‹ Nouveaux mélanges philosophiquesChapitre 12 sur 19 · AUX ÉGOLES' NORMALES PRIMAIRES · texte numérisé non relu

AUX ÉGOLES' NORMALES PRIMAIRES

(13 juin 1840.)

UAcadémie, sur la proposition de sa section de morale» avait mis au concours, pour Tannée 1838, la question suivante :

« Qiiels perfectionnements pourrait recevoir Tinstitulion des écoles normales primaires, considérée dans ses rapports avec Téducation morale de la jeunesse? »

Un programme court, mais précis, ajouté à la question, déterminait d*une manière nette la pensée de PAcadémic en indiquant les points sur lesquels Tatten- " tion des concurrents devait princrpalement se fixer, at les problèmes spéciaux qu'ils étaient invités à ré«soudre.

l^ix Mémoires répondirent à l'appel et aux espérances de rAcadémte : quatre lui parurent dignes du concours de la question ; et sur ces quatre deux auraient porte

sans fléchir le poids de sa couronne. L'Académie touletefois s'abslint de la décerner. On avait compris la portée, 1.1 gravité, Tétendue de la question; les hommes spéciaux s'étaient émus et lui avaient envoyé le Iribut de leiir expérience ; mais, d*ane part, letemps leur avait * manqué pour choisir entre leurs idées, pour en élaguer tout ce qui ne se rapportait pas au probfème particulier soumis à leur examen, et pour concenirer le reste dans une rédaction méihodique et précise; lous ou ^ presque tous se plaignaient de cette précipitation obligée, elles deux Mémoires placésaii premier rang en portaient la trace évidente. Et, d'un autre côté, les hommes spéciaux avaient seuls répondu : évidemment les délais fixés par FAcadéniic avaient effrayé les autres; moins préparés, ils avaient reculé devant une tâche si vaste et un temps si court. Quoique remarquable et plein d'enseignements, le concours n'avait donc pas porté tousses fruits. On avait la déposition improvisée des Iiommes voués à l'instruction primaire : il fallait leur donner le temps de la revoir, de la méditer, de la circonscrire dans les limites déjà bien assez larges de la question posée. On' n*avail pas celle dc.r, hommes du dehors : il fallait l'obtenir en leur accordant un nouveau délai pour la donner. Le point de vue des hommes du métier a ses avantages : il est des choses qu'eux seuls peuvent dire, parce qu*eux seuls les savent. £mbarquéâ sur le navire, ils en connaissent toiite la manœuvre, ils en sentent tous les mouvements; un sûr instinct les avertit des dangers qui le menacent; \lsmA en quelque sorte coq* science de la vie qui l'anime et des vices secrets qui en troublât les fonctions. Mais, enfermés dans institution, line saurait leur être donné de la juger avec la wis^ rectitude dans ses rapports avec les autres parties de

UELxVTiF AUX ÉCOLES NORMALES. 207

rorganisation sociale. La place qu elle y occupe, le rôle qu'elle y remplit, les défauts, les qualités mêmes par lesquels elle en trouble rharmonie ou en Uesse' les conditions, tout cula est indépendant de la bonté absolue de rinstitulioD, tout cela est relatU à l'cuseuible dont Tinstitntionesl nn élément, et ne saurait être bien apprécié du point de vue intérieur. Il y faut le coupd'œil du spectateur, et le secours de la perspective et de Téloigne-* mëntGe jugement du dehors, le concours ne l'avait pas obtenu; l'enquête provoquée par l'Académie demeurait* donc incomplète* Ces considérations la décidèrent* En rendant [ileiuc justice aux concurrents, elle dut, dans le grand intérêt social qui lui avait fait poser ia question, prolonger le concours. Et, afin que ce second appel ne fût pas stérile, elle en fit clairement connaître les motifs et l'esprit. « L'Académie a pensé, disais^je en « son nom dans le rapport, qu'en rumitlant la qucs- « tion au concours et ea accordant aux concurrents un « délai assez long^, des écrivains autrement placés ponr- « raient aussi lui ^voyer le tribut de leurs idées ; et < qu'en même temps les auteurs des Mémoires qui ont * approché du but et Tont presque touché, en complétant leur travail et en le rauienant plus entièrement à « la pensée de l'Académie» parviendraient à le rendre « tout à fait digne de ses suffrages.» L'Académie ne pouvait indiquer plus clairement son but et ses espé-rances;

Ces espérances, messieurs, n'ont pas été trompées» Us lumières que l'Académie voulait et cherchait, le nou- ^au concours les lui apporte ; loules les données fournies par le premier, le second les lui rend plus précises et plus complètes, et il y ajoute toutes cdies que le pre- ^er avait laissé désirer. Le nouveau concours accom*

plit ainsi Fenquèle que Tautre n'avait fait qu'ébaucher. Nous avons aujourd'hui sur les écoles normales primaires les deux avis que nous voulions, celui |des hommes du métier, puisé dans un sentiment intime et dans une connaissance approfondie de rinslilulion, et celui du spectateur désintéressé» pris du point de vue extérieur, et principalement inspiré par les rapports qu'elle soutient avec les autres éléments de 1 organisation sociale. - Ce dernier avis, qui nous manquait en 1838, un noû- -veau concurrent s'est chargé de nous le dormi i , et s'est acquitté de cette tâche avec rnie remarquable supériorité. L*aufre se trouve consigné dans de nombreux Némoires, k la tète desquels reparaissent avec éclat les deux ouvrages que vous n*avicz pas sans regret privés de la couronne en 1838. Ainsi, le double Lui que l'Académie s*était proposé se trouve pleinement atteint : nous afons voulu et nous avons dû le lui dire avant tout. Je vus maintenant m*acquitter de la mission difficile que la section de morale m*a confiée, en vous rendant compte de l'examen qu'elle a lait de ce concours^eaiarquable et du jugement qu elle eu aporté.

De toutes les lois rendues depuis la révolution de Juillet, aucune ne confère à l'État un pouvoir plus redoutable que celle du 28 juin I8da. L'instruction secondaire n'atteint qu'une faible partie de la jeunesse; l'instruction primaire la saisit tout entière, et à un âge où Tes* prit et le cœur reçoivent des impressions ineffaçables. Maître de rinstruclion primaire, un gouvernement l'est, en quelque sorte, des idées et des sentiments, des croyances et de la inoralitc des générations qui s'élèvent et composeront la nation dans un avenir très -rapproché. Heureusement, un tel empire est naturellemenl limité ; sans que la loi s'en mêle, il est balancé par tioi^

influences suf lesquelles FËtat ne peut rien : celle de la

religioDj^ qui appartient au prêtre; celle de la famille, qni s*e7cerce par Texemple ; et celle des noœurs et des idées de la société, qui enveloppe toutes les autres et domine TÉtat lui-même* Mais, malgré ce triple contrepoids, ce pouToir serait encore immense, siTÉlat lepos* sédait tout entier. C'est ce que n'a pas voulu la loi de 1833* En le livrant à TÉtat, elle Fa laissé en présence de deux droits qu'elle n'a pas consenli à lui sacrîlier; celui du père de iamilie, de cboisirle maitre.de ses enfants ou de ne leur en donner aucun, et celui de tout citoyen, de créer une école, et d*y donner, à sa façon, rinstruction primaire. En un mot, la loi n'a pas rendu rinstruction primaire obligatoire, et elic a respecté la liberté d'enseignement. Ainsi aCTaibli par la nature des choses et les défiances ou les timidités de la 'oi, le pouvoir conféré à l'État sur l'instruction primaire est encore considérable et la responsabilité qui s*y attache effrayante. On ne doit donc point s'étonner si une uiission si redoutable le préoccupe, et si la manière dont il la remplira inquiète la SQciété. Des deux côtés ce souci est légitime, et tous les esprits élevés le partagent. Heureusement, aucune défiance politique ne s'y mêle et ne vient compliquer une question déjà si grave 6n elle-même. Émané du pays,le gouvernemeutne saurait songer à tourner contre lui la puissance qu'il en a reçue;

le pays, qui sent le gouvernement dans sa main, ne redoute nullement de la part del'Ëtat une semblable tentatwe. Ils ont foi l'un dans l'autre, et une parfaite sympathie unit leurs sollicitudes. G*est avec les mêmes craintes elles ^èmes espérances qu'ils envisagent cet avenir obscur *wr lequel il leur est donné d'agir, et cette puissante institution par laquelle ils le peuvent; et c'est dans le même

210 AÀFFCmT SUR L& CONCOURS

ÎDlérét, cehii de la patrie et de rhomanîté, qa^Qs iimquentles lumières et les conseils sur h meilleure exécution de la loi de 1833. Ainsi dégagé de kmt nuage politique, le problënè n'en a que [)Iiis de grandeur; i se dessine avec plus de majesté dans la pore atmosphère ' • de 1840, qu'il se faisait dans le ciel couTerl et oragm de la Restauration ; il montre dans sa dignité de problème social, et l'union consacrée du pouvoir et du pays permet à la sdenœ de Paborder librement et de rexaminer dans le seul intérêt du bien public et de la vérité. Rendu de la sorte à sa propre nature, et soustrait aux circonslanœs qui en attéraknt le caractère et ca passionnaient la discussion, il toinbait naturellement dans la compéleucede T Académie. C*ast sa mission glorieuse de danger des débats éph&aières et aveogies de la polilifjiie les grandes questions sociales qui y sont mêlées, et de les éclairer au profit de la scteace ei du pays. C'est par celte mission qu'elle est elle-même trae institution aussi sociale que scienlilique, et que ses concours ont une éminenle utilité. La loi de 1833 soutef»! une de ces questions vitales; les sollicitudes du gowwfnenieal et du pays la signalaient à sa vigilante attention ; elle devait la poser^ et elle Ta 6tH. L'Acadéoie, messieurs, peut s'en niipiaudir. La (|ueslion ne sortira point de son concours comme elle y est entrée. LesMémoires qu'il a suscités Font fouillée dans tous scsrepfe» étu(iiée sous toutes ses faces, éclair ée sous tous ses aspects. Us renferment un des débato les plus apprefoodis et les plusétendus que l'expérience, inspirée par lep^ Iriolisine, [)u sse rendre smr une question où tant de graves intérêts sont engagés. Le pays, les chanbresy le gouvernement, y puiseront les rensei^^nemenls les pl* utiles sur les eilets de la loi de 1833, les vues tes P^^

âevées et les plus pratiques tout à la fob sur les réfor«*

mes qu'appelle, qu'exige peut-être la grande institution qu'elle a fondée.

L'Acftdèmie, messieurs, a rendu un premier service parla manière dont elle a posé la question. Du premier coup elle eo a dégagé tout ce qui importait, et élimiaé tout ce qui n'était que secondaire ou indifférent. L'acti(mde TÉtat sur ta jeunesse s*exerce par lesniaitres ; ces maîtres se forment dans les écoles normales : les écoles normales sont donc le ressort qui iiTî|)rimele mouvement à rinsiitution* Dans leur organisation se résume toute la puissance, toute rinfluence de FÉtat ; là se détermine la nature» là se mesure d'avance Ténergie et rétendue de son action. Mais cette action elle-même est double: elle s'exerce sur rinlelligence de Tenfant par rinstruction; elle s'exerce sur son cœur par 1 éducation. La première est facile i assurer et à régler : il y a des moyens infaiinbles de commun initier rinstruclion, et dans Texacle mesure qu'on souhaite. Faire des maîtres qoi enseignent bien certaines choses, et seulement certaines clioses, est un problème aisé à résoudre ; la vraie difficulté est d'en former qui donnent à la patrie des enfants moraux et religieux, qui Taiment et la servent, qui l'honorent et la rendent heureuse et forte par leurs sentiments et leur conduite. Or, cette partie vraiment difiicile de la lâche est en môme temps celle qu'il importe le plus de remplir : car ce qui imporle à TÉlat et au pays, c'est bien moins ce que saura l'enfant que ce qu'il croira, que ce qu^il aimera, que ce qu'il voudra ; et môme ils ne

prennent souci de ce qu'il saura que parce que les con- <^ssances influent sur Pâme et concourent à diriger et

^ déltTniiner la volonté. L'éducation résume donc la

«nission de l'État sur la jeunesse, comme les écoles nor-

maies résument les moyens mis entre ses mains pour

Faccomplir. C'est ce queTAcadémie n'a point laissé dans le doute; c'est ce qu'elle a décidé et formulé avec autorité dans les termes mêmes du problème mis au concours, et du programme par lequel elle l'a développé. Ën posant ainsi la question» elle faisait plus que la dégager et la préciser, elle l'avançait Elle n'excluait aucune recherche, elle ne repoussait aucune vue ; car tout, dans rinstructiou primaire, se rattache aux écoles Dornudes comme moyen, à l'éducation comme An ; mais elle posait eu principe que, réducalioii étant la fin définitive, et l'école normale le moyen capital, le reste n'était que secondaire, et ne devait être considéré que subsidlairement. Par là, elle marquait aux concurrents un but si haut à la fois et si compréhensif , que tontes leurs idées, toutes leurs recherches, pouvaient s'y rallier avec mesure, et, par une heureuse violence, elle imposait en quelque sorte à leurs compositions Tunité et les proportions.

Vous ne l'avez pas oublié, messieurs, celte conception si élevée et si sage de la question n'avait pas été pariailement comprise dans le concours de 1838. Dans le trouble où Timprévu du problème et la brièveté des délais les avaient jetés, plusieurs des concurrents, mettant la main à l'œuvre avant de l'avoir bien méditée, avaient écrit des traités généraux sur Tinstruclion primaire, traités dont l'éducation n'était qu'un chapitre, au lieu de rallier à réducatiun, par les écoles normales primaires, toute la matière et toutes les questions. L'Académie, en remettant le problème au concours, signala cette méprise, et reproduisit avec plus de clarté et de force sa pensée et son but* Doublement avertis cette fois, les • concurrents sé sont fidèlement conformés à votre programme, et ceux-là mêmes qui avaient embrassé avec le

plus de compréhension tout le sujet de Tinstruclion primaire ont pu s*apercevoir que, pour être ainsi ramenée à son but suprême, la recherche n'en était pas amoindrie, et qu'elle gagnait en unité sans rien perdre en

étendue.

Pour peu que Ton veuille y réfléchir, en effet, on reconnalira que, de toutes les questions qui se rattachent à

riustructioii primaire, il n'en est pas une, théorique ou pratique, générale ou particulière, qui ne tienne de près ou de loin au problènie fondamental posé par l'Académie, et qu'un bon esprit ne puisse légitimement, ne doive même peut-être agiter pour le résoudre. Au pre-* mier.coup d'œil, le champ parait limité; l'enceinte de récole normale semble l'enfermer. Là, en effet, se pré-> sentent en foule les ((uestions les plus intimes au sujet, c*est-à-dire celles qui se rapportent à l'organisation intérienre et matérielle, au choix des maîtres et des élèves, à la nature et à l'étendue de l'enseignement, au répinie et à la discipline de ces séminaires laïques où TÉtat forme Finstitulcur. Ces questions vont si directement au but, de la bonne solution de toutes dépend si évidem* ment l'éducation morale des maîtres futurs de la jeunesse> qu*on croirait qu'elles sont la recherche même et qu'elles la contiennent tout entière. £t cependant il n'en est rien : car essayez de les aborder, et vous verrez bientôt qu'il n'en est aucune qui n'implique et ne présuppose une foule de questions supérieures, qui sont ainsi attirées et invinciblement engagées dans le cercle de la discussion» Au fond, messieurs, Técole normale n*est qu'un moyen, et l'organisation de ce moyen doit être relative au but qu'on veut atteindre. Déterminez ce but, arrètez^en Tidée avec précision, et vous pourrez après agiter toutes les questions qui se rapportent à Tor-

ii'é RAPPORT SUR LE CX>NCOURS

ganisaiion des écoles; mais auparavant vous ne le pauvcz pas. Aii-dessas de ces questions il j en a donc une

(jui les domine, celle du but : c'esî-à-dirc qu'il faut, avant tout, s*eDtendre sur réducation qu'oa veut donner aox maîtres, el par les matires à la jeunesse. Or, cette édocalîon n est pas une éducalioa abstraite et quelconque, dont on puisse spécttlativement déterminer lidée, comme un philosophe déterminerait celle de la poésie ou du syllogisme; c'est une certaine éducation dont la nature, Tétendue, le caractère, doivent être rehtife à une iouie de circonstances avec lesquelles il est nécessaire qn*eUe soit en harmonie. Et quelles sont ces ciroonsfances, messieurs? Vous le savez, et votre (programme même en avertissait les concurrents ; ce ne mi pas seulement la condition et les moeurs des classes de la socirlé auxquelles elle est particulièrement destinée, riiuiiible culture qu'apportent à Técole et la pkis hm\k destinée que trouveront, en la quittant, les maîires chargés de la transmettre, Tintérèt politique de l'État qui la donne, les dispositions de la loi qui la prescrit; cène sont pas seulement , en un mot, tous ces faits qu'un rapport immédiat unit à la question , et que le plus simple bon sens indique; ce sont encore, de prèsoo de loin, à des degrés différents et à des distances m^gales, tous les éléments constitutifs de notre société, notre ordre social tout entier, tel que l'ont fait le» siècles, les événements et les desseins de la Providence sur notre patrie. Bn effet. Tordre social est le ttSÊ^ au sein duquel rinstituleur agira, et vous devez l'approprier à ce milieu, sous pdne de n'en faire qn'uoiistrument impuissant ou funeste. C'est donc unegranrfe, une immense question, que Celle de i'éducation de liastituteur; pour la résoudre, il faut songer à tootianx

plus grandes choses comine aux plus petites, aux plus

prochaines comme aux plus éloignées : car il n'est rien dans le pays qu'elle n'atleigne et n'intéresse» et c'est en présence de tous les faits qu^elle intéresse et qu'elle atteint qu eUe doit être examinée, si on veut en trouver OBe solution sage et pratique. Voilà, messieurs, le voyage qu'il f nil entreprendre, l'ample cercle (orisidéralions et de faits qu'il faut décrire» avant d'arràver à rorganisation des écoles normales primaires : car c'est en vue de cette éducaLion, dont le caractère et la mesure sont si difficiles à fixer, que toutes les questions relatives à celte organisaîiou peuvent sculeineut et doivent ùtre résolues. La recherche que vous avez provoquée a doue son centre dans les écoks normales; mais elle rayonne au loin et dans tous les sens, et embiasse un vabte diamp. Nous avons pensé qu'il n'était pas inutile peutêtre de le rappeler «iu début de ce rapport : car ce champ, vous l'aviez ouvert aux concurrents, et le concours Ta parcouru.

11 Ta parcouru en ce sens, messieurs, qu'il n'est point de partie de la recherche, point d'aspect du problème, point d'élémeiil de la solution qui lui ait échappé, et qui ne se trouve envisagé et saisi dans l'un ou l'autre des Mémoires qui te composent. Sous ce rapport, ainsi que nous vous le disions tout à l'heure, l'enquôle que vous aviez provoquée est complète et laissa bien peu à désirer. Mais, comme il arrive toujours, le sujet n'est entièrement embrassé dans aucun. L'un voit davantage, l'autre moins ; celui<<:i est préoccupé de certaines faces de la question, que celui -là néglige .pour d'autres qui le Ir.ippeut eiclusivement. Aucun ne saisit tout, ni ne saisit de la fifiême manière les mêmes choses. Ces diversités ne viennent pas seulement de la portée d'esprit des concur-

rents; elles viennent aussi de leur position et du polnl

de vue où elle les place. Pai mi ces points de vue, il en est trois fort distincts : celui du simple instituteur, celui du directeur d*école normale et de Finspecteur de Tinsiruclion primaire» celui enfin de l'administrateur et de l'homme politique. Ces trois hommes se devinent aisé* ment aux choses qui ies préoccupent et à Thorizon qu'ils ' embrassent* Âinsi« ce qui touche Tinstituteur, ce à qooi il revient sans cesse, c*est la position du mattre vis-à-vis ! des comités, du conseil municipal» du curé, des parents; ; ce sont les ennuis, la dépendance les difficultés de sa

situation, mis eu regard de rit^dcpendance et des privilèges des frères; c'est son traitement modique, cest son avancement, c*est sa retraite. Tout le mal est là pour lui; c'est là que portent ses réformes. On croirait ces humbles détails bien loin de la question ou bien insignifiants ; ils en sont très-près, et ils importent, et TinsUtuteur pouvait seul les donner, car ils échappent ou ' sont moins visibles aux fonctionnaires supérieurs de l'instruction primaire, dont l'horizon est beaucoup plus large, et qui, de leur position spéciale, voient à leur tour une foule de choses que saisit moins bien ou qu'ignore tout à fait l'homme politique , dont le regard embrasse mieux les grands rapports qui unissent rinstruction primaire à tous les éléments de l'ordre social. Vous recon-, naîtrez ces points de vue et leurs avantages respectirs dans ridée sommaire que nous allons vous donner des différents Mémoires envoyés au concours, et vous ne serez pas étonnés si entre des ouvrages également remarquables, mais rédigés à des points de vue qui les rendent diversement utiles et diversement incomprébensifs, votre section de morale a hésité, et voudrait a?olr plus d une couronné à décerner.

Hais,avantd'arriveràcetteanalyse des Mémoires soumis à son jugement, qu*ii me soit permis de signaler encore un caractère qui leur est commun et qui les honore également* Ce caractère» messieurs, c'est une moralité pro* fonde et sincère. Des esprits de portées très-difTérentes ont écrit ces ouvrages; en plus d'un endroit rinlelligence défaille et le jugement dévie : jamais la volonté, ' jamais rintenlion. Les plus faibles de ces compositions comme les plus distinguées sont écrites dans un sentiment élevé de la fin morale de l'homme et de la société, dans un respect profond de tous les principes et de toutes les institutions qui concourent à les y conduire, dans un ardent désir de servir cette noble cause en éclairant une des questions où elle est le plus engagée, celle de l'éducation des enfants* On ne trouverait pas dans tous ces Mémoires un mot suspect, une épithète légère sur aucune des choses qui méritent le respect des hommes, et qu'une opinion naguère encore toute* puissante avait trouvé du plaisir à abaisser. Le sentiment religieux s'y montre diversement compris, mais toujours sincère et vrai: il n'y a qu'une voix dans le concours pour proclamer que sans la religion il n'y a pas d'éducation morale possible, et qu'elle doit être r&me des écoles normales. Ce sont là, messieurs, des syrnplùines doublement rassurants, en ce (ju'ils indiquent dans la société tout entière un retour, et dans le sein de Tinstruction primaire en particulier un attachement ferme aux saines doctrines et aux saines idées. Votre section a été vivement touchée de cette unanimité de bons sentiments et d'intentions élevées. Votre rapporteur y a trouvé des molifs de rendre justice même aux efforts impuissants des concurrents les plus faibles. Comment ne pa;s accueillir, comment ne pas

hoDorer par des paroles bienveillantes le tribut du pauvre aussi bien que celui du riche, quand l*un et

Taulre Font pajé avec le mèaie amour du vrai et du bien f

Neuf Mémoires, messieurs, ont été envoyés au con-

cour s de 1840. C'est un de moins qu'en 1838. Ces neuf ' Mémoires forment ensemble deux mille cinq cents pages îu-folio ou in-quark), et composeraient au moins huit forts volumes in-octavo. Votre secùon les a tous lus avec attention, et son rapporteur presque tous deux fois. C'était une mission laborieuse, mais qu'il fallait remplir en conscience, pour assurer le jugement de l'Académie. Je vais vous entretenir de ces neuf Mémoires en corn* mençant parles plus faibles. Je ne vous en doniieraîpas l'analyse exacte; la lâche serait infinie et le résultat fas* tidieux; mais je chercherai à signaler le caractère spécial de chaque ouvrage, les faces de la question qui y sont particulièrement étudiées, et les points sur lesqueb il pr( HMilc des reiiseignemenls précieux et mérite d'être consulté.

Le premier et le plus faible de tous a été inscrit sons

le n° 2 ; il se compose de trentre-quatre pages in-quarto, et ne porte point d'épigraphe. L'auleur semble avoir pris Féducation dans le sens où on l'entend quand on dit d'unhomuie grossier qu'il en manque et d'un homme poli qu'il en a. Ce qui le frappe surtout dans les institu» tours pi iiiuiii es et dans leurs élèves, c'est la rudesse des manières el le défaut d^élévatiou dans les seuliments. A ce mal, qui le préoccupe, il ne voit qu'un remède: c'est de former dans les écoles normales des maîtres qui . n aient point ces défauts ; les policer, leur élever le coeur, voilà le grand but qu'on doit avoir en vue. Il propose, pour l'atteindre, différentes réformes dans l'institution.

RELATIF AUX ÉCOLES NORMALES. 2id

11 voudrait que les élèves y enlrasseut plus jeunes et y séjournassent plus longtemps. Il indique les moyens que prcscnlenl les diverses parties de renseignement pour élargir les idées et émouvoir Tâme des futurs instituteurs; Mais ces moyens sont trop bornés^ et il en imagine de nouveaux, [jarini lesquels on distingue l;i i)iiilo- Sophie de I hisloire, des leçons de rhétorique» des drames que les élèves joueraient, une tribune où ils s'exerceraient à la parole. Son but est de faire vibrer dans le peuple, je me sers de ses expressions, la triple corde de la religion, de la nationalité et deTbonneur, qui y sommeille. Aussi regretle-t-ii les fêtes civiques et en demandc-t-il ie rétablissement. Cet ouvrage, dont le style est exagéré, vague, ambitieux comme les idées, nous aurait moins arrêté, s'iln'élail rempli des sentiments les plus honorables, et ne contenait çà et là des renseignements uliles sur réiat des écoles primaires dans les campagnes. L'auteur est évidemment un iostituteur; il oublie même parfois la question et rentre dans son métier en , enseignant comment on doit enseigner. Il a le sentiment' de son insuffisance ; mais il en démêle mal la nature et prend la forme pour le fond. Ce qui manque avant tout à son intelligence comme à son Mcaiolre, c'est la rectitude de jugement.

Le même défaut s'associe à une culture d'esprit ^beaucoup plus grande et à un talent plus distingué dans le Mémoire inscrit sous le n^" 5, et qui porte pour épigraphe cette phrase de TEvangile : LaUscz vc/nr à ntoi les p^its enfants. Cet ouvrage, composé de cent cinquante-six pages in-folio et divisé en cinq longs chapitres, commence par un coup d'œil sur Tliumanilé, continue par un autre sur l'éducation y et aboutit aux écoles normales en passant par les salles d'asUe et les écoles primaires. L*au-

220 RAPPORT SUR LE GONœuitô

teiir est un philosophe, ami de rhumanité et de Tordre, religieux, plein d'un zèle ardent et des meilleures intentions. Il embrasse dans son travail tout notre système d*éducation publique, et le trouve mauvais, pour ne pas dire absurde, dans toutes ses parties. Nos salles d'asile et nos écoles primaires sont des étouffoirs: on y enseigne des mots; on y fait des perroquets et des marionnettes; tout y est mécanique et mort, enfants et maîtres ; les écoles normales couronnent dignement Féditice : on y fabrique des machines pour en faire d'autres. Ce n'est pas que Fauteur condamne ces trois institutions; loin de là, il les aime et les honore : il veut des salles d'asile, il veut des écoles primaires, il veut des écoles normales; mais il les comprend tout autres que nous les avons. G*est au milieu des champs, en présence de la nature, au sein de la liberté et d'une douce gaieté, parmi lesîeux et les danses et aux accords de la musique, qu'il commence, qu'il continue et qu'il achève Téducalion des enfants de la patrie et celle des maîtres chargés de la donner. Il trace des peintures animées et quelquefois séduisantes de la salle d'asile et de l'école primaire qu'il imagine. Ses écoles uonnales seraient d'iiunienses établissements. Elles comprendraient une salle d*asile, des écoles primaires des deux degrés, une école d*adultes, une école d'application pour les ouvriers, des ateliers pour Tapprentissage, un jardio, un corps de ferme. Les élèves jouiraient d'une pleine liberté; renseignement serait une perpétuelle promenade et une continuelle conversation. Les sciences naturelles, Fanlhropologie, le droit naturel, l'instruction civique, y tiendraient une grande place et descendraient de là dans les écoles. Dieu serait toujours présent, et sa puissance et sa bonté ne cesseraient d'être révélées et démontrées. Un graud

nombre d'écrivains , et iiaiiiculièremenl Montnigne et • Kousseau» viennent en aide à l'auteur dans celte magnifique conception, qui n*est au fond que celle de VÉmUe appliquée à Téducation en commun. Pour la réaliser, il met largement la puissance publique k contribution. Il veut que TËtat s*empare de Féducalion ; c'est son droit et son devoir, car il existe entre lui et tout en fan L qui vient au monde un contrat synallagmalique. L'instruction donnée par lui doit donc être obligatoire, et la liberté d'enseignement abolie. Elle doit de plus être gratuite; c'est à la société à en faire les frais, car elle est son plus grand inlcrûUt décide de son avenir. Nous n*en dirons pas davantage sur ce Mémoire, dont l'Académie peut juger l'esprit et la tendance. Il émane directement des théories moitié antiques, moitié chrétiennes, et généralement inapplicables, de la ûa du dix-huitième siècle. Le style, moins Fart et la mesure, est de la même école : le talent n'y manque pas, et il y a des pages heureuses : mais habituellement il obéit à l'exagération des idées et des sentiments,' se répand en exclamations et en interrogations, et, dans sa marche ardente et impétueuse, se grossit d'une profusion de mots qui semblent se placer au hasard dans les cadres de la phrase. L'auteur ne semble pas appartenir à Tinstruction primaire. Il parait vivre dans la solitude. La sagesse, la mesure, Tesprit prafique, sont les qualités qui se laissent le plus désirer dans son travail. Mais, dans son exagération même, la critique qn*il dirige contre le mécanisme de nos écoles offre des vues justes et tout à fait digues des excellentes intentions de l'écrivain; elles recommandent ce Mémoire, que la section n'a pas relégué sans regret dans un rang si rapproché du dernier.

Les deux Mémoires dont je viens d'entretenir l'Aca-

222 RAPPORT SUR LE CONœURS

démie sont les seuls où l'absence d*un jugement paifai^

temeni droit se fasse sentir. Cetto précieuse qualité apparaît» pour ne plus nous abandonner, dans le Mémoire, en quarante«qualre pages in-folio, inscrit sous le m 1, et qui porte pour épigraphe celle sentence latine : Maxima debeiur puero reverentia. Tout dans le précédent Mémoire était idéal , tout dans celui-ci est essentielle-' ment pratique. Uauteur, qui est du mélier, va droit au but, et, sans spéculation aucune, propose, en dix pm* graphes qui se suivent sans s'enchaîner, dix modifications an régime actuel des écoles normales. Parmi ces améliorations, quelques-unes sont contestables ; les autres sont judicieuses, mais ne présentent rien de neuf. Ainsi, quand Tauteur condamne la multipiication exagérée des écoles normales et pense qu'il suffirait d*en établir une par académie; quand il critique comme insignifiantes les épreuves pour Tadmission des élèves» et en propose de plus sérieuses ; quand il réserve au directeur le droit de renvoyer ultérieurement les élèves admis; quand il blâme la manière dont les bourses sdnt distribuées; quand il regreUe le peu de part attribué dans le classement des élèves à l'instruction religieuse; quand il insiste sur la perfection qu*on doit s'attacher à donner à l'école annexe, et sur la nécessité d'en faire ini modèle accompli sous tous les rapports, ii énonce des idées qu'on est bien près de partager et que nous retfonverons dans presque tous les Mémoires subséquents. Mais lorsqu'il propose une certaine fusion des fonctionnaires de l'instruction primaire et de Pinstruction secondaire, et émet le vœu que les places de Tune soient montrées en perspective et accordées en récompense aux fonctionnaires de Tautre; mais lorsqu'il demande que le cours des écoles normales soit porté à trois

anaéeSy et le programme des éludes encore élargi, on regrette que Fauteur n*ait pas aperça les iDconvêDients graves qui résulteraient de ces innovations, ou n'en ail pas assez démontré les avantages. Toutes ces réformes, d'ailleurs, sont purement matérielles : elles peuvent être utiles ; mais, pour en juger, il faudrait qu'elles se liassent à une pensée générale. Or cette pensée, à la lumière de laquelle on en apprécierait la valeur, manque absoliunent. ïoiil ce que dit l'auteur peut iuiéresser l'éducation morale de la jeunesse ; mais le lecteur n'en sait rien, ni lui non plus. C*est là le vice capital de ce Mé* moire, ouvnige d'un esprit sage sans doute, niais qui ne pénètre pas et n'a pas saisi la question. On y trouve cependant des détails utiles, et les sentiments en sont parfaits. Le style est sain comme la pensée; mais il manque absolument comme elle d'élévation et d'originalité.

Les trois ouvrages que nous venons de caractériser forment une catégorie à part dans le concours- Malgré quelques vues utiles et quelqtics renseignements curieux, il y a peu à y prendre. On change en quelque sorte de sphère en passant an Mémoire suivant. Ici commencent véritablement les compositions sérieuses, celles qui sont dignes du concours, et contiennent Fenquète provoquée par l'Académie.

Ce Mémoire, le moins considérable des six qui nous restent à parcourir, a été insrrit sous le n* 3. Il a pour épigraphe celte phrase menaçante de notre confrèî c lord Brougham : The sciwoi master is abroad^ U maUre d écoU est en campagne, et se compose de quatre-vingt-deux pages in-quar to. C'est l'ouvrage d'un esprit lin et distingué^ dirigé par uu jugement droit, sous l'inspiraticm d'une 4me parfaitement honnête. A Tallure du style.

toujours rapide et naturel» souvent spirituel, quelquefois élégant, on jugerait que Fauteur est un homme du monde. Ce qu'il y a de mieux dans son ti dvail, ce sont les préliminaires. Après avoir fait Téloge de la loi et en avilir montré la perfectibilité, l'auteur pose on ne peut mieux la question mise au concours, et discute les deux systèmes opposés, dont Tun considère rinstruction comme fatale à la moralité, et dont î auli e envisage au contraire la moralité comme une conséquence nécessaire de rinstruction, et croit avoir assez fait en assurant celle-ci. L*auleur réiute avec esprit ces deux théories» et montre combien H serait dangereux, dans notre époque et dans notre pays, de se fier à la seconde qui est tout au plus soutenable en instruction secondaire, mais qui ne Test nullement en instruction primaire. Il est donc indispensable de s'occuper de Féducation et d'y pourvoir. En Hollande et en Allemagne, la solution du problème est facile : les ministres de la religion la donnent. Maison France le cierge s'isole; il est partout défiant, sur plus d*un point hostile : on n'a pu lui confier Fin-struction primaire. S'il reste le précepteur religieux de la jeunesse, il faut que l'instituteur laïque en soit le précepteur moral. M.iis que de choses il faudrait à celui-ci et qu'il n'a pas pour le devenir réellement 1 II manque de lumières suffisantes; il manque de mission; il manque surtout d'autorité. Telles sont les difticultés à surmonter. L'auteur, après les avoir dégagées, cherche les

moyens, sinon de les vaincre, du moins de les atténuer. Comme ces moyens doivent produire un résultat précis et fixé d'avance, on peut en apprécier la valeur, et l'ouvrage a cette unité et produit celte lumière que nous regrettions dans le Mémoire précédent. Le premier de ces moyens est extériçur aux écoles normales et relatif aux

lUiILATIF AUX ÉCOLES NORMALES. 225

Instituteurs dont Tauteiir demande qu'on relève la position. L'abaissement de ces fonctionnaires produit un double mal : on ne les respecte pas, et on ne recherche leurs ionctions que comme un pis aller. Les autres réformes affectent les écoles normales mêmes, et sont au nombre de cinq. En*premier lieu, la loi a été faite dans un esprit de décentralisation déplorable. Aujourd'hui une réaction utile se fait sentir : la création des inspecteurs primaires en a été le premier effet. Une autre est désirable ; c'est qu'il n'y ait qu*une école par académie, et qu'elle soit sous la surveillance du recteur. Outre que les recteurs sont dignes de celte immense responsabilité, toute l'école est dans le directeur, et il est plus facile d'en trouver vingt-sept que quatre-vingt-seize. Celle mesure aura un grand effet pour ramélioralion des écoles normales primaires. En second lieu, il faut donner de Tautorité aux instituteurs : car, pour enseigner la morale, c'est l'autorité qui leur manque. lis en auront, s'ils sont supérieurs aux hommes au milieu desquels ils vivront, et le rnoyeîi qu'ils le soient, c'est de faire des instituteurs de campagne des agronomes distingués, et de ceux de ville de bons dessinateurs et de bons géomètres pratiques. L'auteur demande, en troisième lieu, que l'externat soit partout supprimé ; et, en quatrième lieu, que le cours soit de trois ans. Toutes ces réformes sont précises et peuvent être opérées par la loi ou le règlement. Il n*en est pas de même, et il l'avoue, des vues qu'il émet sur Fenseignement uioral, lequel, dans ses idées, doit eu:ibrasser quatre points : Tinstruction religieuse, la morale politique et sociale, la morale privée, et la politesse. Les réQcxions de l'auteur sur cet enseignement, dual une partie pourrait être confiée à un prêtre raisonnable, et les autres au directeur, méritent d'être lues, car elles sont en général justes

226 RAPPOi^ï SUB LE CONCOURS

et constamment ingénieuses. Il en est de même de ce quMI

dit de la concurrence du clergé^et de la seule manière de la soutenir, qui est de faire mieux. L'auteur termine en retournant dans un sens conservateur le mot révolutionnaire de lord Brougbam qu*il a pris pour épigraphe. Tel est ce Mémoire, dont nous avons,^sans y penser, tracé une analyse complète. Bref et subslantirl, il est remarquable par renchaluement des idées et Tunilé de la composition. La question y est bien posée, mais faiblement résolue ; elle n'y est d'ailleurs considérée que par une de ses faces. Bien d'autres aspects» qui se révéleront à nous dans les Mémoires suivants, sont entièrement négligés. Mais celui que l'auteur a saisi est important, et, en revoyant son travail sans en étendre le plan, Timpression en serait sans contredit utile.

D'au très qualités distinguent le Mémoire inscrit sous le n* 8, portant pour é[)igraptie le mot Conabor^ et composé de deux cent quarante-huit pages grand in-folio. Ici, les qualités fines de Tesprit, Tari dans le style, Thabileté dans la composition, tout ce qui révélait dans le Mémoire précédent un homme du monâe et une culture perfectionnée, disparaît. Nous sommes en face d'un homme simple, d*un esprit sain et droit, qui ne songe pas à composer, et qui écrit comme il pense, directement et sans artitice. U est d'abord embarrassé en commençant ; il ne sait comment s'y prendre ; il voudrait faire une manière d'exorde pour entrer en relation avec ses juges. Or, un exorde n'est pas dans ses habitudes : aussi voit-on sa pensée hésiter, se tourmenter, tomber à faux ; et qui ne lirait que son introduction porterait de lui un jugement peu favorable. Mais, une fois ce mauvais pas fi anchi, Fauteur, aux prises avec son sujet et rendu à sa nature, se relève. Il est entièrement du métier; il en

RELATIF AUX ÉCOLES NORMALES. Ml

sait à fond la pratique, les détails, les plaies secrètes» les jales et les douleurs intimes ; il en parle avec une passion calme, qui ne cesse un peu de se contenir que quand il rencontre sur son chemin les hommes et les choses qui rendent la rie dure à rinstituteur, et qui sont comme ses ennemis naturels. Alors sa pensée et sa phrase s*animenl ; les arguments» les faits» les souvenirs» . se pressent en foule, et les congrégations religieuses, les inspecteurs, les maires, les comités, les règlements, la loi» ont fort à foire entre ses mains. Si l'auteur de ce. Mémoire u'csL pas acluellenicut instituteur, il nous semble impossible qu'il ne Tait pas été. Ce qu'il y a de sûr, c'est que son long Mémoire est entièrement écrit du point de vue de l'instituteur, et c'est là ce qui le rend précieux. Mous n'essayerons pas d'en donner lanalyse; 9 est tout de détails, et nous n*en finirions pas. Nous nous bornerons à en indiquer le plan et à signaler les vues qui le recommandent.

Le plan est bien simple : il prend rinstitufeur à l'école primaire, quand il n'est encore qu'un enfant, mais un enfant qu'on prépare déjà à sa vocation future ; il le suit àTécole normale, où cette éducation s'achève; il l'accompagne dans la commune où il devient maître à son tour, et ne le quitte que dans la retraite, quand, après une vie laborieuse et utile, il lui a assuré une vieillesse paisible et honorée* Bien qu'au premier coup d'œil im tel plan semble s*écarter de la question mise au con* cours, il est, dans les idées de l'auteur, le plus propre h la résoudre. Selon lui, la moralité des élèves découle de la moralité du maître, de la considération et de l'autorité que lui donnent ses mœurs, sa conduite, ses connaissances, l'indépendance et la fixité de sa position. Toute la question est donc dans rinsliluleur ; on ne saurait s*y

prendre trop tôt pour le former ; on ne saurait consa^ crer trop de soins à le préparer* à Tarmer, à le fortifier

pour la vie difficile et la délicate mission quiTalfendent; et» le jour où il a mis la main à Tœuvre, on ne saurait prendre trop de mesures pour simplifier sa position, la rendre bonne, indépendante, honorable, et assurer du repos et du pain à sa vieillesse. Embrasser la vie entiè^ de l'instituteur, voir ce qu'elle devrait être et ce qu'elle • est, et de celte comparaison induire les réformes que le régime actuel doit subir^ tel est donc tout le but de raaleur et toute la pensée de son Mémoire. L'idée sur laquelle repose la première partie» à savoir, qu'admettre aux écoles normales le premier venu qui satisfait à l'examen et présente un certificat de moralité, c'est les recruter au hasard, sans véritable préparation et sans garantie de vocation, mérite la pins sérieuse attention; il en est de même de la méthode toute différente que l'auteur indique. La recherche par les maîtres, dans le sein des écoles primaires, des enfants qui par leur intel- 1 licence solide plutôt que brillante, leurs inclinations, rhonnêteté de leurs parents et quelques ressources de fortune, semblent propies à l'état d'instituteur; les moyens à prendre à l'égard de la famille et de Tenant lui-même pour les déterminer; les soins particnliersqoe le maill e doil donner à cet enfant devenu son disciple, et toute la préparation moi*ale et intellectuelle par laquelle il doit le faire passer jusqu'au jour où il le présentera l l'école normale, composent un ensemble de vues à la fois originales et sensées qui donnent beaucoup de priii cetle partie du Mémoire. La seconde, qui embrasse la suite de celte éducation dans le sein de l'école, est beaucoup moins remarquable ; et toutefois les objections de Tauteur contre le choix des directeurs et des maîtres

parmi les fonctionnaires de Tinstruclion secondaire ; ses réûejûons sur la nécessité de fixer les rapports du directeur avec l'inspecteur et les comités, de restreindre Taulorité des comités, d'augmenter celle du direcleur, de rendre le directeur et l'inspecteur moins mobiles ; ses vues sur la direction à donner à l'enseignement, et principalement à renseignement religieux et moral ; mais surtout ses idées sur la manière de préparer les maîtres,

d'armer leur volonté et leur coiiscience pour la situation ditticile, les relations délicates, la vie pénible qui les attendeQt, ne sont point indignes d'être lues et mé* ditées.

L'auteur reprend ses avantages en arrivant avec TinsUtuteur dans la commune. C'est là son véritable terrain.

On ne saurait peindre avec plus de vérité toute la position actuelle du malheureux maître d'école entre le maire, le curé, les parents, le comité local, les comités d'arrondissement où il est obligé de se rendre tous les mois en habit noir pour conférences inutiles, l'inspec^ teur qui passe, les écoles Jc.> Frères qui lui font concurrence, les caisses d'épargne où il est forcé de mettre, les livres qui sont autorisés et qu'on lui impose. Sa polémique contre tout cela est vive, presque toujours instructive ; selon lui, tout le progrès depuis lô33 a eu pour résultat de multiplier les écoles et les instituteurs. Mais l'influence morale de Tautorité sur les maîtres et des maîtres sur les élèves a baissé, et la position des instituteurs est devenue plus mauvaise ; jamais ils n*ont été plus mécontents, jamais la désertion n'a été plus grande parmi eux. Les privilèges de corporations religieuses enseignantes, exemptes de toutes charges, de toutes tracasseries, et autorisées à recevoir des legs, l'indignent particulièrement. Kt cependant^quand, après toute cette

colère, il trace la coiiduîlc que doit tenir Tinstituteur et les senliments qui doivent l'inspirer* on s'aperçoit qu'il n'y a point d*<ng rear dans son &me, ear ses conseils sont aussi ^iaciliques que raisonnables. Son plan de réforme se compose de déiails et ne saurait entrer dans ce rapport. Ce qui y domine, c'est la substitution aux comités locaux, qui sont incapables et passionnés, et aux comités d'arrondissement, qui sont insoudants et Impuissants, de comités de cercle comme on en a établi dans Seineei-Oise, au sein desquels sidérait un nistituteur, et qui auraient chacun uninspecteur»ancien instituteur, qui yisiterait li uis fois par an chaque école. Quant aux instituteurs, il veut qulls passent par le grade de sous-maltre, qu'ils ne puissent diriger une école avant Tingt-ans ; qu'une fois qu'ils en sout cliargés, le temps qu'ils doivent à la commune soit réglé ; que le surplus leur appartienne et soit employé par eux à Texerctce d'une indublrie, garantie de moralilé, d'aisance et d'indépendance. Vieux, enfin, il veut que l'État leur accorde une retraite proportionnée à leurs services, sans préjudice des caisses locales de prévoyance alimentées par les souscriptions des maîtres d'un même pays, et qui pourraient recevoir des legs. Telles sont les principales vues de ce grand travail, que l'auteur regrette de n'avoir pas eu le temps de revoir, mais qui, comme il est, avec ses incorrections et ses erreurs, mériterait à coup sur, par l'abondance des détails qu'il contient et l'expérience des faits qui l'a dicté, de voir le jour.

Nous serons beaucoup plus court sur le Mémoire en cent quatre-^vingt-quatre pages in-folio inscrit sous le n** 9, et portant pour épigraphe celle pensée de Kuul : Vhomrm est tout par TetZucauon; car il est infiniment plus facile à résumer. Ce Mémoire est divisé en quatre chapî-

RfclLATiF AUX ÉCOLES NORMALES. 231

très, qui correspondent aux quatre paragraphes du programme publié par TAcadémie. L auteur cherche, dans le premier^ quelle action l'instituteur peut exercer sur l'éducation morale de la jeunesse. Cette action est bornée par des obstacles de deux espèces : les uns naturels, et qui sont l'éducation première de la famille et les mœurs de la classe de la société à laquelle Tenfint appartient : les salles d'asiles peuvent seules les affaiblir ; les autres accidentels, et qui sont dans le maître, lequel manque d'au* torité morale. Ce défaut d'auiuiiié a quatre causes : la position du maître : il faut l'améliorer en augmentant son salaire, et en substituant l'autorité de TÉiat à celle des pouvoirs locaux, sous laquelle il est plapé ; Tinslruction du maître : elle n'est pas assez étendue, il faut la

fortifier; son ig^norance dans rai L de tenir une école : il faut y pourvoir par un bon enseignement pédagogique; enfin et surtout sou éducation morale, que le régimeactuel de nos écoles normales laisse extrêinçmenl iuiparîaite, et qui n'imprime à son caractère et à sa conduite ni la dignité ni la fermeté convenables. L'auteur est ainsi amené au sujet de son second chapitre, qui est d'examiner comment nos écoles normales s'y prennent pour assurer réducalion morale des instituteurs. II trouve qu'elles s'y prennent fort mal, et il dirige contre le système établi cinq reproches principaux : le premier d'admettre les élèves sans garanties et sans préparation; le second, de prétendre élever en deux ans un jeune homme ainsi admis, et qui souvent n'entre là que pour échapper au recrutement ou acquérir des connaissances ; le troisième» de placer à la tète de ces établissements des hommes que rien n'a |)réparés à cette mission dif* ficile, et qui ignorent complètement etrai t de l'éducation et celui delà pédagogie; le quatrième, de ne songer qu'à

232 RAPPOaï SUR LE CONCOUBS

instruire les élèves sans s'inquiéter de les élever, et de les préparer à la vie et aux fonctions qui les altendent; le. cinquième , enfin » d*en admettre un nombre trop grand pour que chacun d*eux puisse être soigné convenablement» et de n'avoir pour les exercer qu'une seule école pratique , qui ne saurait suffire. Dans le troisième chapitre» l'auteur examine, sous le même rapport, les écoles normales étrangères. Elles ne le satisfont pas davantage; si des maîtres religieux et moraux en sortent, cela tient aux mœurs générales du pays, et nullement à la bonté et au régime de Tinslitution. Cependant il y rencontre cerlains détails qui lui semblent bons à imiter et qu'il recueille en passant. Arrive enfin le quatrième chapitre, celui où Taoteur indique les perfectionnements à introduire dans le système français. Ces améliorations sont au nombre de seize, dont la principale porto snr le mode de préparation des élèves destinés aux écoios normales. Ses idées à cet égard coïncident parfaitement avec celles que nous avons signalées dans le Mémoire précédent; mais elles se présentent ici beaucoup plus développées, et cest par elles que ce Mémoire a particulièrement mérité le rang que votre section lui accorde dans le concours. Quand l'insliluteur a découvert dans sa classe un enfant qui lui parait réunir les qualités convenables , il le signale à l'inspecteur. L'inspecteur et le maître font ensemble auprès des parents le démarches convenables. Dès lors l'élève est soumis à des soins et à une surveillance spéciale, pendant un temps déterminé, au terme duquel il recoiiie titre d'apprmti instUuteur. Son éducation se poursuit,* et, après un nouveau délai et un exainen, l iiispecteur le nomme èlève-maître ; à ce titre il seconde rinstituteur dans ses fonctions, jusqu'à ce que, ce second degré du noviciat

RELATIF ÂD^ ÉCOLES KORMÂLES. 233

étaut épuisé, il soit présenté par ses deux patrons au concours pour l'école normale, concours où il peut échouer

et d'où il peut être renvoyé à une nouvelle année de noviciat. Quand il entre enflUi ce n'est pas, comme à présent, un jeune homme étranger à ceux qui Fadmet* tent, et dont on' ne sait rien, que Técole reçoit dans ses murs ; depuis longtemps ses supérieurs ont les yeux sur lui : toutes SCS aptitudes, toutes ses inclinations, tous ses défauts, tout son passé, sont exactement connus. De plus, son éducation, son instruction, sont avancées; sa vocation n'est pas incertaine, elle a él6 mise à l'épreuve; déjà il s'est essayé à renseignement; déjà il a pu démêler le? difficultés de la Iflche, les inconvénients et les avantages de sa future profession. Ainsi préparé, toutes les leçons de Técole normale lui seront profitables^ et Toeuvre de ces écoles, si difficile dans le régime actuel, est iniiniment simplifiée. L'auteur a ingénieusement combiné cette innovation avec un système d'avancement et de hiérarchie pour les instituteurs, dans lequel ic mérite d'avoir fourni un élève à l'école normale leur est compté pour beaucoup. Cette partie des idées de l'auteur que nous venons de développer suffit pour iaire apprécier à l'Académie la valeur de ce Mémoire, et nous dispensera de signaler les autres améliorations qu'il propose, et dont la plupart coïncident soit avec des idées que nous avons déjà notées , soit avec celles que nous offriront les Mémoires suivants. Quand de' bons esprits s'appliquent à une même question, évidemment ils doivent souvent se rencontrer, et si nous nous condamnions à présenter complètement les vues de chaque concurrent, nous tomberions dans d'insupportables répétitions. Le Mémoire n"* 9 est d'un esprit beaucoup plus . cultivé. que le précédeali le style en est plus correct, et

234 RAPPORT SUK LE- GOliCÛUllS

atteint même par moments à réiï^g-ance. Il est Tœuvre d'un homme qui conualt bien la m«ilière, dont le jugement est droit, et les sentiments élevés. C'est en tout, moins roriginalité, un ouvrage mieux fait et dont la publication ne serait pas moins utile.

Nous voici parvenu, messieurs, aux trois Mémoires qui ont particulièrement ûxé Tattention de votre sec* tion, et balancé ses suffrages. Sur ces trois Mémoires,

deux avaient déjà obtenu le lircmicr rang dans le concours de 1838 ; le troisième est ua nouveau venu qui entre dans la lice plein de vigueur et la parcourt avec éclat. Entre ces trois Mémoires et les meilleurs de ceux dont nous vous avons entretenus» la distance est considérable. Jusqu'ici nous avons vu la question envisagée sous quelques-uns de ses côtés seulement, et spécialement dans ses éléments matériels et techniques. Les trois Mémoires dont il me resle à vous parler Tembrassent de plus haut et d'une manière plus comprébensive; ils nous en montrent toute la portée, et nous en révèlent les faces religieuse, politique et sociale. Toutes les vues éparsesdans les dix premiers Mémoires se retrouvent dans ceux-ci, mais en compagnie de beaucoup d'autres qui les couiplètent, les élèvent, les systémalisent. Lesrésultats étendus annoncés à rAcadémieau commencement de ce rapport se rencontrent véritablement dans ces trois Mémoires, dont deux, se distinguent en outre par un talent de rédaction très-remarquable.

Le premier dont nous Tentreliendrons a été inscrit sous le n*" 6, et a pour épigraphe cette phrase de Leibnitz: Toi toujours pmsé qu'on réformerait 1$ genre humain si fan rèformaiî l'éducation morale de la jeunesse. C'est le môme qui avait été présenté en 1838 sous le n°5. Il n'avait alors que 713 pages in-quarto ; il en a cette année 950. II est

divisé en deux livres, dont le premier, divisé en quatre parties,.cst nouveau, et dont le second» divisé en trois parties, n'est guère que la reproduction du Mémoire de 1838. Des documents, des appendices, des tables, accompagnent ce grand travail, qui formerait à lui seul

trois volumes iti-8 ' ordinaires.

L'auteur appartient évidemment à Tinstruction primaire ; il en sait à fond toute Torganisation et tous les détails. Il conuail bien Tétai de nos écoles normales, et parle, en bomme qui les a étudiées, des écoles normales étrangères, parmi lesquelles les écoles suisses semblent avoir attiré particulièrement son attention. Ainsi il sait parfaitement les faits. Mais ce qu*il sait encore mieux, s'il est possible, ce sont les livres qu'on a écrits sur l'éducation en général et sur l'instruction primaire en particulier. Il en est peu qu'il n'ait lus et qu'il n'invoque chemin faisant. Il doit à cette double contiaissance des faits et des livres une vue étendue et intelligente de la matière. Toutes les questions qu'elle soulève lui sont présentes ; ciiacune est à sa place dans la table qu'il s'en est formée, et il sait sur chacune tout ce qui a été pensé, soutenu, écrit ; ce (|ui fait d'abord qu'il n'en omet aucune, ensuite qu'il n'omet sur aucune les diverses opinions qui ont été émises, enfin qu'il ne donne la sienne qu'après avoir discuté toutes les autres. Cette érudition et cette méthode vous expliquent la longueur du Mémoire qu'il a soumis à l'Académie ; elles vous en révèlent en méuie temps le caractère. Assurément l'auteur pense par lui-même ; c'est un très-bon esprit, qui démêle bien le vrai parmi cette foule d'opinions qu'il discute, et qui s'arrête ordinairement à la plus sage. Mais ce bafcage d'opinions étrangères surcharge un peu son intelligence et en affaiblit le ressort; en venant toujours

RAPPÛUT SUR LE CONœURS

à la suite de celle des autres, sa pensée pénètre moins avant et s*élève moins haut ; elle aurait plus d'origina* lilé si elle était moins savante. D'un autre côté, chaque question, se grossissant ainsi de tout ce qu'on en a dit, devient la matière d*un traité. IL en résulte que, quelque bien ot'donné qu'il soit au fond, son ouvrage rcsseniLle à une suite de traités où chaque chose est à sa place, il est vrai, mais où manquent des proportions, et où ne se fait pas continuellrinent sentir la pensée supérieure qui guide l'auteur. Cette pensée, si elle était présente, abré** gérait certaines considérations qui lui importent moins, donnerait à d autres qui la touclicnt davantage plus de développement, et mesurerait à chaque idée sa place dans Tensemble , qu'elle organiserait et vivifierait ainsi dans toutes ses parties. Tels sont les défauts de ce long travail. C'est une encyclopédie méthodique des questions sur réducalion et sur Tinstruction primaire, ordounéc en vue du problème spécial posé par l'Académie, plutôt qu'un Mémoire sur ce problème. Une foule de chapitres, parfaiteriieut bons et vrais en eux-mêmes, impatientent par leur longueur, parce que le sujet, en tant qu'il importait à la question, aurait dû être traité en quelques lignes. Il ne faut pas non plus dire toutes choses à TAcadémie. Il y a des vérités qui sont à Tétat de lieux communs et quil est inutile de lui démontrer. Ce tact manque aussi à Fauteur, et aggrave le défaut que nous reprochons à son ouvrage.

Cet ouvrage n'en a pas moins un grand mérite, et, à coup sûr, il arrivera à l'Académie d en couronner de moins dignes de ses suffrages. Ce spicilége raisonné de tout ce qu'on a pensé sur Téducation comme but, et sur les écoles normales comme moyen, fait par un homme compétent, éclairé par l'expérience et doué d*au esprit

sage, est très-utile^ ellasection désire vivement que Tauleur le livreèrinipression. Le style, quoique un peuiftche et un peu diffus, est cependant saia el correct. Ce qui Jui manque, c'est roriginalité. Il reflète» ce qui arrive toujoursjesqiialilés et les défautsde la pensée qu'il exprime.

Nous ne quitterons pas ce grand travail sans donner à l'Académie au moins une idée sommaire 'du cadre qu'il embrasse. 11 est divisé, comme nous Tavoiis dit, en deux livres, dont le premier est un traité sur Téducation, et le second un traité sur les écoles normales primaires. Le traité sur réducation est divisé en quatre parties, dont la première débute par une histoire rapide de Téducation, étndie son inflaence, détermine ses rapports avec la société, qu'elle doit suivre dans ses modifications, et trace le tableau de l'état actuel de notre société. Dans la seconde partie, Tauteur cherche le but de Téducalion, qui est de diriger Thomme vers sa destiin^e, discute les théories philosophiques sur la destinée de Tbomme, montre que !a plus parfaite solution du piol)ième est dans la religion chrétienne, adopte cette solution, et, le but de l'éducation ainsi posé, en déduit les principes qui doivent présider à l'organisation d'un système d'éducation publique. La troisième partie, spécialement consacrée à Téducalion morale, en détermine les éléments et les mobiles. Dans la quatrième, enfin, l'auteur traite de l'instruction dans ses rapports avec l'éducation, et agite toutes les questions qui se rattachent à ce thème fécond, sans oublier jamais dans ses solutions l'état présent de notre société, auquel il a soin de les approprier.

Le traité sur les écoles normales primaires embrasse avec un détail infini tout ce vaste sujet. Il est subdivisé en trois parties', dont la première traite de rutilité des écoles normales, des caractères qu'elles doivent avoir,

et pose le double principe qui doit les animer, à sayoir

l'esprit religieux el l'esprit pédagogique. L'organisation des écoles normales remplit la seconde partie, qui est très-longue ; et c*estici que comparaissent les écoles étrangères» que Fauteur fait ainplemeot connaître. La troisième» enfin» s*occupe des examens dés maîtres à leur sorliè, de leur placement, et de la surveillance quil est utile d'exercer sur eux après leur institution.

Tel est le cadre exact de ce Mémoire important. On voit combien de choses il embrasse, et cependant, en lui disant adieu, il n'est que juste d'observer que, s'il épuise les faces philosopl tique» administrative et pédagogique du sujet, il omet et ne touche qu'iudiifclement les questions politiques qui y sont engagées : c'est qu'au fond l'ouvrage est écrit du point de vue intérieur; et, si compréheasive que soit la méthode de l'auteur, elle n'a pu prévaloir sur l'influence décisive de sa position.

Nous arrivons enGn, messieurs, aux deux derniei sMémoires dont il nous reste à vous entt eietiir, et qui couronnent l'édifice de ce concours. L'originalité de la pensée, celte qualité qui ne s'acquiert pas, et qui, malgré cela ou peut-être pour cela , passe avant toutes les au* très, place incontestablement ces deux ouvrages anodes* sus du précédent. C'est un point sut lequel, malgré toute son estime pour ce dernier» votre section de morale n*a pu hésiter. Mais sa détermination n'a pas été si facile et na pu être si prompte quand elle a dû choisir entre ces deux compositions d*un mérite également éminent, mais dans des genres si opposés, que toute comparaison entre elles élait en quelque sorte impossible.

Le premier de ces Mémoires» inscrit sous le u** 7, porte pour é|)igiMj>he cette phrase de la loi prussienne : U but principal des écoles normales primaires doit être de for-

mer des hommes sains esprit et de corps ^ et d'inculquer à leurs élèves le sentment religieux, et Vesprit pédagogique , qui s y rattache élroiiement. Ce Mémoire est le môme qui avait paru au concours de 1838 sous le n^" 3. Il vous revient a^^randi et retouché. Il iVavaii nlors que 242 pages in-foiio, il en compte aujourd'hui 301. II a gardé le haut mérite que vous lui aviez reconnu et qui lui avait assigné le premier rang: dans le concours.

Le second Mémoire a été inscrit sous le n"" 4. Il se compose de 503 pages iii-4% et porte pour épigraphe cette phrase de saint Augustin ; Laudent le opéra tua ut amemus te. Il n'avait point paru au concours de 1838. Il se pré* sente pour la première fois à vos suffrages, qui hésiteront comme les nôtres entie ce nouveau venu el son remarquable concurrent.

Le temps manque à votre rapporteur, messieurs, pour vous donner une convenable idée de ces deux Mémoires, et ses forces épuisées l'abandonnent au point le plus important de sa lâche. Et toutefois, il se serait fait un deroir de vous présenter une analyse rapide de ces ouvrages, si la certitude quMIs seront imprimés ne Tavait en quelque sorte invité à se dispenser de cet effort. Qu'il . loi suftise de marquer le caractère de ces compositions éminenles, d'en faire comprendre l'esprit et la poitée, et d'expliquer assez les motifs du jugement de la section pour que l'Académie puisse, sans trop compromettre sa responsabilité, l'ériger en arrùt ilcfinitif.

Un même contraste frappe et préoccui>e les auteurs de ces deux Mémoires : c*est celui qui existe entre Fimportancfi, la grandeur moralfe de la mission du maîire, et rbamiiilé, les labeurs, la pauvreté de la condition maté* rielle que vous lui faites et que vous ne- pouvez pas ne pas lui laire. D'un côté, c'est l'àme des enfants, c'est

FaveDir du pays, ce sont les deslinées de la France, et par elle peut-ëlre de rhumanité, que vous remettez en ses

mains, que vous lui confiez, que vous lui demandez de préparer. Quoi de plus grand, quoi de plus auguste, quoi de plus magnifique que cette tâphe? Quelle confiance de votre parti quel rôle pour le maître! Regardez cependant, et cherchez comment va* vivre ce missionnaire de Inhumanité et de la civilisation. Embrassez sa destinée: qu*y voyez-vous t Un pauvre village, une pauvre maison ; des fonctions pénibles, rebutantes même ; des relations difficiles; aucune gloire, aucun éclat; tout aa plus une obscure considération, renfermée dans les limites les plus élroites ; et en dédommagement, en compensation, à peine les gages du domestique le plus mal payé, à peine du pain! Ah! ce contraste doit vous faire trembler, car il contient un redoutable dilemme ; et ce dilemme, il faut que vous le résolviez; il le faut pour la garaulie de Favenir, il le faut pour la sûreté du présent. De deux choses Tune : ou vos maîtres comprendront la grandeur de cette mission, et alors, les yeux ouverts, éclairés par vous, ils comprendront aussi la bassesse du sort que vous leur faites, et ils s'en indigneront, et ils haïront la société qui les traite aussi injustement, et vous aurez en eux autant d'ennemis secrets, implacables; et quels ennemis! des ennemis qui tiennent entre leurs mains vos enfants, les enfants des classes les plus nombreuses et les plus pauvres, l'avenir, la destinée du pays : voilà une des branches du dilemme; ou ils ne comprendront pas leur mission , et alors comment voulez-vous qu'ils la remplissent? Ces enfants que vous leur livrez pour qu'ils en fassent des enfants moraux et religieux, pour qu'ils préparent en eux de bons citoyens, amis de Tordre et des lois • pour qu a côté de Tinstructiou, qui

est une arme, ils déposent dans leurs cœurs de bons sentiments qui leur apprennent à en faire un bon usage, comment voulez-vous qu ils les réforment, qu'ils les façonnent, qu*ils les créent selon vos intentions, si vous ne les initiez pas à vos vues, s'ils ne savent ce que c'est que religion, morale, ordre, lois, société, si, en un mot, gardant votre secret et ne le livrant pas, vous leur cachez le iKUt en leur disant d*y marcher, et leur demandez Téducation sans leur en donner rinlelligence ? Voilà l'autre branche du dilemme. Ainsi, ob vous refuserez aux maîtres la lumière, et alors ils pourront avoir rhumilité de leur condition, mais ils n'auront pas la capacité de leur tâche ; ou vous la leur donnerez, et alors vous aurez créé en eux du même coup la capacité cl la révolte. Terrible problème, messieurs, qui se résout avant d'avoir été discuté dans l'obscure enceinte des écoles normales; problème qui inquiète quiconque pense en France, qui préoccupe TÉtat et la société, qui a été la secrète pensée de votre programme, qui est au fond de toutes les questions qu'il soulève, et qu'ont admirablement compris et énergiquement posé les deux concurrents qui se dispulent aujourd'hui votre couronne.

Or, à ce problème, messieurs, à ce problème peut-être sans issue, on ne conçoit que deux solutions possibles : l'une plus parfaite, le dévoûment avec beaucoup de lumières i l'autre plus pratique, le contentement avec trèspeu, la première est celle du Mémoire n"" 7; la seconde est celle du Mémoire n° 4. Vous avoir dit cela. Messieurs, c'est vous avoir révélé en quatre mots toute la direction, tout le système, tout le génie de chacun de ces deux ouvrages, et le parfait contraste qu'ils présentent sous tous les rapports imaginables.

Tous deux se , rencontrent cependant sur un point

préalable de Li plus haute importance: c'est que le prêtre, qui conlient en lui la solution naturelle de la question, ne peut malheureusement pas la fournir, dans ïùiiki d isolement, de (iéliance, et queiquetois d'hostilité OÙ deux siècles d*idées et un demi-siècle d'événements l'ont [ lî ilemeril placé. Loin de résoudre la question, le prêtre lu complique : car avec lui la religion semble délaisser la morale, qui cependant manque d*autoritë sans elle; car sous son palroniige et sous sa direclion se multiplie, se répand, s*éleud un enseignement diCférent de <»lui de rÉtat, tout près de lui être hostile, déjà maître des villes, et qu'un léger cliangcnu nl dans le règlement 4e la corporation qui le donne suflirait à i*endre maître des campagnes, ravissant ainsi à l*Ê(at rinsiructtun pri* maire eu vertu de la loi qui la lui confie. L'auicur du Mémoire n* 4 surtout traite à fond et en homme politique la question de celte redoutable concurrence qui menace TÉtiU dans sou droit le plus précieux, et trouve dans cette menace, et dans les seuls moyens qui existent de la conjurer, de nouveaux appuis à sa solution. Ainsi le prôlre, qui demeure Tinsliluteur religieux du peuple, ne peut pas en être le seul instituteur nioFal: Tollà un premier fait sur lequel nos deux auteurs s'accordent. Mais, la religion étant la base de la morale, le succès de l'instituteur moral exige non-seulement la neutralité, mats la bienveillance» et, s'il se peut, Tappuî, ets'il se peut encore, le concours du prêtre; il faut donc rainéner celui-ci, et pour cela créer un instituteur qui lui convienne en môme temps qu'il convient h l'Élal -. voilà un second point sur lequel ils s'entendent également. Ainsi, avec cette justesse d*esprit qui les distingue Tun et Fautre, ils saisissent d'une même vue le vrai problème, qui est celui que nous avons posé, ses vraies complications po-

B£IATIF AUX ÉCOLES NOBMÂLËS. 243

iitiques et religieuses, qui sont la concurrence engendrée par la liberté d^enseignemeDl et réloignement du clergé produit par le passé tout entier. Les voilà donc en face de la aième dlfiicullé; ils la comprennent, ils la mesurent, ils la jugent de la même manière. Mais, arri» Yés là, ils se séparent pour ne plus se rejoindre. A celle immeose ditiicuité ils ont conçu chacun une soluUon, une des deux seules qu*on puisse imaginer ; chacun a pris celle qui convenait à sa disposilion, à sa \ie : à sa disposition rêveuse ou positive, à sa vie spéculative ou pratique* De ces solutions opposées vont sortir deux sys*» lèmes parfailement contraires, deux ouvrages où tout dilfère, idées, sentiments, esprit, style, etqui n*ont de commun que le talent et l'élévation.

L*humble vie qui attend Tinslituleur olfi e le coiUraste le plus étrange avec la grandeur de la mission qu'on lui coniie, cela est vnd; mais il acceptera Tune, 8*H aime Tautrc, s*il faime avec; ]);ission : car alors il se dévouera, et le dévouement trouve des forces précisément dans rétendue des sacrifices qu'il sHmpose. Or, le moyen qu'il l'aime ainsi, c'est qu'il la comprenne entièrement et qu'il soit chrétien. Ne lui fermez donc pas les yeux sur sa mission, onvrez4e»-lui au contraire ; mais ouvrez*les-lut au point de vue chrétien, le seul d'où elle puisse être comprise dans toute sa grandeur et dans toute sa sain^ teté, parce qu^il est le seul d*où elle puisse apparaître ce qu'elle est véritablement, une association glorieuse à l'œuvre de Dieu, aux desseins de sa Providence sur l'hur manité, et, dans l'humanité, sur un peuple qui semble marcher à sa tête, et porter dans ses propres destinées une partie des siennes*

Figurez-vous, messieurs, un chrétien d'une âme tendre et élevée, d'un esprit contemplatif et étendu, un chrétien

aux yeux duquel Y Histoire universelle de Bossuet, non tout à fait telle qu'elle est, mais telle que Bossuet Taurait écrite au dix-neuvième siècle, est la véritable histoire de rhumanilé; qui ne voit dans cette humanité qu'une famille que Dieu élève , dans le christianisme que cette éducation môme, mais une éducation d'une profondeur inépuisable» qui s'est faite petite quand il le fallait, qui s*est développée à mesure que par elle se développaient les sociétés , qui a grandi avec elles , toujours constante dans son but, mais ne le dévoilant que successivement, contenant en elle non-seulement la solution des problèmes et la satisfaction des besoins du passé, auxquels elle a suffi» mais la solution des problèmes et la satisfaction des besoins da présent et de Tavenir, les uns si nouveaux, les autres si inconnus, et auxquels seule elle peut suffire ; figurez-vous ce chrétien» comprenant Thumanité et tout dans rhumanité de ce point de vue, voyant dans tous ses mouvements autant de progrès, dans tous ses progrès» même dans ceux des sciences, même dans ceux de la liberté, même dans ceux de Findustrie , autant de développements nouveaux du christianisme, autant de degrés de cette éducaUon du genre humain faite par , Dieu lui-môme ; figurez-vous ce chrétien , laissant tomber ses regards sur le pauvre maître d'école de village» découvrant en lui le plus humble » mais le plus piiissant, le plus direct instrument de l'œuvre de Dieu sur les hommes; s'éprenant alors, comme Gerson dans sa vieillesse» de cette obscure et sainte mission qui associe le maître d'école à la Providence de Dieu ; s'en éprenant d'autant plus qu'elle est plus cachée, plus laborieuse» moins rémunérée; puis» avec ces grandes vues» cette poissante conviction d'mie part et cet amour passionné de la mission de Tinstituteur de l'autre» enUrant dans une

RËLÂTIF AUX ÉCOLES NORMALES. â45

école normale, y annonçant sa foi et son amour» y organisam tout» y réformant tout» maîtres, élèves, enseignement, discipline, dans Fesprit de cet amour et de cette foi» pénétrant rinstiiution de toutes ces hautes idées et de la puissante synthèse qui les simplifie, et, à force de lumières, transformant tous ces élèves en autant de serviteurs de Dieu et de la civilisation , en autant' d'amis de l'humanité et des enfants; en autant de prêtres, si j'osais le dire, passionnément dévoués à cette vie ohscure et laborieuse que vous redoutiez; figurez-vous tout cela, messieurs, et vous aurez une idée vraie et complète du noble Mémoire inscrit sous le n"" 7, et je serai entièrement dispensé de vous en donner une froide analyse qui en flétrirait les beautés. Je ne connais point de philosophie plus élevée que celle qui a inspiré et qui aniiiic toutes les lignes de ce Mémoire; je n'imagine pas de meilleur livre à mettre entre les mains des fonctionnaires supérieurs deFinstruclion primaire et surtout des directeurs d*écoie normale; et j*ai à ])eine le courage de dire que, pour que cette solution si élevée du problème fût applicable, il faudrait tout au moins trouver autant d'hommes semblables à Tauteur que nous avons d'écoles normales, et que de tels hommes, rares en tout pays, le sont particulièrement dans le nôtre*

L'auteur du Mémoire n^ 4, messieurs» est à mille lieues de la noble eoniianee qui remplit son concurrent, et les espérances de celui-ci ne seraient à ses yeux que de chi*mériques illusions. Le sens politique et pratique, la maturité du jugement, une sagesse d'esprit et une sûreté de vues qui ne se démentent jamais un moment , sont les qualités qui le distinguent éminemment. Son style est digne de ces hautes qualités; il est simple et ferme; la phrase » serrée et rapide » va droit à la pensée » qu'elle

exprime toujours avec teergie, souvent avec un bonheur

de tour et d'expressions qui n'esl jamais recherché. L'auteur pense et écrit en homme d'Ëtut, et c'estaux hommes d'État que son Mémoire s'adresse. Il prend les faits comme ils sont, s*arrôtant aux grands ei négligeant les détails. Il accepte la charte, la loi, la société, el dans la société la position du gouvernement» la situation du clergé, les sentijnenls de la population, comme ils sont. Il tient compte de tout, et apprécie avec un seos par&it les complications qui en dériveni dans la solution du problème. Ce problème, il le pose avec une singulière et effirayante énergie, déduisant une à une et comptant tontes les menaces, tous les périls dont il est plein. Kt c'est alors, quand il a ainsi tout exposé, tout apprécié dans les £nits, que, se mettant en présence des dangers et des nécessités qu*il a signalés; en présence du danger dont menacent la société la demi-science orgueilleuse, Tambilioa éveillée et trompée de cette nuée d'instituteurs, imprudemment initiés dans nos écoles normales à une instruction trop haute et à des habhudes trop ratûaées; en présence de Tbostilité du clergé» des déflances des familles et des communes, fortifiées ou suscitées par de tels maîtres et les repoussant; en présence des congrégations religieuses offrant à meilleur marché dans les grandes communes, et bientôt peut-être dans les petites, une éducation aimée du clergé, recommandée parlai, et qui semble présenter toutes les garanties qui manquent à Tautre; en présence de riininense intérêt de l'État à n'être pas vaincu dans celte concurrence, et à conserver entre ses mains la direction et l'enseignement des écoles communales; en présence enfin du seul moyen d*y réussir compatible avec la charte et la loi, qui est de faire préférer ses maîtres,, but qu'il ne peut

RELATIF AUX ÉCOLES .NORMALES. %k7

atteindre qu'en les formant cointiie ils doivent Tèlre pour rallier la confiance du clergé, celle des faitùlles et des communes, el ne point imposer à celles-ci des cbar* ges trop onéreuses; c'est alors, dis-je, qu*en présence de ces périls, de ces nécessités, et de beaucoup d'autres que je supprime, Tauleor proclame le seul remède qu'U aperçoive, le seul dont il conçoive la possibilité pratique et reffîcacité,à un état de choses aussi menaçanU Ce remède» messieurs, c'est de ramener les écoles normales au véritable but de leur institution, dont elles commencent YÎsibleinent às*écarter, et qui est de former desinstituteurs pour les campagnes; des instituteurs qui trouvent très» beau d'art iver à une si belle position, qui non-seulement s!en contentent, mais s'en félicitent; des instituteurs, par conséquent , qui n'aient rien de commun avec ces demi-savants, vains et vides, pleins de mots el d'orgueil, • que se font f^loire de former certaines écoles normales; mais qui, sadiant à pen près ce qu'ils enseigneront aux enfants, n'ayant rieu perdu dans les écoles noi maies ni des habitudes simples des classes de la société au sein desquelles on les aura choisis avec soin et où ils retourneront vivre, ni des sentiments de piété et des mœurs pures, moins rares qu'on ne le prétend dans les bon* nètes familles de nos campagnes, le régime simple et austère de l'école normale ayant, au contraire, fortifié tous ces bons germes, seront accueillis avec confiance par le clergé, à la mission duquel ils s'associeront avec joie, par les familles et les communes, que leurs manières et leurs prétentions n'effaroucheront pas, et pour* ronl se contenter de l'humble Iraitenjent et de l'humble vie auxquels la nature de leur profession et la pauvreté des communes les condamnent invinciblement. C'est an nom de cette solution et de ces vues fortement et sim-

plement développées que Fauteur, entrant comme son coûcurreat dans Fécole normale» et y opérant en quel-» que sorte en sens inverse , crie anathëme contre toutes les superfluilés, tout le luxe matériel et intellectuel qu'il y rencontre, supprime, eftace jusqu'au dernier vestige de ce luxe, et; nouvel abbé de Rancé, en écrit Taustère réforme d'une main ferme et inflexible. Ce que cette réforme a de bon 9 c'est qu'elle est pratique, c'est qu*elle tient compte de tout ce qu*il est impossible de changer, et se résout en articles de règlement ou de loi qu'on peut écrire aujourd'hui et appliquer demain; c'est, en un mot , qu'elle porte le cachet dont tout l'ouvrage est empreint, celui de l'administrateur et de l'homme politique. Il ne fallait rien moins, messieurs, que ces qualités solides pour balancer aux yeux de votre section celles ♦ d'un autre ordre que j'ai signalées dans le Mémoire précédent. Mais, au degré où elles sont portées, elles les valent, si elles ne les surpassent. L'unité de cette composition est aussi forte que celle de l'autre, et toutes les vues en découlent avec la même conséquence et la même harmonie d'une seule idée. Gommé composition, le Mémoire n** 4 est même supérieur par la rapidité du mouvement et la juste proportion des parties. L'auteur du n** 7 rêve un peu, et parfois s'oublie dans ses rêves; celui du n"" 4, jamais. Son but lui est coniinueliement présent, et ii y marche sans relâche, sans détour, d'un pas ég^al et prompt, toujours sûr et toujours direct. Son Mémoire mérite ce rare éloge , qu'on en peut dire qu'il est un livre bien fait.

Si votre rapporteur voulait résumer en deux mots ridée qu'il a cherché à donner à l'Académie de ces deux ouvrages, qui honorent tant son concours, il lui dirait : Mettez le n« 4 sous enveloppe, et envoyez-le au ministre

de TiDStructioa publique ; tirez le u"" 7 à mille exem- ' plaires et fiutes-le parvenir à tous les fonctionnaires sapérieurs de rinsiruclion primaire. Le premier, en eilet, s'adresse à Tbomme d'État : il lui indique le mal et le remède. Le second pourrait devenir l*évangile des directeurs d*école normale : ils y puiseraient Tintelligence et rainour de leur haute mission. Au fond, les deux solutions si habilement formulées dans les deux Mémoires ne s'excluent pas, et toule la rigueur de Tune peut se concilier avec toute Tclévation de Tautre.

Votre section de morale , messieurs » n*a pu se résigner à partager entre des ouvrages si distingués la faible somme de quinze cents francsi et, forcée de choisir, elle s'est décidée pour le plus utile, c'est-à-dire pour le Mémoire inscrit sous le 4. Elle vous propose donc de lui décerner le prix ; mais elle vous propose en même temps d'accorder sur les fonds libres de l'Académie une médaille d'or d'égale valeur h Tauteur du Mémoire n"* 7.

Elle' TOUS propose enfin d'accorder une mefUion très^ honorable à Fauteur du Mémoire n*" 6, qui a bien mérité de TAcadémie par le grand et utile travail qu'il lui a adressé.

lit

A LA DISTRIBUTlÛxN DES PRIX

DU COLLEGE GHARLEMÂ.GME.

;(Août 1840.)

Quand le ministre m*a désigné pour présider à celle

solennité/ je ne savais pas, jeunes élèves, à quels succès éda(ants.il m*associâit. Je ne connaissais du collège Charlemagne que sa vieille renommée, les noms illustres qu'il a donnés à la patrie, Tinfatigable activilé de son chef» riiabileté el la science de ses mailres, la célébrité des grandes institulions qui lui envoient leurs élèves, et je me sentais honoré de ma mission. Après la journée d'hier, j'en suis glorieux. Par vous, toules les gloires de ' votre collège ont été renouvelées, tous ses lauriers rajeunis. Je vous en remercie au nom de rUnïversité, qui aime ce grand établissement , au nom du minisli^e qui en est sorti, au nom de ce quartier industrieux et populeux dont vous êtes les enfants et l'espérance, et dont vous soutiendrez, dans les carrières qui vous attendent» la vieille réputation d'activité et de patriotisme.

252 xiibcouas.

Conlinucz coiiiniu vous avez commencé, jeunes cntaols dont celle année a vu les premiers efforts; achevez de parcourir^ avec lionneur pour tous, avec gloire pour voii e dra[)eaii, la carrière dont vous apercevez le ' terme à des distances inégales, élèves plus avancés dans le cours de vos études. Vous reverrez des jours semblables à celui-ci ; vous y entendrez des voix plus éloquentes que la mienne. L'Université ne vous dit point adieu. £lle vou$ aime; mais elle ressent, s'il est possible , qudque chose de plus tendre pour ceux qu'elle a si longtemps nourris dans son sein et qui la quittent; à ceux-là qui vont mettre & la voile de ses paisibles ports pour les mers orageuses du monde, à ceux-là laissez-moi , en son nom, adresser quelques paroles sérieuses el quelques derniers conseils.

II y a aujourd'hui vingt-sept ans qu a la veille de m'en éloigner comme eux, mon cœur battait pour ta dernière fois dans une enceinte semblable à celle-ci. Ten sortis chargé de coui oniics pour entrer dans la vie. Celte vie. je Fai en grande partie parcourue ; j'en connais les promesses, les réalités, les déceptions : vous pourriez me rappeler comment on l'imagine; je veux vous dire comment on la trouve, non pour briser la Qeur de vos nobles espérances (la vie est parfaitement bonne à qui en connaît le hut), mais pour prévenir des méprises sur ce but » même, et pour vous apprendre , en vous révélant ce qu'elle peut donner, ce que vous avez à lui demander et. de quelle manière vous devez vous en servir.

On la croit longue, jeunes élèves ; elle est Irès-courlc: car la jeunesse n*en est que la lente préparation, etb vieillesse que la plus lente destruction. Dans sept à huit ans, vous aurez entrevu toutes les idées fécondes doui tous êtes capables, et il ne vous restera qu'une vingtaine

d*années de véritable force pour les réaliser. Yingt aiw

nées! c'est-à-dire une élernilé pour vous, et en réalité un moment I Croyez-en ceux pour qui ces vingt années, ne sont plus : elles passent comme une ombre, et il n*en * . reste que les œuvres doal on les a remplies. Apprenez donc le prix du temps, employez-le avec une infatigable, avec une jalouse activité. Vous aurez beau faire, ees an*, nées qui se déroulent devant vous comme une perspective sans fin n'accompliront jamais qu'une faible partie des pensées de votre jeunesse ; les autres demeureront des germes inutiles, sur lesquels le rapide été de la vie aura passé sans les faire éclore, et qui s'éteindront sans fruit dans les glaces de la vieillesse.

Votre âge se trompe encore d'une axxire façon sur la vie, jeunes élèves : il y réve le bonheur, et ce qu'il y rêve n'y est pas. Ce qui rend la jeunesse si belle et qui fait qu'on la regrette quand elle est passée, c'est cette double illusion qui recule l'horizon de la vie et qui la dore. Ces nobles instincts qui parlent en vous, et qui vont à des buis si hauts ; ces puissants désirs qui vous agitent et qui vous appellent, comment ne pas croire que Dieu les a mis en vous pour les contenter, et que cette promesse, la vie la tiendra? Oui, c'est une promesse, jeunes élèves, c*est la promesse d*une grande et heureuse destinée, et toute l'attente qu'elle excite en votre âme sera rempUe; mais si vous comptez qu'elle le sera en ce monde, vous vous méprenez. Ce monde est

borné, et les dùsiis de vuUe nature sont infinis. Quand chacun de vous saisirait à lui seul tous les biens qu'il contient, ces biens jetés dans cet abîme ne le comble-* raient pas; et ces biens sont disputés, on n'en obtient une part qu'au prix de cette lutte ardente qu'on vous décrivait hier éloquemment, et la fortune n'accorde pas

254 OnCOURS.

toujours la meilieure au plus digue. Voilà ce que la vie nous apprend ; voilà ce qui rattrisle et la décourage ;

voilà ce qui fait qu'on l'accuse , et avec elle la Provi- ' dence qui nous Ta donnée. Aucune autre époque ne lut ' plus heureuse que la nAtre, aucune n'a ouvert plus libé*- « raieineiilà tous l'accès aux bonheurs de la vie, et cependant elle retentit de cette accusation ; on s'en prend à tout de n'être pas heureux, à Dieu et aux hommes, à la société et à ceux qui la gouvernent. Que voire voix ne se mêle pas un jour à cette foUe accusation» jeunes élèves; que votr e àme ne tombe point à son tour dans ce misérable découragement; et pour cela^ apprenez de bonne heure à voir la vie comme elle est» et à ne point lui demander ce qu'elle ne renferme pas. Ce n'est ni la Providence ni elle qui vous trompent; c'est nous qui nous trompoiis sur les desseins de l'une et sur le but de

l'autre. C'est eu mcconnaissaiU ce Lui qu'où blasphème et qu'on est malheureux ; c'est eu le comprenant ou en l'acceptant qu'on est homme. Écoutez-moi, jeunes élèves» et laissez-moi vous dire la vérité.

Vous allez entrer dans le monde; des mille routes qu'il ouvre à l'activité humaine, chacun de vous en prendra une. La carrière des uns sera brillante, celle des autres obscure et cachée : la condition et la fortune de vos pareilts en décideront en grande partie. Que ceux qui auront la plus modeste part n en murmurent point. D'un côté| la Providence est juste, et ce qui ne dépend point de nous ne saurait être un véritable bien ; de l'autre, la patrie vil du concours et du ti'avail de tousses enfants, et dans la mécanique de la société il n'y a point de ressort inutile. Entre le ministre qui gouverne l'Ëtat et Fartisan qui contiibue à sa prospérité par le travail de ses mains il n'y a qu'une différence, c'est que lafonc-

DI8C0DHS. 255

tion de Tun est plue importante que celle de Tantre;

mais à les bien remplir le mérite moral est le môme. Que cbacuQ de vous. Jeunes élèves» se contente donc de la part qui lui sera échue. Quelle que soit sa carrière, elle lui donnera une mission, des devoirs, une certaine somme de bien & produire. Ce sera là sa tâche ; qu'il la remplisse ayec courage et énergie, honnêtement et fidèlement, et il aura iail dans sa position tout ce qu il est donné à Thomme de faire. Qu'il la remplisse aussi sans envie contre ses émules. Vous ne serez pas seuls dans votre chemin ; vous y marclierez avec d'autres appelés par la Providence à poursuivre le même but Dans ce concours de la vie , ils pourront vous surpasser par le talent, ou devoir à la fortune un succès qui vous échap-pera. Ne leur en veuillez pas , et , si vous avez fait de

votre mieux, ne vous en veuillez pas à vous-mêmes. Le succès n'est pas ce qui importe; ce qui importe, c'est l'efbrt : car c'est là ce qui dépend de Thomme , ce qui Félève, ce qui le rend content de lui-même. L'accomplissement du devoir, voilà, jeunes élèves, et le véritable but de la vie et le véritable bien. Vous le reconnaissez à ce sig-ne qu'il dépend uniquement de votre volonté de Tatteindre, et à cet auti*e qu'il est également à la portée de tous, du pauvre comme du riche, de l'ignorant coniu^e du savant, du pâtre comme du roi, et qu'il permet à Dieu de nous jeter tous tant que nous sommes dans la même balance, et de nous peser' avec leâ mêmes poids. C'est à sa suite que se produit dans l'âme le seul vrai bonheur de ce monde, et le seul aussi qui soit également accessible à tous et proportionné pour chacun à son mérite, le contentement de sotmème. Ainsi, tout est juste, tout est conséquent « tout est bien ordonné dans la vie, quand on la corn-

prend comme Dieu Fa faite ; quand on la restitue à sa

vraie destîii;Uion.

Abordez la vie avec cette conviction» jeunes élèves» et vous n'y trouverez point de mécomptes* Dans quelque condilion que le hasard vous y place, vous vous y sentirez toujours dans Tordre, associés aux desseins de la Providence» y concourant librement par votre volonté» utiles à voire patrie autant qu'il vous a été donné de Têtre» maîtres de vous-mêmes et de votre destinée» maîtres de votre bonheur» qui ne dépendra que de tous» et sur lequel ni la fortune ni les hommes ne pourront rien. Renversez cet ordre, abandonnez-vous aux ambitions de votre nature» et vous marcherez de déceptions en déceptions, et vous vous ferez une vie malheureuse pour vous, inutile aux autres. Qu'importe aux autres et à nous, quand nous quittons ce monde» les plaisirs et les peines que nous y avons éprouvés? Tout cela n'existe qu'au moment où il est senti ; la trace du vent dans les feuilles n*e8t pas plus fu^tive. Nous n'emportons de cette vie que la perfection que nous avons donnée à notre àme; nous n'y laissons que le bien que nous avons fait.

Pardonnez-moi, jeunes élèves , dans un jour si plein de joie pour vous, d'avoir arrêté votre pensée sur des idées si austères. C'est notre rdle à nous» à qui Texpérience a révélé la vérité sur les choses de ce monde, de vous la dire. Le sommet de la vie vous en dérobe le ' déclin ; de ses deux pentes vous n'en connaissez qu'une,

.celle que vous montez. Elle est riante, elle est belle, elle est parlumée comme le printemps. Il ne vous est pas donné» comme à nous» de contempler l'autre avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui Téclaire et le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le front triste, c'est que nous ]a voyons. Vivez, jeunes élèves^ avec la

pensée de cette pente que vous descendrez comme nous. Faites en sorte qu'alors tous soyez conlents de tous-

mêmes. Faites en sorte surtout de ne point laisser s'éteindre dans votre âme celte espérance que nous y avons nourrie, cette espérance que la foi et la philosophie allumenl, ci (jui rend visible, \)dv delèi ks ombres du dernier rivage, Taurore d*une vie immortelle.

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