à demi voilées^ est devenu plus libre et plus hardi avec le temps ». Cette libertéd'ailleurs ne coûte rien à la vérité ; cette hardiesse ne va qu'à corriger l'excès de la première admiration. Les critiques, comme il arrive, font valoir les louanges ; ce qui est dit des défauts donne crédit et sanction à ce qui est dit des qualités. Cela sent la doctrine et le maître. Si Sainte-Beuve ne se refuse pas la malice de railler c les droits et privilèges d'oint du Seigneur que s'arroge le poète », s'il s'égaye du « quatrième silence » inventé par de Vigny *,« le silence du poète»; si, rencontrant ce vers avec ses majuscules :
Le bon Sens qui se voit, la Candeur qui s'avoue,
il s'étonne que c deux choses qui vont tout droit leur chemin » soient représentées c portant de grandes lettres à leur chapeau »; si enfin il sourit delà prétention de de Vigny c de s'imposer tout sculpté, façonné de ses propres mains, et une fois pour toutes, au culte de ses contemporains et de la postérité », combien ces vérités à l'Alceste dites d'un poète qui, par moments, ne craignait pas assez de ressembler à Oronte, ne relèvent-elles pas l'éloge par lequel se termine, en
i. Les trois autres sont celui d*Ajax aux enfers dans VOdysêée, celui d'Eurydice dans VAntigone de Sophocle, celui de Didon aux Champs-Elysées, écoutant Ênée les yeux baissés vers la terre.
manière d'apolhéose, le portrait de 4864, où de Vigny est compté dans l'élite de ceux auxquels il a été donné « d'atteindre d'un jet lumineux, ne fût-ce que deux ou trois fois, les sphères étoilées » !
Le post-scriptum final n'ajoute rien au portrait de 1864. Sainte-Beuve s'y défend du reproche que lui fait de Vigny, dans une note tirée de ses papiers intimes et publiée après sa mort, « de l'avoir mis au cénacle plus qu'il n'en était, de s'être trompé en voulant entrer dans sa manière de produire, de chercher à tort comment naît et se forme la pensée du poète, ce que Dieu seul et le poète savent, les hommes ne pouvant ouvrir ce fruit divin et y chercher l'amande ». De l'humeur qu'était Sainte-Beuve, on peut juger si, sur ce point surtout il a dû se rebiffer, et s'il était homme à admettre au profit du poète cette doctrine du fruit défendu. Il a réponse péremptoire atout: sur le grief du cénacle, il cite des faits, et quant à la compétence que lui refuse la note du poète, il y répond par des extraits de lettres où de Vigny la lui accorde avec d'autres encore. Dans ces lettres, écrites au temps de leur courte amitié, « on est, dit Sainte-Beuve, embarrassé de citer, tant elles sont flatteuses et d'une flatterie prolongée, d'une louange lentement et soyeusement filée. »
S'il est beau d'avoir un esprit assez clairvoyant pour apercevoir ses fautes, en dépit de leur ressemblance avec ses qualités, assez droit pour les confesser, assez honnête pour faire proûter de sa confession la vérité, il serait plus beau d'arriver tout de suite au juste jugement et de s'y tenir. Les Rétractât iones, les Post'Scriptuniy tout en honorant l'homme, font, en fin de compte, quelque tort au critique, en dénotant chez lui tout au moins de la mobilité. Le lecteur, mis en défiance, peut croire que, dans de nouvelles réimpressions, les derniers jugements auraient pu être amendés^ et que d'un esprit à la fois fécond, mobile et sincère^ on n'est jamais sûr d'avoir le mot final. Qui donc a empêché Sainte-Beuve de toucher le but du premier coup? Il ne lui manque, même au début, aucune des
qaalités du critique. Il n'y a pas d'exemple de plus d'aptitude à cet emploi supérieur de l'esprit. Chez lui, la critique était de vocation et de don. Il montre dès ses premières pages tout ce qui en est l'essence, la sagacité, le sentiment des nuances, la curiosité, un savoir qui s'accroît et s'approfondit sans cesse, la sensibilité littéraire et le goût de la précision, et, pour faire valoir tout cela, le talent de l'écrivain. Tout en lui annonçait le grand critique. Pourquoi ne l'a-t-il pas été tout de suite?
Ce n'est pas seulement parce qu'en toutes les choses de l'esprit on n'arrive que par degrés à l'excellence, et qu'en fait de critique des contemporains, y arriver de plein saut ne soit donné qu'à très peu ; des causes d'erreur propres à Sainte-Beuve ont troublé chez lui le premier regard du critique. Ces causes sont-elles des défauts? Je les appellerais plutôt des qualités à contre-temps. On peut, par ses indications mêmes, en noter trois principales : un « trop plein d'enthousiasme et un besoin d'admirer et de pousser à l'idéal chaque objet de son culte » ; le tour d'esprit poétique chez un critique, poète lui-même à un certain moment, et jusqu'à ses derniers jours curieux et amoureux de poésie; enfin un cœur trop prompt à aimer ceux qu'il avait à juger.
Gomment l'enthousiasme peut-il être une qualité à contre-temps? Faut-il donc se défier de ce quelque
chose de divin qui porte à admirer d*élan et sans réflexion, à aimer sans intérêt? N'y a-t-il pas plutôt sujet d'envier ceux qui en sont capables que de les avertir d'y prendre garde? Soit. Encore doivent-ils se défendre de ce « trop plein > dont Sainte-Beuve s'accuse. Car d'où vient ce « trop plein >, sinon de la mode, de l'ardeur des polémiques, qui fait admirer des œuvres médiocres par esprit de contradiction, des cénacles oul'on se fait un goût de camaraderie, enfin, de tout ce qu'engendre d'illusions passagères Tivresse des nouveautés en toute chose? Sainte-Beuve y fut si bien pris qu'il tint à honneur d'être classé parmi les novateurs; on le voit y revendiquer une place parmi les poètes et faire sa partie dans le chœur. Quant aux chefs de l'école nouvelle, il a peint son attitude devant eux : « Je les contemplais, dit-il, avec une curiosité qui se mêlait d'émotion à mesure que j'entrais plus avant dans chaque talent. » — Singulière attitude dont il ne se souviendra pas sans en sourire, le jour où, de contemplateur, il sera devenu juge.
Il est rare que l'amour des nouveautés ne soit pas mêlé d'un peu d'injustice pour le passé. Cet amour, si vif qu'il soit, n'est jamais exempt d'inquiétude, et, comme l'inquiétude ne lui vient que du passé, c'est sa manière de se rassurer que d'attaquer ce que le temps a consacré. Sainte-Beuve, dans les premiers moments, n'échappa pas à celte prévention. Dans ce qu'il con-
sent à admirer du passé, on croit sentir plus de respect humain et d'impressions de collège que de conviction; et, lors même qu'il compare, pour les louer également, certaines œuvres des deux périodes, ce sont les œuvres contemporaines qui ont la meilleure part. Il trouve des ressemblances entre les c jolies fables 3^ de la Fontaine — jolies, c'est bien le moins —
... Le Corneille est joli quelquefois...
et certaines a compositions exquises et non moins parlantes » de Béranger. S'il parle de la « beauté théologique » de VHistoire universelle, c'est pour la trouver « moins hardie en doctrine » que « celle de VEssai sur Vindifférence », deux ouvrages, qui se valent apparemment, avec l'avantage pour celui de Lamennais de plus de hardiesse en doctrine. Enfin comparant Lamennais et Fénelon comme « hommes d'avenir», il estime que Lamennais est « l'aurore manifeste » du jour dont Fénelon n'est que « l'aube blanchissante ». De même qu'il n'y a pas d'amour pour les nouveautés sans injustice pour le passé, il n'y a pas d'injustices pour le passé qui ne commencent par des attaques contre Boileau. De toutes les grandes figures de notre histoire littéraire, c'est la plus incommode aux novateurs. Ils en veulent à Boileau de s'être douté des libertés qu'ils ont prises et d'avoir appris aux lecteurs à n'en être pas dupeç. Je ne m'étonne
donc pas que dans son « trop plein d'enlhousiasme » pour l'art nouveau, Sainte-Beuve n'ait eu quelque mauvaise humeur contre le poète qui avait donné les règles de l'ancien. Parmi des éloges un peu avares, dont la justice n'a, d'ailleurs, que plus de prix, l'article de 1826 refuse à Boileau la qualité de poète. C'est « un simple écrivain en vers », d'une « correction savante ^^ Son style est, « sensé, élégant, soutenu et grave », il est vrai; mais la gravité en est « quelquefois pesante ». On y peut noter la ^ manie des périphrases», dont c nous avons vu, dit Sainte- Beuve, sous Delille, le grotesque triomphe ». Boileau n'est que c le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur d'un code^ poétique abrogé ». Quand il a raison, <: il ne Ta jamais qu'à la manière un peu vulgaire du bon sens, c'est-à-dire sans portée, sans principes, avec des vues incomplètes, insuffisantes ». Et, comme il n'est guère possible de dire du mal de Boileau sans en vouloir un peu au siècle où il a été en crédit, ce siècle, — le xvii% — est, aux yeux de Sainte-Beuve, « un siècle épisodique qui ne plongeait profondément ni dans le passé ni dans l'avenir». Bien que ces irrévérences de 1826 aient gardé des partisans, je me gêne d'autant moins pour les relever que je les relève par la plume même de Sainte-Beuve. Lui seul pouvait dignement faire réparation à Boileau. Dans le Boileau réhabilité du 27 septembre 1852, le
critique avoue loyalement que (c tout en rendant justice à ses belles et saines parties, il ne l'a pas Tait avec plénitude ni en s'associant de cœur à l'esprit même de l'homme >. 11 regrette « que, de nos jours, il ail manqué à nos poètes, si pleins à leur début de facultés naturelles, de promesses et d'inspirations heureuses, un Boileau et un monarque éclairé, l'un des deux appuyant et consacrant l'autre ». Sur ce dernier point d'un Boileau appuyé d'un Louis XIV, m'estil permis de faire remarquer qu'on aurait pu lire de moi, écrites avant la Causerie du 27 septembre 1852, quelques réflexions analogues, et qu'au temps où j'ai paru un superstitieux de Boileau, Sainte-Beuve était en train de devenir un croyant? Une chose plus digne d'être remarquée, c'est que le Boileau de i826 ouvre l'époque du « trop plein d'enthousiasme y>, et le Boileau de 1852 celle des post-scriptum.
La seconde des qualités intempestives de Sainte- Beuve, le tour d'esprit poétique, ajoutait ses illusions à celles de l'enthousiasme. Le propre du tour d'esprit poétique, c'est d'idéaliser toute personne et toute chose. Je vois chez notre critique, qui l'était en poète, la tendance à donner à ceux qu'il juge des proportions héroïques. Tout est poésie en eux et tous sont poètes, même les prosateurs. Passe encore peur Chateaubriand; mais dire d'un brillant pastiche des
livres saints, les Paroles d'un croyant : « Lamennais a conquis à bon droit le litre de poète, ^ c^est idéaliser jusqu'à Tabus. Par la même illusion, où il entrait peut-être de la modestie, il s'abaisse et se diminue à proportion de ce qu'il élève et enfle ses héros. Le voici qui se réduit au rôle € d'interpréter, d'expliquer, de professer 3» les poètes devant le public; il est tout occupé à les faire valoir; il devient leur avocat, leur soutien, ou encore (a leur héraut d'armes ». La postérité, où déjà Sainte-Beuve a sa place, a singulièrement rapproché les distances entre le juge et les jugés.
Mais se faire tout cela au profit des illustres novateurs était moins périlleux pour le critique que de s'exposer à leur amitié. Quelles confidences nous font là-dessus les posl-scriptum? N'est-ce pas de ces amitiés que sont venues les a complaisances et les connivences » dont il se confesse si honnêtement?
Très longtemps avant les post-scriptum, ces trois causes d'erreur s'étaient fort atténuées ou avaient cessé tout à fait. Au « trop plein d'enthousiasme » pour le nouvel idéal avait succédé un retour de justice pour les modèles de l'ancien. Les nouveautés étaient examinées et jugées à la lumière de la beauté classique, qui, un moment voilée, avait resplendi dans ce rare esprit. Voici les figures immortelles qui reparaissent : c'est « l'antique et divin Homère »; c'est
Virgile ^ aux peintures à jamais gravées dans toutes les mémoires i>. Ils sont tour à tour célébrés et presque chantés « comme les types suprêmes vers lesquels le poète et l'artiste doivent souvent lever les yeux pour apprendre à mieux voir dans leur propre, fond ^. Le critique a retrouvé ses principes. Je sais qu*il se défend des systèmes et des professions de foi, et qu'il ne veut pas se servir du « mot de croyance si prodigué 3». Mais ce qu'il substitue à ce mot en dit encore plus : c'est un « culte pour ces saines beautés, c'est cette religion discrète, qui tient à l'amour du beau, du naturel, du fin et du délicat ^. A quelle beauté pense-t-il? Quelles sont ces qualités qu'il aime d'une religion discrète? On n'a guère qu'à voir où il en parle : c'est dans un discours sur Virgile.
Du tour poétique, il a laissé le dangereux penchant à idéaliser, par lequel il faisait, de grands talents imparfaits, des génies accomplis ; de mortels très faillibles, des demi-dieux ; il en a gardé le don de peindre tout ce qu'il pense, et l'art du descriptif transporté des choses extérieures aux choses de l'esprit. Le poète a persisté sous le prosateur ; mais sa façon de créer, c'est de trouver ce qui est, non de faire ce qui n'est pas, de saisir ce qui fuit, de' colorer les jugements. Le poète n'est plus qu'un excellent juge doublé d'un peintre.
Il lui estr«sté de l'enthousiame et du tour poétique,
après leurs désillusions» une exquise sensibilifé littéraire qui se perfectionne en durant. Des amitiés de la même époque, qu*a-t-il gardé? Elles sont parties tout entières, les unes après des refroidissements sans rupture, les autres après des ruptures sans raccommodements. Les débris de ces amitiés sont épars dans les notes de Saint-Beuve, où il les a comme cachés, pour dire la vérité amère sans l'étaler.
Tous ces nuages dissipés, la qualité dominante, libre enfin, Thumeur jugeuse paraît seule^ et les jugements du critique, réformés par le juge lui-même, sont désormais sans appel.
Quel enseignement tirer de tout cela pour le futur critique? Lui conseillera-t-on de se défendre de Tenthousiasme? Si c'était chose qu'on se donne à volonté, le conseil serait bon. Mais l'enthousiasme vient sans qu'on l'appelle. Dire au jeune enthousiaste : € quand vous vous sentirez pris d'admiration pour quelque nouveauté littéraire, contenez-vous, ditesvous bien qu'avant longtemps vous en rabattrez; entre ce que vous sentez au moment même et ce que vous penserez plus tard, faites une moyenne » ; c'est d'une pratique à peu près aussi facile que le conseil donné par Sénèque contre la colère : « Sitôt que vous la voyez venir, représentez-vous ce qu'il vous en coûtera pour y céder.» Hélas! quand la colère va venir, c'est qu'elle est déjà venue. De même, au moment où l'on nous
dit : « Gardez-vous de Tenlhousiasme », il est déjà maître de nous.
Il faut pourtant de l'enthousiasme pour faire de la critique; car point de critique sans idéal, et point d'idéal sans enthousiasme. Aussi, pour tout conseil, doit-on souhaiter qu'avant de prendre la plume, le futur critique ait ressenti ce premier enthousiasme pour l'idéal de la beauté classique, qui reste d'études bien faites. S'il n'est pas assez profond pour empêcher ou pour modérer l'enthousiasme des nouveautés éclatantes, c'est par le premier qu'on se guérit des illusions du second. Mal démêlé d'abord de ces impressions de discipline, de règles imposées en même temps qu'enseignées, que Ton emporte des études, il demeure au fond de Tintelligence en dépôt plutôt qu'en exercice. Mais viennent les premiers refroidissements pour les nouveautés, il s'éveille, il agit, il se rend le maître. Le temps, au lieu de l'affaiblir, le fortifie; il s'accroît avec l'expérience; il prolonge la jeunesse de l'esprit, il en est la dernière flamme.
11 n'y a pas non plus de préservatif à conseiller au futur critique contre le tour d'esprit poétique. C'est assez qu'il sache quels périls font courir à la liberté du jugement le tour d'esprit poétique comme l'enthousiasme, et qu'il s'agit là de qualités glissantes qu'il ne faut guère moins surveiller que des défauts. Saint-BeuTe lui apprendra combien il importe d'y
prendre garde, et combien il est difficile de s'en rendre libre. Lui-même n'en est jamais venu tout à fait à bout. Il a, jusque dans ses dernières années, des retours de son faible pour les nouveautés, dont le moins qu'on puisse dire, comme de certains retoui»s de jeunesse chez les vieillards, c'est qu'ils ne siéent plus à son kge. Et de môme, bien que dans l'usage qu'il fait de son tour d'esprit poétique, il ait déplus en plus dégagé la qualité du défaut, quelque chose du défaut persiste dans un autre faible du grand critique pour l'image, pour le mot pittoresque, pour ce qu'il appelle tantôt la flamme, tantôt le rayon. Ces deux faibles réunis l'ont trompé, même au temps de la plénitude de « l'humeur jugeuse » sur des œuvres où il avait cru sentir <( la flamme > et voir (c le rayon >, et que ses éloges n'ont rendues ni chaudes ni lumineuses.
Restent les amitiés entre écrivains et critiques. J'ai peur qu'on ne trouve cruel, sinon odieux, le conseil donné au futur critique de s*en défendre, et de se défier de son cœur. C'est pourtant la première chose à faire et c'est aussi, de tous les conseils, le plus pratique. Entre auteurs et critiques, il faut bien le dire, il n'y a pas de vérité dans l'amitié. S'il pouvait y en avoir, ce serait peut-être du côté du critique qui céderait à un instinct élevé en aimant imprudemment la personne dans l'écrivain qu'il admire. Mais, du côté de celui-ci, je ne vois guère qu'un goût pour
la louange qui s'étend jusqu'à la personne de celui qui la donne. Celte amitié-là est de celles où il n'y a des droits que d'un côté, et que des obligations de l'autre. A la première réserve du critique, l'auteur crie ft la trahison, et voilà l'amitié finie. Il faut voir, dans les notes de Saint-Beuve, comment ces liens-là se dénouent. Je crains qu'il n'ait eu à en pàtir plus d'une fois. Même aux endroits où il se donne l'aise de se récrier contre la prétention de ses illustres amis à être admirés sans restriction ni mesure, on sent la souffrance secrète, et comme un amer regret de ce qu'il lui en a coûté pour rester vrai.
Hais quoi ? Le rôle de la critique est-il donc si im. portant, ses services sont-ils d'un si haut prix qu'il y faille toute cette préparation Spartiate et tout ce plan de vie, et qu'on lui doive sacrifier jusqu'aux amitiés illustres?
L'importance de la critique n'est pas plus à nier qu'à démontrer. En aucun temps, elle n'a tenu une si grande place, ni joué un si grand rôle qu'au xix* siècle. Il y a là du nouveau dans les lettres françaises. Nous sommes loin du xvii« siècle, quoique dans le peu qu'il a laissé de critique, on compte plus d'une page magistrale, et que rien n'y soit indifférent ; loin aussi du XVIII* siècle, quoique tout soit à priser dans le Traité des Études de Rollin, et dans les mille remarques de goût dont Voltaire a semé tous ses ouvrages;
quoique La Harpe, le critique de profession de celte époque, ait le goût sain dans un savoir insuffisant. De vastes horizons se sont ouverts devant la critique. Les progrès de la philologie et de la critique verbale ont permis de voir de plus près, et d'admirer à meilleur escient les beautés de l'antiquité classique. La pratique des langues modernes a fait entrer dans le cercle des lectures à l'usage des gens instruits, et dans l'éducation des écrivains, des œuvres supérieures, ignorées ou mal connues de nos devanciers. Les points de comparaison se sont multipliés, et Fidéal de la beauté littéraire s'est agrandi. . L'esprit d'analyse et les exemples donnés par la science ont fait de la critique une science de précision. Pour ces progrès de l'esprit humain au xix** siècle, il est né des aptitudes nouvelles. Les hommes « à l'humeur jugeuse > ne se comptent plus. Beaucoup le sont par imitation; mais quelques-uns le sont d'instinct par cette mystérieuse propriété des sociétés civilisées qui, pour le nombre toujours croissant de leurs besoins, suscitent des vocations, et, dans l'esprit agrandi font Torgane pour la fonction.
Les services que rend la critique sont proportionnés à l'importance de son rôle. En aucun temps plus qu'au nôtre, l'écrivain n'a été plus puissant pour le bien comme pour le mal. Avec sa liberté, qui n'a guère d'autres limites que sa volonté, s'est accrue l'utilité
de cette censure qu'exerce la critique et qui n'est autre chose qu'une libre contradiction dont le public est juge. C'est pour cela que la critique n'est pas un genre de littérature de même sorte et au même titre que les autres. Dans ceux-ci on se donne à juger, on ne juge pas. Celui qui fait de la critique s'institue juge de sa pleine autorité. Or il ne doit rien ignorer de ce qu'.on exige d'un juge. Je voudrais éviter les grands mots, surtout celui de mission dont on a fait un si grand abus, et dont moi-même, il y a quelque quarante ' ans, je qualifiais, avec plus de naïveté que d'immodestie, mes premières convictions de critique. Mais il semble que le seul fait de prétendre juger les écrivains, de discerner dans les livres le bon du mauvais, le vrai du faux, d'être résolu à le dire, de le dire en vertu d'une doctrine ou de traditions auxquelles on a foi, ce fait ne peut pas être moins qu'un devoir. On n'y fait pas ce qu'on veut, on veut ce qu'on doit y faire. Cela ne ressemble guère aux œuvres d'imagination ou d'art pur, où la conscience n'a rien à voir, où l'écrivain n'engage pas l'homme. Dans la critique, l'homme est solidaire de l'écrivain. . Voilà pourquoi celui qui fait de la critique n'a pas trop de soin à prendre de son indépendance. Et, comme indépendance et affection sont choses incompatibles, il n'est rien dont il doive être plus jaloux que de se défendre des amitiés avec ses illustres justiciables.
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Le moins qu'il y risque, Sainte-Beuve Ta dit, c'est de c prendre pour des personnes naturelles d'illustres comédiens >. D'autres amitiés moins périlleuses et plus douces ne manqueront pas au critique, pour peu qu'il soit de cette complexion qu'Aristote défiait d'un mot si charmant « l'ardeur vers l'aimer* > Si pourtant il se sentait attiré vers un écrivain célèbre par € l'ardeur vers l'aimer >, et non par l'appât du très vain honneur qui résulterait pour lui d'une amitié toujours si près d'une rupture, qu'il se garde bien, s'il a commencé, de continuer de juger celui qu'il aime. Dût-on lui dire qu'on veut de lui non des louanges, mais des conseils, qu'il tienne bon, qu'il demande honnêtement à rester simple admirateur ^ à la façon dont on prendra la chose, il saura bien vite si on le veut garder pour ami.
« L'humeur jugeuse » n'est peut-être pas celle qu'on choisirait, si l'on élait libre de se donner l'humeur que l'on veut. L'état de critique n'est pas doux. Si sociable qu'on soit de sa personne, on ne laisse pas de faire un peu peur. On croit le critique plus tendre aux défauts qu'aux qualités, et, soit qu'on lui parle ou qu'on lui écrive, plus attentif à la façon qu'au fond. On se le représente volontiers avec la mine quelque peu refrognée, incessamment jugeant comme Perrin