‹ Nouveaux mélanges d'histoire et de littératureChapitre 65 sur 76 · II, 284, 39, ibid · texte numérisé non relu

II, 284, 39, ibid

accusés, avant Âristote. Par la bouche de Socrate, il les défiait € chasseurs de jeunes gens riches dont ils ne songent qu'à tirer des émoluments ». Si Zolle a pratiqué ce genre de chasse, il ne parait pas du moins qu'il s'y soit enrichi. Une tradition nous le présente vivant dans la pauvreté. Parmi les obscurités et les contradictions des faits qui le concernent, il est juste de lui compter tout ce qui est à sa décharge.

Les sophistes touchaient à tout, philosophie, rhétorique, morale, grammaire. On en distinguait deux sortes. Les uns faisaient des objections, émettaient des doutes, les autres les levaient. Les premiers s'appelaient IvaxaxixQly les seconds Xuruoi. Il faut dire que ceux-ci, bien qu'ils eussent le plus souvent raison, surtout quand il s'agissait d'Homère, ne se défendaient pas toujours de la subtilité de leurs contradicteurs.

On peut conjecturer avec certitude que, de ces faiseurs d'objections, aucun n'en avait fait plus, ni de plus extravagantes, sur Homère, que Zoïle.

Voici ce qui nous en est resté. Elles suffisent à faire juger l'homme *.

1. Voir rexceUcnte édition d'Homère par Alexis Pierron, Iliade, t. II, Appendice VI.

Qui ne connaît la scène sublima de Priatn demandant à Achille le corps de son fils Hector ? Elle est dans toutes les mémoires lettrées; les enfants mêmes en savent quelque chose.

Mercure^ sous les traits d'un Myrmidon, a conduit Priam, à travers les gardes, < sur les yeux desquels il a versé le sommeil », jusqu'au retranchement qui protège la tente d'Achille. Arrivés dans l'enceinte, il se fait connaître au vieillard, l'engage à € embrasser les genoux du fils de Pelée, à lui parler de son père >, et il remonte vers le c vaste Olympe ».

J'abrège, non sans en avoir scrupule, comme d'une impiété, pour arriver plus vite aux critiques de Zolle.

Entré dans la tente d'Achille, Priam embrasse ses

genoux et a baise les mains terribles et meurtrières qui lui ont .tué tant de fils ». Puis, d'une Voix suppliante, il lui dit de se souvenir de son père, du même âge que lui, comme lui « sur le seuil mortel de la vieillesse », peut-être assiégé en ce moment même par ses voisins, moins à plaindre pourtant que lui, qui supporte ce que n'a encore supporté aucun homme vivant sur la terre, « la douleur de porter à ses lèvres la main du meurtrier de son fils » . Ces paroles éveillent dans le cœur d'Achille « le désir de pleurer son père » ; il touche la main du vieillard, et . tous les deux pleurent, Priam au souvenir d'Hector, Achille au souvenir de son père, auquel se- mêle celui de Patrocle, et « leur sanglot s'élève vers la voûte ».

Plusieurs détails de cette scène ne sont pas du geût de Zoile. Il est choqué de l'intervention dé Mercure aidant Priam à pénétrer jusqu'à la tente d'Achille. Il eût mieux aimé, dit-il, que le vieux roi fît demander par députés une audience au fils de Pelée, et qu'il entrât dans la tente sous la garantie d'un $auf-conduit.

Il ne peut souffrir les larmes que versent ensemble Achille et Priam, ces larmes qui, depuis que les hommes lisent VlliadCy les ont fait pleurer, qui, dans la sécheresse de ce travail subalterne pour analyser la scène, me font pleurer moi-même.

Il ne veut ni qu'Achille se lamente, ni qu'il écoule de sang-froid les lamentations de Priam.

Quand la prière du vieux roi est accordée, que son fils lui est rendu, et qu'après le repas ou Achille et Priam se sont assis à la même table, le vieillard exprime à son hôte le désir d'aller prendre du repos, Zoile s'en indigne.

N'avait-il donc pas lu, plus bas, ou avait-il lu, sans les comprendre, les vers où le pauvre père raconte qu'il n'a pas fermé les yeux depuis la mort de son fils, et que, douze jours et douze nuils durant, il est resté gémissant « dans une douleur sans fin » et se roulant sur le fumier dans la cour de son palais ?

Peut-être l'inconvenance de ce fumier, et d'un roi qui s'y roule, avait-elle empêché Zoïle de réfléchir qu'après de telles fatigues le pauvre vieillard devait avoir besoin de sommeil.

En vertu de la maxime, qu'on ne prête qu'aux riches, je ne crois pas faire tort à Zoïle, quoique aucun texte ne m'y autorise, en supposant que son goût superbe n'avait pas dû s'accommoder de voir Priam manger à la même table qu'Achille. Il y mange en effet, et d'une brebis blanche que, pour comble d'inconvenance, le fils de Pelée a dépecée de ses mains.Qu'y a-t-ii pourtant, dans ce repas, qui ne soit séant et dans la nature? Quel est l'homme qui, dans

les angoisses d'une grande douleur morale, n'a pas éprouvé, à la première rémission de cette douleur, le besoin de prendre quelque nourriture, fût-elle mouillée de ses larmes? Tout au plus pourrait-on trouver mauvais que Priam y eût pensé le premier, et qu'après l'exposition de leur mutuelle douleur, Achille et son hôte se fussent mis à table sans quelque préparation. Le grand cœur d'Achille y a pourvu.

Avant d'inviter Priam à manger, il lui annonce que son fils lui est rendu, comme il l'a a: ordonné » (wç IxcXsue;) et uon demandé. Puis, pour ôter au vieillard tout scrupule, il lui rappelle que le plus lamentable exemple des douleurs humaines, Niobé, après avoir vu ses douze enfants tomber sous les flèches d'Apollon et de Diane, sentit le besoin de « prendre de la nourriture ». Encouragé par cet exemple auguste, soulagé par l'assurance qu'il ramènera dans Troie ces précieuses dépouilles pour lesquelles il a craint les derniers abus de la victoire, une secrète joie- ouvre son cœur à l'invitation d'Achille, devenu lui-même, de vainqueur impitoyable, hôte si généreux. Tous les deux s'assoient à la môme table, et mangent et boivent jusqu'à ce qu'ils en aient « chassé le désir y>. Après quoi, ils se regardent l'un l'autre, Achille admirant le fils de Dardanus, contemplant son air de bonté et écoutant sa parole; Priam admi-

rant cet Achille si grand, « qu'on croyait voir les dieux en face^ >•

De même qu'il déplaisait à Zoïle que Priam eût pénétré à l'aide de Mercure jusqu'à la tente d'Achille, il lui déplaisait qu'il s'en aidât pour sortir. C'est au merveilleux qu'il en veut. Il est très vrai que le merveilleux n'est pas réel, mais qui ne s'accommode pas du merveilleux dans Homère fera bien de ne pas ouvrir son divin livre.

Il est une autre circonstance de la vie d'Achille qui ne trouve pas plus grâce aux yeux de Zoïle. C'est lorsqu'à la nouvelle de la mort de Patrocle, dont les Troyens se disputent le cadavre nu, et dont les armes sont aux mains d'Hector, « la nuée noire de la douleur enveloppe le héros >. Le récit d'Homère est poignant. De ses deux mains Achille prend des cendres, les répand sur sa tête et en souille son beau visage; sa tunique divine en est « toute noircie >. Il se jette dans la poussière, couvrant de sa grande taille un grand espace... Antiloque, tout en pleurs, lui tenait les mains, craignant qu'il ne se coupât la gorge avec son épée. Achille poussait d'horribles cris..., etc. Tout cela paraît insensé à Zoïle : c Pourquoi, dit-il, Achille envoyait-il Patrocle au combat ? Que ne faisait-il la réflexion que les chances de la

Page 1