‹ Nouveaux mélanges d'histoire et de littératureChapitre 7 sur 76 · SITUATION ÉQUIVOQUE DE LA HEINE · texte numérisé non relu

SITUATION ÉQUIVOQUE DE LA HEINE

versel, que ceux qui s'abstiennent. Dans ces crises des nations, il semble que toutes les fautes soient inévitables et que la fatalité ait supprimé la responsabilité. Pour discerner l'une et l'autre et faire la part de chacune, il faut beaucoup de lumières et beaucoup de témoignages. L'apaisement qui s'est fail peu à peu sur la Révolution nous donne les lumières, et chaque jour les investigations de l'histoire nous apportent les témoignages. De plus en plus, parmi les actes enveloppés jusqu'ici dans la même dénomination de fautes, on distingue celles qui sont nées de l'illusion, de l'inexpérience politique, de passions généreuses, d'impressions trop fortes pour les cerveaux, de la peur enfin, moins coupable que la lâcheté, et celles qui n'ont été que des ambitions impatientes, des jalousies de rivaux, ou de honteuses convoitises. De plus en plus, parmi les acteurs qui, dans ce drame forcené, jouèrent leur rôle à outrance, on discerne ceux qui ne sont déjà plus libres pour les fautes et ceux qui le sont encore pour le crime; les faibles que l'événement entraîne et les gens maîtres d'eux-mêmes qui gardent le sangfroid du larron cherchant à faire son coup dans le tumulte d'une catastrophe.

Ce travail de discernement est achevé en ce qui regarde Marie-Antoinette. Ses fautes sont les plus pardonnables entre celles qui ont été pures de tout mauvais sentiment. Mais l'acte qui a traîné devant le tri-

bunal révolutionnaire une femme coupable d'avoir voulu sauver son mari et ses enfants, une princesse adoptée par la France et Française par les sentiments encore plus que par les grâces ; l'acte qui a fait tomber sur réchafaud cette tète, trois fois sacrée, de reine, de veuve et de mère, ne peut pas s'appeler du nom de faute, et il sera peut-être plus facile désormais de trouver des gens pour l'absoudre que pour ne le condamner qu'à demi.

Un mariage politique avait enlevé, dès l'âge de quatorze ans et demi, Marie-Antoinetle à la protection d'une mère, grande reine, et à la simplicité d'une cour plus semblable à une famille qu'à une cour. Elle arrive en France, et, sauf les bonnes gens qui, lui souhaitent la bienvenue comme à une fille de France, elle a tout contre elle : un mari de deux ans seulement plus âgé qu'elle, mais qui n'avait pas la précocité de son aïeul au même âge, et qui ne savait comment s'y prendre pour aimer sa femme; une famille qui ne l'adopte pas; une cour corrompue qui n'a d'autres règles des mœurs qu'une étiquette impitoyable; tout, jusqu'à son innocence. On était alors en plein règne de madame du Barry. Si la jeune dauphine s'en offense, elle manque de respect au roi.

Si elle flalte le désordre du monarque, elle s'avilil.

Dans l'introduction courte et substantielle qui précède la Correspondance secrète^ y il est dit, entre autres choses aussi judicieuses que bien exprimées^ qu'on « n'y trouvera pas l'idole que la sensiblerie des salons avait forgée, encore moins la furie qu'avaient imaginée les clubs et les pamphlets en délire, mais une reine qui a partagé quelques-unes des faiblesses, non les vices de son temps, et qui a montré dès cette première période (1770-1780), sinon déjà un grand caractère (peut-être n'était-ce- pas le moment encore), du moins un cœur bien placé, donnant à entendre qu'en face de l'excès du malheur, opposant la force morale, elle ne se courberait pas honteusement ». Si Marie-Antoinette a mérité cet éloge plutôt circonspect qu'exagéré, c'est surtout dans sa conduite à l'égard de la comtesse du Barry. J'en ai soigneusement relevé le détail dans toute la suite des lettres de la dauphine à sa mère^ depuis son entrée à la cour jusqu'à la mort de Louis XV, qui seule mit fin à ce dernier scandale de son règne. Ce détail toujours curieux est parfois d'un intérêt poignant.

Arrivée en France par Strasbourg en mai 1770, elle voyait pour la première fois à Compiègne, le même

1. Marie-Antoinette, correspondance secrète, publiée par M. le chevalier d'Arneth, directeur des archives impériales à Vienne, et M. A. Gefïroy, membre de rinslitut.

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