DE LA PHILOSOPHIE ANCIENNE
pliquée à Thistoire proprement dite. Les événements qui sont Tobjet de Thistoire proprement dite sont tels, que tout lecteur est capable de les comprendre et près* que toujours de les apprécier. En effet, le lecteur étant homme, et les événements dont il s'agit étant des actions humaines inspirées par les mobiles ordinaires de nos déterminations, chacun porte en soi une clef pour coiiiprendre et un tribunal pour juger ce que lliistorien se contente de raconter. Mais dans Thistoire d'une science il n'en est pas ainsi : les événements étant des opinions sur des matières étrangères au sens commun, ces événements et l'histoire elle*mème seraient inintelligibles, si rhistdricn abdiquait la critique et se renfermait dans l'exposition. La critique est donc un élément nécessaire de l'histoire d'une science.
C'est l'érudition, messieurs, qui donne les opinions que rbistorien d'une science doit exposer. Mais où puise^t^il la critique de ces opinions ? il ne peut la puiser que dans la connaissance de la vérité que ces opinions vraies ou fausses ont toutes la prétention d'exprimer. Car, s'il ne sait pas la vérité, comment pourra-t-il juger que telle opinion est vraie, que telle autre est fausse, que telle autre est un mélange de vérité et d'erreur ? Il faut donc qu'il connaisse la véritësurl'objetde la science. Or, qu'est-ce que la vérité sur l'objet d'une science? c'est la science elle-même. D'où il suit que la critique, élément indispensable de l'histoire de toute science, présuppose que la science ellc-inéme est faite, c'est-àdire que la vérité est trouvée, du moins en partie, snr l'objet de cette science.
Voyez, en effet, comment Bailly procède dans sa belle histoire de l'astronomie. Il ne se contente pas d'ex* poser dans leur ordre chronologique les différentes
•COURS D'HISTOIRE
opinious qui ont été éiui&es sur les procédés astronomiques. Il apprécie chacune de ces opinions. Il signale les unes comme de simples hypothèses; il voit poindre dans les autres un commencement de vérité ; ce germe se développe dans les systèmes postérieurs , et enfin la vérité se dévoile et s*accroU dans la pensée d'un homme de génie. Avec quel critérium Bailly déméie-t-il ainsi le vrai du faux , les opinions erronées des opinions exactes! avec les vérités astronomiques démontrées de son temps , avec la science astronomique telle qu'elle était à l'époque où U écrivait. Si rien de certain n'avait été constaté en astronomie à la fin du dix-iiuitième siècle, toute critique des opinions astronomiques eût été impossible, et par conséquent l'histoire de rastronoiuie ellemême t'eût été. Donc, encore une fois, la critique pré* suppose la science ; sans la science elle est impossible.
L'exposition des opinions, el la critique de ces opinions, tels sont donc les deux éléments de l'histoire de toute science. L'érudition et la science elle-même, telles sont les sources où rhisloricn puise et ne peut pas ne pas puiser ces deux élément^.
Il nous reste à rechercher dans quel but on £ait This» toire d'une science, ou, ce qui revient au raùaie, quelle instruction Tesprit humain peut y trouver.
Ce but me semble double, messieurs. L'esprit hu** main, revenant sur ses traces, reconiialL dans l'histoire d'une science, et comment il s'est égaré dans la recherche de la vérité, et par quels procédés il est parvenu à Ja découvrir. Ce double spectacle est pour lui une leçon de méthode. En second lieu, le développement d'une science n'est autre chose que le développement même de l'esprit humain sur un des grands problèmes que cet univers présente à sa curiosité. L'tais*
û£ LA PHILOSOPHIE ANGI£NN£, 265
îûire d'une science est donc une page de l'hisloire de l'esprit liuiiiaiu. Là se révèlent, comme dans l'histoire proprement dite, maisd'ane manière plus claire enbore, les lois de son développement. Car, après tout, les évéoements matériels que celle-ci recherche ne sont que les conséquences extérieures des événements intérieurs dont rintelligence humaine a été le théâtre ; et les événements qui se passent dans rintelligence humaine ne sont à leur tour que des opinions successivement formées sur les grandes questions qui iuléressent Thumanité* n y a donc entre ces deux ordres d'événements le même rapport de Teffetà la cause. Ils marquent doncégalement les lois du développement de rhumanilé, avec cette dilférence cependant que ces lois se révèlent en nous d'une manière bien plus nette dans la succession des événements intellectuels ou des idées que dans celle des événements matériels.
Telles sont, messieurs, les deux espèces d'instruction qu'on peut chircher dans Thistoire d'une science. L'histoire d'une science est une leçon de méthode. L'histoire d'une science est un document important pour riûstoire de l'humanité. J'ajoute que ces deux résultats impliquent également la critique des opinions, et ne peuvent être donnés par !a simple exposition. Car où serait la leçon de méthode si l'on n'avait point distingué les opinions vraies des opinions fausses? Et quelle lu-» rnièie jetterait l'exposiUon des opinions sur ia marche de Tesprit humain, si ses faux pas n'étaient pas distingués de ses triomphes?
Nous venons de déterminer, messieurs, et les résiiitiUs, et les conditions, et le but de l'histoire de toute science. Nous connaissons donc et les résultats, et les conditions, et le but de riiisioire de la philosophie.
COURS D'HISTOIRE
L'iiibloire de la philosophie doit comprendre deux éléments : Texposition des opinions, et la critique des opinfons. One suppose l'exposition des opinions? la connaissance de ces opinions. Que suppose la critique des opinions t la connaissance de la vérité sur les problèmes que ces opinions ont la prétention de résoudre.
La connaissance des opinions philosophiques est possible» messieurs. Il suffit d*étudier les monuments ori** ginaux qui les contiennent, ou, quand ces monuments ont péri, les expositions que des écrivains postérieurs ou contemporains nous en ont conservées. De ce côté Ik donc, point d'obstacle insurmontable à Thistoire de la philosophie.
Mais en est-il de même de la critique} Non, messieurs,
et ici je suis obligé de vous faire part de la situation embarrassante dans laquelle je me trouve.
La philosophie, messieurs, comprend un très-*grand nombre de problèmes différents, qui ont été agités dans les temps anciens comme dans les temps modernes. Or, prenez un quelconque de ces problèmes, yous trou* vez que ce problcuie est aussi peu résolu de nos joure qu'il l'était du temps de Platon et d'Âristote. Trois ou quatre grandes opinions se disputent l'honneur de le résoudre au dix-neuvième siècle connue dans l'antiquité. Mais, entre ces opinions il n'y a rien de décidé. Laquelle est la vérité? L'une d'elles, même, est- elle la vérité? C'est ce qu'on ne sait pas. C'est ce ([uo tous les eiforts des philosophes n'ont pu déterminer encore. Elles se partagent les esprits, sans qu'aucune d'elles soit encore parvenue à les réunir. Voilà où en sont tous les problèmes philosophiques sans aucune exception.
Que soit-il de là, messieurs ? Il s'ensuit que sur aucun la vérité n'est tiouvée. Et si la vérité n'est trouvée sur