SUR NOTRE ÉTAT PRÉSENT
La révolution a jeté les esprits dans Tavenir, et c'est là un de ses caractères : elle enveloppe sans distinction tout le passé dans son superbe mépris, rejetant rexpérience , les traditions des siècles pour y substituer de vagues systèmes, des théories abstraites qui ne reposent sur rien de subsistant. Elle détruit la société pour la recréer sur un nouveau modèle ; et ce modèle idéal , ne pensez pas qu'il soit le même pour toutes les sectes révolutionnaires : chaque individu même a le sien; il n'existe d'accord entre les protestants de Tordre social que pour renverser ce qui est et ce qui fut toujours.
Cet état contre nature amèneroit, en se prolongeant, la dissolution totale de la société, qui consiste dans l'union des esprits par des croyances communes; et déjà il la place entre l'anarchie ou le règne des volontés individuelles , et le despotisme ou le règne d'un seul sur des individus sans force et sans liens. Ces deux
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termes extrêmes du désordre se rapprochent d'ailleurs plus, qu'où ne croît. L'anarchie. n'est au fond que l^ despotisme* du grand nombre, de même que le despotisme n'est qu'une anarchie concentrée. Le caprice du prince ou.du peuple crée la vérité, crée la justice , puisqu'il est l'unîquç loi; et ni le peuple ni le prince nont besoin de raison pour valider leurs actes : tout est légitimé par r omnipotence ; mot un peu ridicule , il est vrai , s'il exprime un fait , et très dangereusement absurde, si l'on y attache l'idée de dioit; car, excepté Dieu, quel' est l'être qui puisse tout ce qu'il veut , ou qui ait le droit de vouloir tout ce qu'il peut? Mais on n'est jamais arrêté par les conséquences de l'erreur ; on se les cache à soi-même, ou on les brave ; et, après tout, qui est-ce qui n'est pas bieâ aise d'être omnipotent ?
Pour détruire ainsi la civilisation dans son principe , il a sufli d'exciter l'orgueil en appelant l'homme à la souveraineté. Il y a en lui je ne sais quel désir secret et violent qu'on est sûr de remuer avec ce mot. Les seizième et dix-huitième siècles en ont offert des exemples terribles. L'histoire ne présente rien qu'on puisse comparer à cette longue rébellion de l* homme souverain contre toute espèce d'ordre.
On coiqmença par l'affranchir de Tobéissance à Tautorité religieuse, c'est-à-dire qu'on le fit Dieu ; on Taffranchit ensuite de Tobéissance au pouvoir politique, c'est-à-dire qu'on le fit roi; et ces deux choses sont inséparables. Renfermé dès lors en lui-même , n'ayant plus que des pensées^sans règle, des volontés sans frein, des opinions sans certitude, il chercha et il cherche encore à remplacer ce qu'il a perdu; il travaille à se faire une religion avec des doutes , une morale avec des passions, un gouverne- •ment avec des rêveries et des intérêts-
U est étrange que des hommes d'esprit, et . même des hommes d'Etat , aient cru voir dans ce profond désordre un besoin du siècle, contre lequel on tenteroît vainement de lutter. Autant vaudroit dire que le besoin du siècle est l'abolition complète de la société. Si cel«i étoit, nous ne comprenons pas pourquoi Ion continueroît encore de gouverner et d'administrer. II n'y auroitqu'à laisser le siècle accomplir lui-même son œuvre; pour satisfaire le besoin qu'on lui suppose , il n'est sûrement pas nécessaire de l'aider.
On peut concevoir qu'un peuple sente le besoin de certaines lois, de certaines institutions déterminées, surtout si elles ont un fon-
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dément dans ses mœurs et dans son hUtoire ; mais que plusieurs peuples éprouvent à la fois le besoin vague de nouvelles croyances, de nouvelles doctrines religieuses et politiques, d une nouvelle législation, en un n)Ot, qu'ils ne puissent plus vivre de ce dont tous les peuples ont vécu jusqu'à présent; c'est ce qu'on pourra, peut-être admettre lorsqu'on aura prouvé que les symptômes d'une maladie mortelle n'indiquent, dans l'homme physique , que le besoin' senti d'un nouveau mode d'existence.
Il seroit curieux d'examiner quels doivent être les effets d'un genre' de gouvernement fondé sur l'opinion , dans un pays où il n'y a point d'opinion publique dominante , et où les opinions opposées se subdivisent presqu'à l'infini; car on pe sauroit se dissimuler que les royalistes même ne sont nullement d'accord entre eux sur des points d'une haute impor* tance. Et si Ton ajoute à cela que le même homme a souvent deux opinions différentes , son opinion personnelle et son opinion comme membre d'un corps de l'Etat , on aura quelque idée de cette espèce de chaos moral dans lequel la société s'enfonce tous les jours. De là ce malaise universel, ce dégoût du présent, cette défiance inquiète , ce sourd mécontentement
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qui se maDifeste à tous les degrés et sous toutes les formes, et parmi les adversaires de la monarchie légitime, et parmi ses défenseurs. Ceux qui ne lisent que les discours prononcés dans les Chambres seroient bien surpris quelquefois, s'ils entendoient les mêmes orateurs, dégagés de mille petites gênes , de mille petites convenances locales, disserter plus librement dans les salons.
Il semble que le pouvoir ait ignoré jusqu'ici qu'à lui seul il appartient de fixer les esprits, en se réglant lui->même sur des principes fixes, et en maintenant avec fermeté les doctrines in- . variables de la religion et de la monarchie.
Au lieu de cela, qu'a fait le ministère.^ Par quelles maximes est-il dirigé? Quels sont ses plans, ses vues, ses idées? Quelqu'un pourroitil dire ce qull pense et ce qu'il veut? Loin d'offrir un appui à l'opinion Tacillante , il en augmente la mobilité par ses contradictions perpétuelles, par sa marche timide et détournée. Il ne domine pas, il ne conduit pas, il est entraîné, et malheureusemcntprcsque toujours dans le sens de la révolution. Il obéit à un système qui existoit avant lui, et il seroit difficile d'imaginer quels changements eût offert l'ensemble de ses actes^ s'il avoit eu le dessein de
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se montrer comme le simple exécuteur d'ordres que ses prédécesseurs lui auroient laissés.
Rien ne sauroit étonner de la part d'hommes que des causes quelconques ont placés dans une si fausse position. En plaigùant la France, qu'ils achèvent de perdre avec les meilleures intentions du monde^ il faut aussi les plaindre eux-mêmes ; car ils sipt soumis forcément à toutes les conséquences du système qu'ils ont adopté, après l'avoir combattu long-temps, et il y auroît, sinon de l'injustice, au moins de la dureté à les accabler sous le poids de'ces conséquences funestes devenues pour eux inévitables. Ils ne sont plus maîtres de leurs paroles mêmes, et nous en citerons un exemple frappant.
11 n'est personne qui ne re^de hommage au noble caractère de M. de Chateaubriand. Défenseur zélé de la religion et de toutes les saines doctrines sous la tyrannie de Buonaparte , les auroit-il abandonnées sous le règne d'un fils de saint Louis ? Doutera-t-on que les hautes vérités. qu'il a proclamées si éloquemment ne soient encore toutes vivantes au fond de son âme généreuse? Non certes. Et cependant il s'est cru obligé , comme ministre , de désavouer, en présence de la Chambre des députés»