Discours de disinbutiou dei prix, {Moniteur ^ ao\itl
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trines qu'il professe? N a-t-il pas, pour les répandre, tous les orateurs et tous les docteui's qu'il lui plaît de dtjsi}j;ner? N a-t-il pas ses auditoires aussi nombreux, aussi divers^ aussi a8&idu8 qu'il les veut ? N'a*t-il pas en outre, comme engage^ ment et attrait à ses leçons, la majesté de ses temples, les pompes de son culte, le caractère de ses ministres, sa discipime, son expérience et sa coaduite des âmes, tout ce qui le fait, pour ainsi dire, pénétrer et agir au sein de la société? Quelle condition et quel moyen de libre enseignement lui manque -t-il donc en effet? Y a-t-il un ui dre de citoyens qui en ait de meilleurs et de plus larges? Et y avait-il vraiment pour lui ui^ence et nécessité de demander avec tant d'éclat le peu qui lui reste à obtenir, et qui se réduit, à le bien prendre, au droit de tenir pensiuii, droit Lien minime h côté de celui dont il jouit si pleinement, d avoir ses églises et ses chaires accessibles à quiconque y veut venir ? Il semble que quand on a le plus on peut bien attendre le moins, et Pattendre surtout avec plus de tempérament et de modération.
Dans tous les cas, il fallait à la fois mieux comprendre et mieux estimer ceux qu'on venait attaquer, et c'est ce qu'on n*a point fait pour M. Jouffroy en particulier. Aussi, à peine fut-il connu de quelle manière il était traité, qu'un profond sentiment de sympathie pour sa mémoire et ses services se déclara aussitôt parmi les esprits éclairés et libres, et réclama pour sa tombe justice,' honneur et paix. Mais je ne veux pas insister sur des débats si tristement et si imprudemment engagés; je craindrais d'avoir à montrer les préjugés ou les justes griefs qu'ils pourraient réveiller, les fâcheuses conséquences qu'ils pourraient entraîner, tout le mal qu'ils feraient à tout le monde en même temps. Je dirai seulement qu'il y a dans cette occurrence trois parties sérieusement et inévitablement intéressées: le clergé d'abord, qui doit savoir à quelles conditions difficiles, délicates et complexes, il peut garder sur les consciences l'empire qu'il est appelé à y exercer; le pays ensuite, qui, non pas au sens d'une politique ou plutôt d'une police toute temporelle,
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mais dans celui (riiiie vue profondéinciit spirituelle de civilisation et de salui, a besoin de religion^ et qui, au grand détriment de sa destinée morale, n'en recevrait qu'avec de mauvais sentiments d'un clei^é dont il se serait détaché et éloigné; enfin, l'Klat lui-même, qui, surtout en cas de lutte, forcé de se ranger de Tun ou de l'autre côté, quelque position qu'il prît, courrait risque de se commettre, et d'avoir contre lui, ce qui est toujours dangereux, ou les passions religieuses avec le clergé qui l'attaquerait, ou les passions politiques avec le pays qui s'irriterait. Voilà le m^l ; comme il regarde tout le monde^ c'est à tout le monde à y penser. Mais, encore ime fois, je n'y veux pas insister, et je reviens à M. Jouffroy, pour reproduire quelques mots dont il fut le sujet, et que je prononçai, tels que je les donne ici, à la suite d'une de mes leçons:
« Je ne sais, Messieurs, si ce que je vais faire n'est pas bien téméraire de ma part, mais je voudrais vous parler sans trop d'émotion ni de confusion de Tami que je viens de perdre, et cependant je n'ai guère eu le temps de me recueillir et de me calmer. Il eût peut-être été plus sage d'attendre» et de réserver à sa mémoire un hommage, sinon plus sincère, du moins plus complet et mieux assuré. Mais d'un autre c5té, Messieurs, comment remonter dans cette chaire sans avoir quelques mots à donner à celui que j'y ai remplacé, et dont le nom, partout oi^i il a paru, mais ici particulièrement, a mérité et doit recevoir un prompt et digne honneur?
c Ce que j'ai, au reste, h vous dire ne eera rien que de bien simple. Je crois fermement à deux choses sur le présent et l'avenir de rhoniine : je crois à Tépreuve dans cette vie, et à la justice dans l'autre. C'est de cette double vérité que je veux faire l'application h la destinée de mon ami : c'est vous avertir que vous ne trouverez dans ce peu de tristes paroles qu une leçon qui n'est point nouvelle pour vous, et que je n'ai pas, Dieu merci, attendu jusqu'à ce jour pour vous proposer et vous faire entendre.
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Ainsi vous n'aurez de moi, Messieurs, au moins pour le moment, ni une notice ni un éloge, vous n'aurez qu'un enseiseignement.
« Vous n'oublierez donc pas ce que je veux faire; ce n'est ni un récit ni un panégyrique ; c'est une méditation, dont le texte et la matièi e seront quelques circonstances seulement de la vie de M. Jouffroy, prises à dessein entre toutes les autres pour servir de confirmation à une doctrine qui m*est chère, et k laquelle j*aime à revenir, parce qu'elle est de celles qui consolent, iortiiient et soutiennent Tâme; de sorte qne, si vous entrez sérieusement dans mes pensées, et que vous partagiez mes convictions, vous me saurez peut-être gré de vous avoir associés à ce retour k des idées qui, je le crois, ne peuvent jamais être mauvaises à personne.
c Je n'avais pas d'ailleurs d'autre moyen d'accomplir le triste devoir auquel je me suis résigné : car, si, il y a quelques jours, à la suite de ces graves fuiiuraillcs, que rendait si imposante le recueillement mtelligent, affectueux et religieux, des nombreux amis qui s'y press^dent, devant cette -tombe oîi le même recueillement suivit et laissa celui que nous pleurions, il m'avait fallu prendre la parole, je n'en doute pas. Messieurs, les mots m'auraient manqué. Aussi aije dû attendre que, remontant dans cette diaire, j'y eusse revu, pour me raifermir, le ciel encore bien austère, mais cependant un peu plus serein, de la raison et de la philosophie.
« Je veux suivre, comme je vous Tai dit, dans son application à quelques circonstances de la destinée de M. J.ouffroy, la doctrine qui enseigne Tépreuve dans cette vie et la
justice dans l'autre.
« Dans ce dessein, je pourrais peut-être chercher et trouver dans son enfance des signes déjà sensibles qui annonceraient que cette flme d'élite, de si bonne heure curieuse,
rêveuse et recueillie, était dès lors inquiétée de ces tourments de la pensée dont plus tard, h sa f^^loire sans doute, mais aussi trop souvent au prix de son repos, elle fut si pro-
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fondement agitée et travaillée ; et je les reconnaîtrais k cette passion pour la lecture qui, tout jeune, le possédait au point de lui iaire oublier les jeux et les plaisirs de son âge ; à cette vive imagination qui, les livres fermés, lai remettait sous les yeux les tableaux qu'il y avait vus, les faisait revivre, les animait, et, comme il le racontait, les répandait pleins de de mouvement autour de lui sur ses montagnes; à ce besoin d'analyse qui, comme il le disait aussi, le portait à rechercher, et, ajoutait-il en souriant quand on y mettait quelque complaisance, à retrouver jusqu'aux impressions de cette vie .confuse, mystérieuse, passée au sein de la mère; je les reconnaîtrais également à ce sérieux souci du bien qui, dans la liberté d'éducation qu'il ne cessa Jamais dVoir, le régla toujours de manière à imprimer h sa conduite un caractère de mesure, de réserve chaste et digne, dont jamais il ne se relâcha; enfin je les reconnaîtrais à tous ces sentiments élevés, fermes et doux à la fois, dont plus tard et à l'âge d'homme les principaux traits se marquèrent par une certaine fierté d'humeur, heureusement mêlée à une grâce pleine de charme, par une disposition toujours prête kprendre part au bonheur d'aulrui, soit pour le goûter, sdt pour le procurer, et par un commerce d'amitié d'un agrément infini et d'une sûreté à toute épreuve.
Mais je ne veux pas m'arréter sur des temps et des exemples toujours un peu indécis, et dans lesquels rexpérience, passez-moi l'expression, que je veux soumettre à votre jugegement, pourrait ne pas vous paraître assez significative et assQz claire.
. Je passe donc de suite au moment où, il y a aujourdlim
vingt-sept ans environ, je rencontrai et connus h notre chère Ecole normale le jeune homme avec lequel je me liai dès lors pour la vie. A partir de ce moment, je puis dire plus sciemment la part qu'eut l'épreuve dans cette âme; je ne dirai cependant pas tout ; quand je le voudrais, je ne le pourrais pas : je me ]>ornerai à ce qu'il me sera le plus IdcUe d'exprimer et de rendre.
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« H est tme sitaation d'esprit que cosnaissent bien ceux
qui se sont livrés à de fortes études philosophiques, que j*ai essayé ailleurs de décrire, et que je vous demande la perjnission de vous rappeler ici, parce qu'elle me semble parfaitement convenir à M. Jouffroy* Il y a pour le penseur, dans la voie qu'il parcourt, les obscures questions qui, à mesure qu'il avance et touche de plus près dans ses recherches aux limites et au fond des choses^ l'arrêtent et le troublent à chaque pas davantage. Qu'en présence de ces problèmes il hésite et recule ou s'élance et se précipite, qu'il s'abstienne ou fpi'il ose, il ne peut garder l'esprit serein, et il est à peu près inévitable qu'il ne tombe pas dans de grands découragements ou de terribles appréhensions : car devant ces ténèbres, timide ou téméraire, il se sent également faible : le doute lai est un grand mal, mais le dogmatisme hasardeux ne lui est pas une moindre peine. Épreuve quand il n'aliirme pas faute de voir assez clair, épreuve quand il affirme sans savoir et s'assurer, telle est sa condition. Est-elle facile et douce? estnelle exempte de ces fatales , disons mieux, de ces divines et salutaires nécessités par lesquelles la Providence provoque et emte dans l'homme l'exercice de la raison? £h bien ! Messieurs, c'est dans une telle situation qu'en intelligence de premier ordre^ et en disciple d'un maître qui ne laissait guère de repos à ceux qu'il voyait capables de ces fortes et vives impukions, M. Jouffroy se trouva de bonne heure placé, et que, laborieusement exercé aux grandes difficultés de la science, il sut, de luttes en luttes et de travaux eu travaux, déployer et allermir ces qualités éminentes, celte sobriété de jugement ennend de toute hypothèse^ cette parfaite indépendance, ce besoin impérieux de s'étendre avec soi-même et de voir clair en toutes choses, qu'a si bien loué M. Cousin : a Qualités éminentes, a-t-il dit, qu'il n'emprunta k per- « sonne, et qui, développées par une culture régulière et « assidue, «t transportées successivement sur de dignes théà- « très, lui ont composé une renommée solide et lui donnent « jm rang à part et très-élevé dans l'enseignement public et
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« parmi les écrivains philosopiiiques de notre temps. Il était « chez nous le véritable héritier de La Roraiguière. Parmi c les étrangers il le fant mettre entre Beid et D. Stewart, < semblable à Fun par le sens et la gravité, à l'autre par la « finesse et par la grâce. Nul ne posséda ni surtout ne pra- « tiqua mieux la vraie méthode philosophique, la méthode « d'observation appliquée à Tâme humaine. Il interrogeait « la conscience avec tant de bonne foi et tant de sagacité, il a en exprimait la voix avec tant de fidélité, qu'en Técoutant « ou en le lisant ou croyait entendre la conscience elle-même c racontant les merveilles du monde intérieur de Tâme dans « un langage exquis, pur, lucide, harmonieux. Son style, « comme ses paroles, éclaircissait, ordonnait, gravait toutei' * ses pensées. Il était, sans contredit, le plus habile interprète c que la science pût avoir non-seulement dans l'école, maisc auprès du mondci solide et profond parmi les doctes, et en « même temps accessible, » Ainsi s'est exprimé M. Cousin en rendant les derniers devoirs au disciple et à l'ami qu'il venait de perdre si prématurément.
« Mais M. Jouffroy n'eut pas seulement à penser pour son propre compte, il eut aussi à penser pour les autres, c'est-* à-dii e à professer. Or, c'était là aussi pour lui être éprouvé. Permettez-moi encore ici de vous redire à peu près ce que je vous disais dans une autre occasion : Nos fonctions ne sont pas un repos; et je ne parle pas de ce qui parait, de ce dont vous êtes aisément juges, de ce zèle extérieur que commande le vôtre, de ce soin de la parole que vous avez droit d'exiger, de cette assiduité exemplaire qui n*est pas moins dans nos devoirs, toutes choses qui ne sont pas sans d'amers dégoûts, et quelquefois d'invincibles, et j'oserai même dire de légitimes répugnances; je parle de ce qui est secret, de ce que vous devez ignorez, à moins que vous n'ayez passé vousmêmes par cette épreuve. £h hieni il y a là des peines, des soucis et des tourments, qui, pour être cachés et conmie ensevelis dans la conscience, n'en sont pas moins sensibles, et le sont même d'autant plus qu'ils peuvent moins se confier
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et s^doQcir par le partage. La raison y tronye donc un sévère exercice, qui en dernière fin lui est utile, mais qui provisoirement lui est un dur et un austère apprentissage. En effety Messieurs^ qa est-ce qu'enseigner, dans la haute acception qu*emporte avec lui ce mott qu'est-ce qu'enseigner? C'est, avec la sainte obligation d'être plus près de la vérité que ceux auxquels on s'adresse et qu'il faut y conduire, avoir mieiuL que la volonté, avoir le talent de les y mener ; c'est avoir la vertu, permettez-moi l'expression, de la faire connaître et aimer; c'est k posséder pour la donner ; c'est savoir coinmeuL la donner; c'est chercher, c'est trouver, c'est s'assimiler des âmes dignes de la recevoir et de la comprendre; et si Dieu n'est en efiet que la vérité elle*méme, la vérité ' des vérités, c'est aller tour h tour de Dieu à l'homme et de ITionirue à Dieu, pour rendre l'un intelli^dblii à l'autre, et celui-ci intelligent de celui-là; le dirai-je? c'est exercer une espèce de sacerdoce, dont parait investi celui qui prend ainsi sur lui d'intervenir doctement entre le Créateur et la créature pour las mieux rapprocher dans ime communion toute spirituelle. Or, s'il en est ainsi, si je n'estime pas trop haut la charge qui nous est imposée, jugez, Messieurs, eu supposant que nous n'en soyons pas tout à fait indignes, quels scrupules et quelle sollicitude doivent se mêler à nos clndus, quelles inquiétudes k nus recherches, quelle gravité à nos méditations; jugez de ce qu'il en est quand, après tout ce travail, il nous arrive de douter, soit des choses, soit de nous-mêmes, soit aussi de ceux qui viennent nous écouter; et lors même que nous parvenons à avoir intérieurement quelque confiance en nos idées, le monient venu de paraître, et de parler au puhlio, quelles dermères et plus tristes craintes ne nous assiègent pas l'esprit, quelle fièvre impatiente ne l'excite et ne l'agite pas, heureux encore quand elle ne va pas jusqu'au trouble et k la couiusion! Voilà, Messieurs, notre métier : dites s'il n'est pas une épreuve; dites si surtout il n'en fut pas une pour Tesprit généreux que nous avons perdp, et qui l'accepta et la pratiqua autant que lui permi<-
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rent ses forces, avec un duvouemenl et une applicalioii qu'il ne déploya pas moins dans robscurité d'une classe de collège que dkns les conférences de TÉcole normale^ et dans le secret de Fintimité que dans l'édat de cette chaire. Je respecte trop, Messieurs, sa mémuirc et sa noble vie, je respecte trop aussi votre équité et vos lumières, je ne dis pas pour justifier, mais même pour exf^iquer ces interruptkms à» cours auxquelles il était condamné : la raison en est aujour« d'iiui mallioureiisement trop nianiieste. Mais copendant il faut bien dire combien ces longs silences commandés par la prudence Taffligeaienbet le décourageaient, et combien aussi, quand il lui arrivait, se faisant il est vrai illusion, de eroire ' à de meilleurs jours et à un retoiir heureux à sa chaire, il se ranimait à celle pensée. Je me souviens que, l'an dernier^ quelques jours ayant le fatal voyage dont il devait revenir plus languissant, nous rêvions ensemble, eu ccmsarvant, Is reprise de ses leçons, moi l'exhortant et me félicitant, lui se confiant et espérant. Avec quel zèle simple et sérieux je le voyais se proposer cette nouvelle occasion de répandre des idées utiles et de servir efficacement la cause de la pfailoso* phie ! Mais Dieu avait disposé que l'épreuve sous cette forme avait assez tiré de lui : il ne devait plus enseigner.
<x Pourquoi ne vous rappellerais-je pas aussi comment, est 1822, quand, frappé par la mesure qui, en détruisant TÉcole normale, lui fermait, au moins momentanément, la carrière de Finstruction publique, il se vengea, en homme de science, de la disgrâce qui Tatteiguait ? Que fit-il, en effet. Messieurs t Il rétablit en son nooi et à huis clos, pour une réunion d*e^ prits d*éhte, ces leçons pleines d'intérêt qu^on avait fait la faute de lui interdire dans les écoles de l'État. Le professeuir persévérant honorait ainsi noblement le professeur injuste* ment et vainement persécuté* C'est que, comme l'a bien dit notre commun maître, c T&me des travaux de M. Jouffroy « était un vif sentiment de l'excellence et de la dignité de la * « philosophie ; trop sage pour rechercher le bruit qu on fait « parmi la foule, il aimait profondément la science à laquelle
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• 2 mik voué sa vie; il raimait de cet amour fidèle qui r<c sîste an malhetir et peut braver la proepérité. »
« Sa santé, jusqu'à l'âge de vingt-quatre ou vingt-cinq aos^ avait été assez ferme; une première maladie, engraude partie causée par le travail et Tétude, et aussi par ees tris* tisses de Tenfant de la montagne exilé loin des siens^ dont il n'était pas toujours le maiLre, cummença à Tébrariler; la jHTûfoiKÎe atteinte dont il fut frappé à la mort de son père la troubla gravement, et, depuis, jamais elle ne fut bien rétablie que par intervalles et en apparence; elle ne lui fut plus de bon service. Or, Messieurs, soyez-en sûrs, ce fut la aussi pour lui une bien longue et bien dure épreuve ; et je ne parle pas même du mal physique, qu'il avait cependant à souffrir avec toutes ses autres peines ; mais je parle du mai
iiioral, de ce mal qui lui venait du corps, mais qui le blessait dans son esprit, dans ce qu'il avait en lui de plus mtime et de plus vif, dans ses plus légitimes désirs et ses plus justes espérances. Il voulait et ne pouvait pas; il ne pouvait pas quand il voulait; il sentait la force lui manquer et .ses organes l'assujettir aux caprices et aux variations de leur état chancelant ; il voyait le temps lui échapper moins rempli de ses œuvres, et cependant il avait de quoi le bien remjdir ; il avait versé <fens ses leçons des trésors d^idées qu'il n'avait qu'à recaeillir; il en gardait en lui qu'il n'avait qu'h répandre, il n'avait qu'à écrire; et, je puis vous le conher, quand le moment en était venu, quand il était prêt, et sans trouble du côté de la nature, il écrivait avec une facilité et une ra* pidité merveilleuses, et en même temps avec une sûreté, une précision et un achèvement qui pourraient sembler de la patience, et qui tenaient, au contraire, de Timprovisation. Qottnd une fois la source a jailli, me disait-il un jour, ou quand la digue est rompue, je ne m'arrête pas et je déborde à âots dans mon sujet. Tant en lui Tabondance était féconde et forte, tant la pensée lui venait comme toute faite et toute développée ! Et c'était ce talent qu'enchimiaient ou ne laissaient libre et puissant que par muinents rares et ii ii'gu-
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liers, soit le sentiment du mai, soit quelquefois même seulement la mélancolique réTeriequi lui restait dece sentiment. Or, n^était-ce point là pour lui un supplice bien douloureux ! — Un supplice? Non, Messieurs, si nous voulons parler rigoureusement : car qu'avait-il fait à Dieu pour avoir été ainsi affligé par lui^ soit peutpétre dès sa naissance, soit au moins dans des circonstances qui n'appelaient point un châtiment? Ce n^était donc pas un supplice, mais c'était une rude épreuve. Il s'y résignait toutefois, et il la supportait au moyen d'un de ces motifs dont mieux qu un autre il pouvait se soutenir; je veux dire au moyen de la foi en la Providence el en cette éternité vivifiante qu'elle devait lui ménager pour réparer les retards et lever les empêchements apportés présentement à sa vive pensée. De sorte qu'après tout, Messieurs, si nous en jugeons selon cette croyance, la perte n'a pas été pour lui, qui a maintenant les siècles sans fin et de divines facilités pour se développer et se perfectionner ; elle a été pour nous, qu'il a laissés privés de son grand esprit et des beaux témoignages qu'il en pouvait encore donner.
« Mais, Messieurs, M. Jouffroy, comme au reste avec lui bien d'autres dans tous les rangs et dans tous les partis, fut encore éprouvé d'une plus cruelle façon. £ut-il l'ambition politique? Je pourrais l'avouer, car elle eût été chez lui légitime et bien placée. Mais s'il l'eut, ce fut malheureusement sans certaines des conditions qu'elle impose et entraine; ce fut sans cette capacité ou ce soin des ménagements, sans cette conduite et ces pratiques, sans tous ces moyens divers | de défense ou d'attaque qui en font à la fois le succès et la sûreté. 11 l'eut comme une idée, et non comme une action ; il l'eut inofifensive, solitaire et désarmée, et, qu'on me permette le mot, dans l'innocente sécurité de la pure spécula- i tion. Et Yoilii j pourquoi, le juur où, imprudemment peutêlre, mais du moins loyalement, il se laissa aller à une | démarche qui le jeta dans l'arène, quoiqu'il ne fit, au fond, que ce que bien d'autres auraient fait, h la manière dont il
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le fit, il trouva, à son grand étonnement, peu d'auxiliaires pour ie soutenir et beaucoup d adversaires pour Tattaquer. Pourquoi? parce qu'il n'avait pas ce qu*il fallait pour rallier ou raffermir les uns, contenir ou braver les autres ; parce qu'il n'avait pas cette habileté, il faut le dire, un peu mondaine, qui ne vient pas toujours de la meilleure et de la plus noble estime des hommes^ mais qui est souvent nécessaire pour les conduire et les goi^vemer ; parce qu'il avait des vues, et point de menées, et qu'en croyant sincèrement s'adresser à des intelligences, il aubliait un peu trop qu'il s'adressait aussi à des passions. Voilà donc quelle fut sa situation : elle fut triste et difficile ; et, s'il ne Pavait pas bien prévue, il ne tarda pas à la sentir; il la sentit douloureusement, il en souffrit profondément : c'est ce qui a pu faire dire à M. le ministre de l'instruction publique^ dans le discours plein de sens, de délicatesse et de regrets, qu'il a prononcé sur sa tombe, ces mots simples et justes : « Dans cette épreuve de la vie publique, il obtint plus de considération que de bonheur. » Je ne veux pas trop m'avancer dans ces tristes réflexions ; je ne veux pas trop pénétrer là où je ne pourrais trouver que mystère et obscurité; mais je ne puis toutefois m'empêcher de me demander si les émotions dont fut alors agit e cette âme fière^ peu manifestées et sévè* rement contenues au dehors, ne firent pas au dedans invasion et ravage, et ne portèrent pas dès ce moment aux sièges essentiels de la vie ces troubles et ces atteintes qui restèrent sans remède. Dieu seul le sait. Mais, quoi qu'il en soit, une longue et dernière épreuve attendait M.Jonffroy.
« Il y a six mois k peu' près,, au retour du court voyage qu'il fit dans ses chères montagnes, il parut languissant, afiaibli, fréquemment pris de fièvre et de malaise ; trois mois après, il gardait le lit, et encore trois mois, il n'était plus.
Et cependant il voyait son mal, il le jugeait, je dirais même