L'ORGUEIL DANS NOTRE SIÈCLE
(iSaO.)
Lorsqu 'après avoir considéré Tétat de la société , des doctriDCs , des lois et des mœurs 9 on entend certains hommes élever hardiment audesçus de tous les siècles ce siècle qui leur a été li?ré , le ridicule de cette idiote ou coupable admiration n'est pas ce qui frappe le plus ; je ne sais quelle pitié mêlée d'effroi s'empare de l'âme à la vue d'un si étonnant excès d'orgueil. On se rappelle cette parole qui descendit si avant dans le cœur de notre premier père: f^ous serez comme des dieux; et l'on croit voir ses descendantsséduitspar leurs désirs, aveuglés par leurs crimes , célébrer dans la nuit , avec une stupidejoie, l'accomplissement de cette promesse du gèni du mal.
Mais sur quoi donc se fondent cesprétentibns hautaines et ce superbe dédain des temps antérieurs? J'entends parler de progrés des lumières^ comme si le monde eût été jusqu'à ce jour en-
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seyeli dans des ténèbres profondes ». et qu'il attendit, depuis six mille ans la voix puissante qui devoit enfin les dissiper. Certes, s'il en est ainsi» la génération privilégiée qui» assistant à ce grand spectacle , à cette magnifique création » a vu nattre l'aurore de la raison humaine» cette génération sans doute a droit de se féliciter. Mais si , au contraire , elle avoit pris le déclin du soleil pour son lever , si ses prétendues lumières n'étoient qued'épaisses ombres, sa raison un délire farouche ou une pitoyable démence» il faudroit l'exposer en cet état à tous les yeux» quand ce ne seroit que pour apprendre aux hommes jusqu'où l'homme peut tomber, lors-» que , méprisant la sagesse antique , il se sépare du passé 9 et ne veut plus s'appuyer que sur lui-même.
Accordons d'abord à ce siècle vain ce qu'il peut réclamer justement. Qu'on y ait cultivé les sciences physiques avec succès » on l'avoue. Il est dans la nature de ces sciences d'avancer sans cesse, parcequ'il n'est pas possible qu'en regardant toujours les objets matériels dont elles s'occupent, on n'y découvre aussi toujours des choses qu'on n 'avoit point encore aperçues. Les sens presque suffisent pour cela. Aux anciennes observations on en ajoute de nouvelles.
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et Ton est content parcequ'on a marché, sans néanmoins être plus près du terme. Les mathématiques ont fait des progrès analogues. On a inventé de nouvelles formules, on en a simplifié d'autres , on a résolu des problèmes qui ne l'avoient pas encore été. Cependant on doit convenir qu'aucun de ces perfectionnements, quoique très réels, ne sauroit être comparé aux grandes découvertes qui ont illustré les siècles piécédents , à ces merveilleux efforts du génie qui transportent soudain la sci.ence au-delà de toutes ses limites connues.
Nous ferons sans difficulté de pareils aveux par rapport aux arts et métiers, pour peu qu'on tienne à la gloire de teindre peut-être quelques étoffes plus solidement, et de mieux filer le coton. Quels que soient , au reste , les avantages de cette espèce dont nous pouvons nous applaudir , il est permis de penser que Tinvention dans les arts suppose bien autant de mérite et de force d*esprit que les perfectionnements qui viennent d'eux-mêmes plus tard; et j'ignore quels noms on opposeroit à ceux des fondateurs des belle? fabriques de Lyon , des manufactures des Gobelins et de la Savonnerie. Il n'est pas clair non plus que les ingénieurs et les architectes à qui l'on doit le canal du Langue-
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doc 9 Saint-Pierre de Rome, la façade du Lourre, Versailles et ses- jardins, aient été vaincus par aucun de ceux qui ont paru dans la suite.
Il n'y a donc pas trop lieu de vanter la supériorité de notre siècle en ces divers genres. Aussi n'est-ce pas là-dcssus qu'on insiste. On aime mieux présenter des titres moins aisés à vérifier. Ainsi l'on prétend que l'instruction est plus répandue qu'autrefois. On pourroit le contester; c'esi une question qui est fort loin d'être résolue, même en ne prenant le mot d'instruction que dans un sen^ très restreint et exclusif des connoissances morales 9 qui sont la véritable instruction de l'homme. Cependant jeveuxbiea convenir que plus de gens peut-être savent lire, écrire, ce qui n'ajoute pas beaucoup, que je sache, aux lumière$ générales ; que, dans le bouleversement de la société , le peuple a entendu parler d'une multitude de choses qu'il est incapable de comprendre , et qu'il seroit heureux d'ignorer: en un mot, qu'il y a plus de mouvement et d'inquiétude dans les esprits. Ou raisonnoit moins de la religion quand on avoit une religion fixe; des gouvernements, quand on vivoitsous un gouvernement affermi; des lois, quand elles étoient invariables ; des mœui's ,
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quand on les respectoit; de Tagriculturc, quand les disettes étoient oioins fréquentes, du commerce, quand il prospëroit; des impôts, quand on ne payoit que le qua rt ou le cinquième de ce qu'on a eu le bonheur de payer depuis ; de rëducation, quand elle étoit libre et accessible au pauvre comme au riche. Mais , à tout pren. dre , ce n*étoit peut-être pas un si grand mal ; et nous avons acheté , ce me semble , un peu cher la facilité de parler de tout.
Enfin voilà ce qu'il est possible d'alléguer , avec quelque apparence , en faveur des prétentions du siècle : tels sont les avantages dont il s'enorgueillit. Voyons ce qu'ils lui coûtent, et ce qu'il a perdu.
Il existoit des doctrines conservées par la tradition , développées par le temps, et qui étoient tout ensemble , et le fonds de la raison humaine, et la base de la société. Que sont-elles devenues? Qu'a-t-on mis à la place? Où sont les vérités qu'on y a substituées ? Qu'y a-t-il maintenant de certain? Que crôit-on, que sait-on sur ce qui intéresse le plus l'homme? Conviënt-on seulement d'un principe d'où la raison, dépossédée de ses antiques domaines, puisse partir pour tenterde nouvelles conquêtes? Non, tout est nié, tout est renversé ; et c^est sur ces ruines mêmes
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que Torgueil proclame la prééminence d'un siècle qui ne léguera que des doutes à ceux qui le suivront.
Demandez-lui s'il y a un Dieu , un ordre mo« rai, une autre vie après cette vie, une rraie religion, des devoirs , des vertus ; ou il le nie ou il répond : Je ne sais pas. Certes il 7 a de quoi être fier d'ignorer ces choses ; et je conçois que les hommes de ce temps prennent leurs pères en pitié. Ceux-ci croyoient ingénument à la grandeur de leur nature; ils pensoient être faite à l'image de Dieu^ et leur foi comme leur espérance s'étendoit sans fin dans Téternité. Grâces aux tumièreê nouvelles , on s'est désabusé de ces rêveries ; on a eu la joie de reconnoitre que cette prétendue grandeur n'étoit qu'une folle présomption; qpe^cet être immortel^ semblable aux animaux , n'étoit comme eux qu'un peu de boue animée par la chaleur, et comme eux avoit droit d'aspirer aii néant. Rien n'a para plus pressé, plus important , que de lui assurer cette haute destinée. Des hommes ont été vus travaillant sans relâche à effacer les titres de sa noble origine. Us ont jeté sur l'espérance même le voile de leur fausse science. L'univers à leurs yeut est devenu l'éternel empire de la mort. Us ont regardé dans le tombeaaf
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et ils ont dit qu'au*de]à il n'y avoit rien. Les progrès eu politique ne sont pas moins merveilleux. Là comme ailleurs on a commencé par anéantir ce qui étoit , ce qui atpit même toujours été , et jusqu'aux notions que les peuples s'étoient constamment formées du pouvoir , des lois 9 et des institutions nécessaires à lexistence des états« Ensuite on a fait des théories, et surtout des expériences. Dans Jeur simplicité nos ancêtres avoiènt fondé. une monarchie qui a duré quatorze cents ans. Nous pouvons les eu plaindre : cependant ils trouvcroient peut-être des raisons pour excuser une faute qui les a privés de l'inappréciable avantage de^voir comme nous sept ou huit constitutions en trente années, et de vivre sous les douces lois delà Convention et de l'Empire. La stabilité «a aussi son prix. Mais pour que quelque chose soit stable dans la société 9 il faut des principes fixes , des idées arrêtées» desmaximes immuables; il faut enfin que les esprits soient réglés et contenus par des croyances générales. Jadis il n'y avoit rien d'incertain 9 ni dan$ les droits ni dans les devçirs» non plus que dans leur fondement Chacun sa voit ce qu'il étoit 9 ce qu'il devoit être. On s'est lassé de cela : vingt-cinq millions d'hommes placés dans les divers degrés de la hiérar-
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chie sociale se sont demandé mutuellemeut leurs tilres 9 puis ils se sont mis à raisonner, et bientôt après à égorger, confisquer, proscrire au nom ^ la raison. On écrivit sur les murs liberté j ^j'â/ff^, et jamais aucune nation ne subit un plus abject esclavage et une plue affreuse oppression.
Jusqu'ici je ne vois pas clairement ce qui justifie l'orgueil du siècle , en ce qui tient à la |>erfection de l'ordre socisj. S'agit-il des doctrines? est-ce par ses lumières en ce genre qu'il se croit supérieur aux siècles précédents ? Alors quHl nous dise quelles sont les Tentés qu'il a découvertes* Il a rejeté les maxjmes anciennes ; en a-t-il d'autres à leur substituer? Je ne parle pas dès vagues opinions , des inconstantes idées de chaque individu : je demande qu'on m'indique la doctrine du siècle. Qu'est-ce que le pouvoir? le sait-il? Sait-il ce que c'est que la loi 9 ce que c'est qu'un droit , ce que c'est qu'un devoir, ce que c'est que la propriété? Ne fera-t-on qu'une réponse à ces questions? Est-on d'accord sur ce qui constitue un gouyernement légitime , sur les lois fondamentales, survies principes d'administration , sur quelque chose enfin ? Non , tout est en question , tout est en doute , jusqu'à la souveraineté. .
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S'agiMl des œuf rc8 ? Je vois ce qu'on a dé« truit, qu'on me montre ce qu'on a fondé. Qu'ont produit ces innombrables tentatives pour reconstruire l'édifice social? Que r»6te-t»il de * tant de yalns essais? Tout devoit être éternel,
et rien n'a eu de lendemain.
' Encore une fois^ qu'est-ce qu'on a fondé?
2 Quels monuments publics , quelles institutions
r ' bénies du pauvre attestent le soin de la posté-*
I rite , et l'amour de l'homme pour l'homme ?
Qil'o8era-tw>n comparer à la multitude presque infinie d'établissements consacrés par nospëres au soulagement des malheureux? qu'a-*tK>n fait pou» l'infortune ? elle avoit autrefois des asiles, li^ourd'hui elle a des prisons.
Enfants déshérités , qui n^avez rien recueilli ^ de la grande succession des siècles et ne lais-
serez rien à vos descendants , soyez moins fiers de votre indigence ; jamais il n'en exista deplu9 profonde ni de plus hideuse. Qu*afei-vous en propre que votre folie , votre ignorance , vos doutes , et des crimes dont le récit épouvantera l'avenir? Vous vantez cependant l'amélioration des mœurs; et les cachots regorgent ' de coupables, et vos vertus fatiguent le bourreau.
. Après avoir parié du progrès d$$ lumièreê ,
DANS NOTRB SCÉGLE. sSg
je voulois parler aussi-des progrès du bonheur. J'ai vu le monde en feu , les trônes qui s*écrou£ lent, ies états bouleversés jusque dans leurs fondements, l'Europe couverte de ruines, TAmérique inondée de sang. Je me suis tu.
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