‹ Nouveaux mélangesChapitre 92 sur 107 · DE LA SCIENCE POLITIQUE · texte numérisé non relu

DE LA SCIENCE POLITIQUE

et d'où dérivent toutes les autres lois. Eu rappelant son existence et sa nécessité, Confucius, Pythagore, Aristote, Platon, Cicéron, n'ont été que les organes de la traditit>n universelle et les échos du 'genre humain.

Dans cette loi primitive, dontle christianisme n'est que le développement, se trouve .la règle indispensable des pensées et* des actions, ^t, s'il étoit possible qu^ les hommes l'observassent toujours fidèlement, un ordre parfait règneroit sur la terre. Mais, par une triste suite de la dégradation originelle de leur nature , devenus trop souvent incapables d'une obéissance volontaire à la loi divine qui constitue la société, il. a fallu qu'ils fussent' ramenés à la pratique du devoir par une autorité extérieure, dont le droit est fondé sur cette loi même , qu'elle est chargée de maintenir. De nouveaux rapports , mais passagers, puisqu'ils ne sont relatifs qu'à la vie présente , se manifestent entre les hommes, et l'ensemble de ces rapports, dérivés aussi de la nature des êtres qu'ils contribuent à unir, forme ce qu'on appelle l'ordre politique et civil.

Ici commence la théorie exposée par M. de Hallcr. Il montre , avec une extrême clarté , comment la société politiqiTe s'établit et se dé-

462 RBSTAURATI9IV

yeloppcy sans aucun pacte primitif, parle seul cours uaturel des choses , tel 1que rhistoire* le présente partout , dans tous les temps , et tel que la raison nous fait comprendre qu'il a dû toujours exister. Selon lui et selon le bon sens, un souverain n'est qu'un homme fort et possédant des domaines étendus ,' indépendant par cela même , et en état de défendre son indépendante. Le droit de propriété , droit qui a sa source dans la nature et antérieur à tout contrat , est le fondement de sa puissance ou de sa souveraineté ; et l'on voit les relations sociales en dériver successivement , comme elles se forment chaque jour sous nos jeux au sein même des sociétés anciennes; car tout établissement légitime , toute espèce d'organisation régulière , et spécialement toute famille qui se fonde , offre une image fidèle de cette première création. Riche et puissant , le souverain est entouré d'hommes qui lui prêtent Tolontairetnent leurs services » en échange des avantages qu'il leur procure et de la protection qu'il leur accorde , sans que pour cela il acquière sur eux un pouvoir différent de celui qui appartient naturellement à tous les hommes à l'égard de ceux que la naissance » leurs besoins ou leurs intérêts placent comparative-

DE lA SCIENCE POUTiQtE. 4^3

ment dans une positioo dépendante ; et la îos* tice même que le prince rend n'est de sa part qu'une prestation de çecours commandée par la loi divine , Taccomplissement d'un devoir de charité envers le foible. Sans maître , puisqu'il est indépendant , nul ne peut lui imposer de lois , et il e le ^ droit d'en imposer ou de fixer les conditions auxquelles il reçoit , protège ceux qui s'attachent à son service. Des rapports semblables » mais qui supposent tous une supériorité préexistante d'où ils tirent leur origine, s'établissent, au-dessous du souverain , entre les divers membres de la communauté; et le propriétaire aussi impose des conditions ou des lois à son fermier, et celui-ci- à ses serviteurs , qui ne sauroient lui en imposer aucunes. Ainsi se forme la hiérarchie sociale par une suite d'engagements volontaires, tacites ou exprès ; et dans laquelle chacun possédant les mêmes droits essentiels, les exerce seule* ment, selon le degré de sa puissance native ou acquise , dans une sphère plus resserrée ou plus étendue ; et l'ordre se maintient au milieu de cette société vraiment' naturelle par le principe * même qui a présidé à sa formation, c'est-à-dire au moyen de la loi universelle , imprescriptible de justice et de bienveillance^ à laquelle

464 USTÂURATION

priDces et, sujets sont également soumis.

Jamais la science du droit public» que les protestants et les philosophes ont embrouillée et corrompue d'une si étrange manière , n'a?oit encore été présentée sous un point de vue qui satisfasse autantla raison. En Usant M.de flaller, on assiste en quelque sorte à la naissance de la société 9 on la voit croître et parvenir graduellement à sa; perfection ; car les faits viennent partout , dans son ouvrage 9 à Tappui du raisonnement ; et quoique peut-être il eût pu donner un peu moins d'étendue au développement de ses idées, ^elles sont presque toujours d'une justesse si parfaite, elles s'enchaînent avec tant d'ordre et de .clarté , qu'on le suit saQS fatigue et même avec pl^aisir dans beaucoup de détails que l'esprit suppléeroit aisément.

Pour nous résumer, les êtres intelligents sont unis par une loi divine antérieure à toute institution positive, et sans laquelle ils vivroient éternellement isolés. Cette loi universelle constitue la société, puisqu'elle crée seule des devoirs et des droits. M. de Haller la rappelle sans cesse; mais. ayant cru ne devoir traiter que des rapports extérieurs des hommes entre eux y qui no sont point Ja société^ mais une

DE tk SCIENCE POLITIQUE. 465

conséquence de la société, laquelle n'existe ' véritablement que dans Tordre intellectuel et moral , il ne remonte point jusqu'à son origine première , et rien non plus ne l'y oblîgeoitdans le plan gu'il s'est proposé. Du reste il montre admirablement que tous ces rapports extérieurs , dont l'ensemble forme le doit politique et civil 9 se déduisent d'un seul principe, ou plutôt d'un seul fait : Le prince est un pro-priétaire indépendant qui administre ses propres affaires, D faut voir dans l'ouvrage même combien cette idée si simple est féconde en vérités importantes ; combien elle jette de lumières sur les grandes questions de l'établissement du pouvoir et de sa transmission, combien «lie est favorable à la vraie liberté , à la paix et au bonheur des peuples , nécessairement détruits, ainsi que la dignité réelle de l'homme, par les systèmes opposés.

Examinez en effet les doctrines philosophiques , soit dans leur théorie générale , soit dans Tapplication qu'on en fait de nos jours à Tordre social , et vous reconnohrez qu'elles ne sont rien moins que le renversement des bases de la société humaine. Et d'abord , en déclarant chaque raison indépendante ou souveraine, elles anéantissent la société desintelli-

466 EESTAtTRATION

gences, puisqu'il ne peut j[)ius dès lors exister de croyances communes qu'on soit obligé d'admettre, ou de vérités-'lois. Les droits, et les devoirs n'offrant rien d'universel , rien d'immuable, et n'ayant de rapport possible qu'avec la pensée et la volonté de chaque homme , qui les crée et les abolit à son gré , sont des mots vides de sens ; caria volonté d'un homme n'est obligatoire ni pour les autres , ni pour lui-même; ce qu'il veut aujourd'hui , il est libre de ne pas le vouloir demain. Où. seroit d'ailleurs la règle et la loi de sa volonté, si sa- pensée n'en a point? Indépendant de ses semblables, comme ses semblables le sont de lui, il n'existe entre * eux aucun lien que le premier caprice ne puisse rompre : il ne doit rien à autrui , et on nq lui doit rien. La notion du ppuvoir disparoit également; car là où tQus sont souverains, nul n'a le droit de commander, ni le devoir d'obéir:

et qu'est-ce que cela» sinon l'anéantissement total de la société?

Aussi ^ dès que l'on passe à l'application de ces mîjximes , on ^est contraint d'imaginer à la place du pouvoir réel un pouvoir fictif, et de rêver je ne sais quelle souveraineté collec-p tive composée de toutes les souverainetés individuelles ; eX c'est ce qu'on a nomm? la sou-

Page 1