Ibid.yQ
Singulière question, s'était dit sans doute quelque enstatique, contemporain d'Aristote ! Est-il vraisemblable qu'après dix années d'une guerre où les Troyens ont dû faire de nombreux captifs, Hélène en soit encore à ne pas savoir si ses frères ont accompagné les Grecs à la guerre de Troie?
Le grand Ivrixoç y répond par deux conjectures. « C'est peut-être, dit-il, que Paris la gardait étroitement, pour qu'elle ne communiquât pas avec les captifs. Ou bien c'était affectation d'Hélène, qui, pour paraître de mœurs régulières et pour ne pas se montrer curieuse, ne s'informait pas de ses frères. Elle semble en effet, ajoute Âristote, par toutes ses paroles comme par toutes ses actions, vouloir persuader à Priam et aux Troyens qu'elle est venue à Troie contre son sentiment et sa volonté. »
C'est trop de deux suppositions violentes pour expliquer la chose la plus simple. D'abord, il faut prêter à Paris une conduite à laquelle ne prépare guère le caractère effacé que lui donne Homère. Ensuite, chose plus grave, il faut imaginer une Hélène hypocrite. Or n'est-ce pas l'extrême opposé du caractère de l'Hélène homérique? Qui donc est moins hypocrite que la femme qui, pour premières paroles, en paraissant sur la scène de Tlliade, répond à Priam qui l'appelait « sa chère fille » : « Que n*ai-je préféré la mort, alors que j'ai suivi ici ton fils, laissant le lit nuptial, mes
frères, ma fille chérie, et les aimables compagnes du même âge que moi? » Telle est la vraie Hélène. C'est celle qui, plus loin, invitée par Vénus à rejoindre, dans la chambre nuptiale, Paris, arraché par la déesse au fer de Ménélas, se révolte et lui dit : « Méchante, que ne le prends-tu sous ta garde, pour qu'il fasse de toi sa femme et son esclave * ! » L'Hélène d'Aristote n*est pas celle de VIliade. A celle-là seulement il faut demander par quel motif elle ne voit pas ses frères parmi les chefs de l'armée. « C'est peut-être, dit-elle, — et nous la croyons, — que mes frères ne veulent pas se mêler aujourd'hui au combat des guerriers, de peur d'avoir leur part des opprobres et de la honte que j'ai encourus. » Nobles et touchantes paroles qui font tomber toutes les autres explications, et qui donnent raison au plus grand des poètes contre le plus grand des philosophes.