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Dandin, ou rêvant qu'il juge. Devant lui, on se cache, ou l'on ne se montra qu'à demi. On lui écrit sans abandon, comme à un éplucheur de syllabes. Ce sont là, sans doute, des ennuis, et la vie en a de tant de sortes qu'on ne serait pas fâché de n'avoir pas ceux-là, et d'être né d'humeur à trouver tout bon, tous les écrivains sans défauts, le public sans illusions, la mode toujours d'accord avec la raison. Mais on ne se fait pas son lot, et celui à qui est échu le lot d'honneur du critique a certes de quoi se consoler des inconvénients par les avantages. Une chose les comprend tous, c'est l'amitié qu'il fait avec la vérité, c'est ce commerce des grands modèles qui a pour l'esprit des lumières, pouf le cœur des émotions, pour la vie des contentements auxquels n'offrent rien de comparable les commerces inquiets et passagers avec les écrivains en renom.
Telle est la première conclusion à tirer des postscriptum de Sainte-Beuve. Peut-être en pourrait-on légitimement tirer une seconde. C'est que par tout ce qu'il a retranché ou modifié de ses premiers jugements, comme par tout ce qu'il en a maintenu, il n'est que le plus original, en notre temps, des critiques dé la tradition. Tradition et Sainte-Beuve, voilà, je le sais, des noms qui ne vont guère ensemble. A première vue, non, j'en conviens. D'autre part, je ne nie pas que passant à tort ou à raison pour être fidèle jusqu'à l'idolâtrie au culte de la tradition, quand je tire une telle conclusion dos écrits de Sainte-Beuve, j'ai l'air de vouloir le tirer lui-même à moi. Je ne m'en défends pas, s'il est bien entendu qu'en réclamant le grand critique pour la tradition, j'ai
plus de souci de sa gloire que de ma gloriole.
Cette idée d'un Sainte-Beuve classique, — le mot est lâché ! — ce n'est pas d'hier que je l'ai. La première fois que j'ai dit la chose sans le mot, c'est dans un discours prononcé à l'Académie française, il y a dix ans. Je répondais comme directeur au récipiendaire du jour, M. Cuvillier-Fleury. Après avoir salué en lui un éloquent défenseur de la tradition, arrivant à parler de la critique nouvelle inaugurée par l'auteur des Causeries du Lundi, j'y montrais à la fois le côté d'originalité éclatante, et le côté d'indirecte et presque involontaire conformité à la tradition.
« Ce n'est pas, disais-je, les raisonnements qui me font peur pour la tradition, c'est plutôt la séduction d'une certaine critique
Subtile, engageante et hardie,
qui parait chercher hors de la tradition les motifs de ses jugements. Depuis plus de quinze ans, dans une suite de brillants articles, qui, âous le nom aimable de Causeries , se sont succédé sans interruption et sans affaiblissement, cette critique a trouvé le secret d'en apprendre aux plus instruits, de contenter les plus délicats, et de plaire à tout le monde. Mais la tradition sait y reconnaître et y prendre son bien. Cet art ingénieux de faire
ressortir, dans les œuvres d'esprit les plus diverses, le point vif des talents, de détacher d'un livre oublié ou négligé la page où le rayon de l'inspiration a brillé, de suivre la veine de sève qui continue à nourrir sur un tronc mort un rameau toujours verdoyant, et cet autre art, plus sévère, de montrer sous des aspects nouveaux les grandes figures littéraires et de rajeunir leur gloire, tout cela est du domaine de la vér ilé et de la vie, et, partant, de la tradition. La tradition aurait aussi le droit de revendiquer comme siennes tant de maximes de goût qui vivifient cette critique et d'en recomposer ses principes et ses propres types. Mais il est très vrai que les jeunes écrivains y remarquent moins ce qui oblige au travail que ce qui invite à la nouveauté par la liberté, au vrai parle laisser faire, au bien parle changement, et je crains que la méthode générale d'un tel maître ne soit plus persuasive que ses maximes de goût et ses exe niples. C'est pour cela que, tout en tirant du côté de la tradition, comme c'est notre droit, des œuvres qui n'en sont qu'une application plus libre, et qui la fortifient plutôt qu'elles ne l'infirment, il n'en faut pas moins continuer à la défendre. »
Depuis l'époque où je fis cette sorte de déclaration, qui, s'il m'en souvient bien, ne parut pas déplaire à Sainte-Beuve, chaque année, chaque lundi, l'a rapproché de ce que je n'hésite pas à appeler notre idéal
commun. Quelque livre qu'il juge, il a sous les yeux cet idéal, comme, en matière de procès, le magistrat prononce les yeux fixés sur la loi. Je ne prétends pas que, de son vivant, si quelqu'un, voulant en prendre avantage, se fût avisé de le lui dire, il en eût été d'accord. Pour en venir jusque-là, il était trop jaloux de sa liberté, trop en défiance de tout ce qui avait quelque ressemblance à une mainmise sur son esprit. Il n'en est pas moins vrai que, sauf aux endroits ou quelque convenance de circonstance ou de personne a fait dévier légèrement sa plume, je ne sache rien, dans ses derniers écrits, que la tradition n'ait le droit de s'approprier comme un légitime accroissement de ses préceptes et de ses exemples. Et si de toutes ces parcelles.de doctrine dispersées dans son œuvre prodigieuse, on faisait une esthétique' — encore un mot qu'il ji'aimait pas, comme sentant son dogme, — ce serait une esthétique classique libérale. Je crois même qu'ayant décrit et recommandé une à une, partout où le sujet l'y amenait, toutes les qualités et propriétés de l'esprit français, il eût fini par accepter et confesser l'esprit français lui-même, si, comme me l'apprend à mes dépens une de ses Pensées^ je n'en avais pas trop parlé*.
1. « Je lis le chapitre de Nisard sur Descartes. Toujours Tesprit irançais et sa glorification. Cette exaltation à toute force et à tout propos de Tesprit français par Nisard finit par impatïen-
On a VU plus haut avec quelle sincérilé Sainte-Beuve, dès 1852, faisait réparation à Boileau, de ses injustices de 1826. Il s'habitue de plus en plus à l'imposante figuré, et je vois venir le moment où, après l'avoir saluée avec respect, il va lui sourire. On trouve dans ses lettres & certains poètes, telles remarques, tels conseils de goût qui semblent des expressions renouvelées des doctrines de VArt poétique. N'est-ce pas du pur Boileau en prose que ces recommandations à un de ces poètes qui donnait trop c à l'esprit de combinaison » et qui € cherchait le rare » au risque de rencontrer Tobscur : « Vous vous défiez trop de la passion, laissez-vous faire ; ne craignez pas tant de penser comme les autres; n'ayez jamais peur d'être 4^ommun. » Boileau avait dit le premier :
Que dans tous vos discours la passion émue ^Âille chercher le cœur, l'échauffé et le remue...
et ceci pour les poètes <i: qui ont peur de penser comme les autres » :
Us croiraient s'abaisser en leurs vers monstrueux, S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux.
ter et par jeter dans l'excès contraire. » {Notes et Pensées^ à la fin du onzième volume des Nouveaux Lundis.)- Je reçois la . leçon; mais on ne s'étonnera pas que j'en prenne et en laisse. Je ne vois que trop bien que mon intempérance à glorifier l'esprit français l'a un peu compromis aux yeux de Sainte- Beuve ; c'est le tort de l'avocat, non de la cause.
Dans une autre lettre au même, Sainte-Beuve le querellant doucement de son goût pour « les formes obscures et les bizarres entrelacements » lui dit entre autres clioses : « Ne craignez pas de simplifier, d'ouvrir davantage votre expression. » C'est ce qu'avait dit en perfection, et une fois pour toutes, Boileau dans ces vers de V Art poétique :
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre. Mon esprit aussitôt commence à se détendre.
Et de vos vains discours prompt à se détacher Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.. Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d*un nuage épais toujours embarrassées...
En résumé, quand je compare au point de vue de la doctrine le grand poète didactique du xvii« siècle, et le grand critique du xix% je suis plus souvent frappé de leurs ressemblances que de leurs différences. C'est au fond la même croyance sur ce qui fait la beauté des ouvrages d'esprit. Seulement, chez le poète législateur, elle est arrêtée et comme fermée; chez le critique venu deux siècles après et qui a connu des variétés de la même beauté, ignorées de Boileau, elle est ondoyante et ouverte. Sainte-Beuve se replaçant ainsi tout doucement, et pas toujours à son insu, sous la loi de Boileau obéie, sinon professée, c'est le second enseignement que je voudrais tirer des post-scriptum.
tu NOUVEAUX MÉLANGES.
£t, puisque, en dépit de la vérité comme de la vraisemblance, je suis l'inyenteur de c deux morales », ce serait ma seconde morale.
Jmllet 1878.
Quel était ce Zoïle ? Il est immortel comme Homère, qui, s'il y avait des degrés dans l'immortalité, serait le plus immortel des hommes. Quel est cet envieux qui a trouvé le secret de lier si étroitement sa destinée à celle de Tobjet de son envie, que Zoïle est aussi inséparable d'Homère que l'ombre Test de la lumière? De quelle nature était cette envie dont il a réussi à faire un idéal?
Toutes questions qui ont élé souvent agitées et qui ne sont pas près d'être résolues. Ce n'est pas grand dommage : le prix n'en valut peut-être pas la recherche. Si j'en donne à mon tour mon avis, c'est
moins pour apporter une solution que pour avoir le plaisir de parler d'Homère.
N'y a-t-il eu qu'un Zoïle? Encore une question à ajouter aux autres. Soit impossibilité de concilier les opinions contradictoires qui ont eu cours sur le personnage, sur le temps où il a vécu^ sur sa patrie, sur ses mœurs, soit qu'on trouvât trop lourde pour un seul lacharge de cette monstrueuse envie, des savants ontimaginé deux ZoUe. Mais cette opinion a été abandonnée.
Pour les anciens, sans exception, il n'y a qu'uu Zoile. Malheureusement ils ne se sont pas souciés d'établir le fait par des documents authentiques. La personnalité de Zolle est encore à dégager de la légende, et il y a tout lieu de croire que, sur cet immortel singulier, la confusion ne finira pas.
Dans ce qui nous est resté des anciens sur Zoïle, les Grecs lui sont moins sévères que les Latins. Denys d'Ualicarnasse va même au delà de l'indulgence. C'est en effet beaucoup plus que de l'indulgence que d'expliquer ses critiques sur Platon, qui ne paraît pas avoir été plus qu'Homère du goût de Zoïle, par la recherche et par l'amour de la vérité. Cela nous met par trop loin de l'envieux enragé de la légende.
Le néoplatonicien Porphyre, qui vivait au m® siècle et qui avait eu sous le yeux les ouvrages de Zoïle, et notamment ses € Neuf discours sur les poésies d'Homère », ne le distingue par aucun trait fâcheux
des sophistes qui, en si grand nombre, ont occupé de leurs subtilités et amusé de leurs paradoxes les beaux esprits de la Grèce alexandrine. Dans les critiques qui lui valurent le sobriquet A'Homeromastix^ le fouet d'Homère, Porphyre ne voit que des exercices
de gymnastique, Tupao-ia; evexa.
Tout autre est le Zoïle des Latins. Selon Vitruve, c'est lui-même qui, par effronterie, aurait forgé, pour l'ajouter à son nom, le surnon d'Homeromastix. k Étant venu, dit Vitruve, à Alexandrie, il lut au roi Ptolémée ses neuf livres sur V Iliade et V Odyssée. Ce prince, indigné qu'il centrât le € père des poètes, le guide de toute philologie, qui n'était plus là pour se défendre i^, ne lui fit aucune réponse. Après un assez long temps, Zoîle, pressé par le besoin, fit supplier le roi de lui donner quelque secours. Le roi, dit-on, lui répondit que, a: puisque Homère, depuis mille ans qu'il était mort, nourrissait de sa gloire des milliers de personnes, lui, qui se vantait d'avoir un plus grand génie, devait non seulement en vivre lui-même, mais en faire vivre les autres ». Vitruve ajoute que, selon les uns, Ptolémée le fit mettre en croix ; selon les autres qu'il fut lapidé, selon d'autres brûlé à Smyrne. « De quelque façon qu'il ait péri, conclut Vitruve, il méritait son châtiment ^ »