‹ Nouveaux mélanges philosophiquesChapitre 4 sur 19 · M. VillemaiUt · texte numérisé non relu

M. VillemaiUt

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PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

qu*il le discutait; comme en une question de phiJbsophie, il embarrassait de sa nette et vive logique ceux qui ne pensaient

pas ou fei^^uaieiil de ne pas penser comme lui; il ne se rendait pas aux plus douces et aux plus pressantes consolations, parce que ce n'étaient pas des raisons ; il y souriait tristement^ mais il n y croyait pa», et, soit dans son langage muet, d*Tm4S0up d'œil, d'un geste, soit quelquefoâ même en paroles explicites et directes, il concluait toujours rigoureusement à quelque chose de funèbre. Je me souviens qu un de ses derniers jour% comme, je pensak lui avoir enfin produit quelque illusion, il me dit : « Mon ami, soyez sûr que je suis mal;, très-mal; cela tient h diîïérentes causes. >» Il se sentait donc mourir, et mourir à son âge, en pleine vigueur d'eq>rit, dans toute la force et toute la maturité de la vie phitosophique ; il se sentait retiré d*un monde où il avait encore quelque chose à faire, où il avait à prendre soin de plus d'une destinée, et de celles dont la famille 1 avait fait la Providence^ et de celles dont la science l'avait institué un des guides. Il pouvait donc bîen dans ces pensées garder encore, comme toujours, l'esprit lucide et cahue, nuôs qu'il devait avoir le cœur affligé et troublé ! VA cette épreuve s'est prolongée durant de longs jours et de sinistres nuits; elle a duré jusqu'à sa dernière heure, croissante, pressante» lui ■ laissant toute conscience et lui enlevant toute espérance^ toute espérance terrestre, du moins : car de l'autre c6té il espérait, comme il aimait, comme il croyait. Cette épreuve a donc été plus décisive qu aucune autre, elle a eu tout le caractère d'une de ces voies de la Providence que Dieu suit pour susciter dans ses meilleures créatures des vertus d'un ordre à part, les vertus de la bonne mort. Il faut bien l'entendre en ce sens, car autrement qu'eùt-ce été de mourir ainsi plein de jours pour le bien et avec tant de raisons de garder et d'appliquer sa vie k tous les plus nobles buts que puisse se proposer riiuinanité? I^a mort pour la mort n'est point une explication; mais la mort pour la vie, pour une vie nouvelle, c'est-à-dire répreuve sous sa dernière et fu-

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nèbre forme, en est une, au coutrairey qui satisfait à la fois Ie<XEiir et la raison dans ce qu'ils mX de meOleur.

« ^I. JouiVroy a donc subi la loi commune de l'iiuiiianité, c'est-à-dire qu'il est mort comme il a vécu, dans i épreuve. Mais également selon cette loi, qui» si elle assujettit Thomme à ja douleur, ne Ty assujettit pas exdusivement, et lui fait aussi pour le soutenir, et en raison de ses mérites, comme une sorte d'avance sur le bonheur infini que l'éternité lui réserve, il eut bien ses douces joies. U eut celles de la pensée, alors que, dans Tenthousiasme et Téiau de la jeunesse ou dans la puissance de TAge mûr, il s^élevait d'inspiration, ou par TaiîTilyse elle raisonnement, k Tintellip^ence ou à la découverte de quelque grande vérité ; il eut celles de la parole, quand, dans quelques-unes des belles leçons dont il ravissait son auditoire, il entraînait les esprits par la lumière et le mouvement, Téclat et l'élévation de son noble discours; il eut les saintes joies de la famille, de l'amitié et de la religion; et, parmi toutes ces félicités, il fut toujours exempt de ces tristesses fâcheuses qui naissent des mauvaises passions, de la haine, de Tenvie; de ce c6té iliutheureux,heureux comme il est donné de Têtre aux prénéreuses et grandes natures.

€ Mais après tout, cependant, sa vie fut une épreuve.

« Que fera donc Dieu de cette destinée qui lui vient ainsi ' tonte préparée pour la justice et la récompense? La termi* nera-t-ii à la tombe? La J)riscra-t-iî là où il semble si juste qu'elle doive se continuer et se k uouveler? Mettra-t-il au néant ce qui a tout droit de durer? Quand de quelque chose de bien il peut faire quelque chose de mieux, procédant k contre-sens de son caractère de créateur, du bien fera4*il le moins bien, on plutut du bien ne fera-t-il rien? Ne recueillera- t-il pas équitabiement ces grandes facultés dont il s'est plu h douer une de ses créatures d'élite, qu'il a suscitées en elle par la grftce et développées par Tépreuve? Ne les recueillera-t-il pas pour l'éternité? Ne les prendrat-il pas pour les conserver dans cette vive unité qui les a produites et portées, avec ee qui «n £ut véritablement Tes-

PllÉFACJi DJB L'ÉDITEUR.

bence et la vertu, je veux dire la conscience, la liberté et la personnalité? De toutes les forces de ma raison et du profond sentiment qne j'ai du bien^ du vrai, de l'ordre et de la Providence, je repousse un tel doute. Pâle fleur qu*il vient d'abattre, il ne t'a pas brisée sans retour; et, de la même main avec laquelle il t'a un moment flétrie, il te relèvera plus brillante et ornée de plus de dons qu'il ne' t'en avait conféré ; il ne t'a pas perdue, il ne t'a que transplantée; tu nous resteras dant, IV^ternité. C'est là ma ferme espérance. C'était aussi celle qui respirait dans des paroles que je regrette de ne pouvoir vous citer que par lambeaux» car eUes valent surtout par l'ensemble du discours dont je les tire. « Cette vie, disait l'orateur en s'adressant en un jour de fête c aux jeunes gens qu'il couronnaitt cette vie, je l'ai en grande c partie parcourue ; j'en connais les promesses, les réalités,

< les déceptions; vous pouvez me rappeler comment on « rimagine, je veux vous duc conmient on la trouve.... On a la croit longue, elle est très-courte : car la jeunesse n'en c est que la lente préparation, et la vieillesse n'en est que « la plus lente destruction. Dans sept à huit ans vous aurez « entrevu toutes les idées fécondes dont vous êtes capables, « et il ne vous restera qu'une vingtaine d'années de force « pour les réaliser. Vingt ans l c'est-à-dire une éternité pour ti vous, et en réalité un moment.. Votre ftge se trompe « encore d*une autre façon sur la vie : il y réve le bonheur, « et celui qu'il y rêve n'y est pas.... Ces nobles instincts qui « parlent en vous et qui vont à des buts si hauts, ces puis-* c sants désirs qui vous agitent, comment ne pas croire que « Dieu les a mis en vous pour les contenter, et que cette K promesse, la vie la tiendra? Oui, c'est une promesse ; c'est « la promesse d'une grande et heureuse destinée, et toute

< l'attente qu'elle éveille en votre àme sera remplie ; mais, « si vous comptez qu'elle le sera en ce monde, vous vous « méprenez....

a Pardonnez-moi, dans un jour si plein de joie pour vous, « d'avoir arrêté votre pensée sur des idées aussi austères.

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< C'est notre rôle à nous, à qui Texpérience a révélé la vé* « ritë sur les choses de ce monde, de vous la dire. Le som*

< met de la vie en dérobe le déclin ; de se§ deux pentes,

• vous n'en connaissez qu'une, celle que vous montez ; elle « est haute, elle est belle, elle est parfumée comme le prin- « temps. U ne vons est pas donné conmie à nous de con-

< templer l'autre, avec ses aspects mélancoliques^ le pftie « soleil qui réclaire, et le uvatrc t^lacé qui la teimnie. Si « nous avons le front triste, c'est que nous la voyons. Vivez, « jeunes gens, dans la pensée que vous la descendrez comme « nous. Faites en sorte qu'alors vous soyez contents de vous- « mêmes ; faites en sorte surtout de ne point laisser s'étein- « dre dans votre âme cette espérance que nous y avons c nourrie, cette espérance que la foi et la philosophie alluc ment, et qui rend visihle par delà les ombres du dernier c rivage l'aurore d'une vie inmiortelle. »

« Ces paroles, Messieurs, sont de lui; vous les eussiez reconnues quand je ne vous Tousse pas indiqué. Rapprochées de l'événement dont elles expriment comme le conifus et funèbre pressentiment, elles lui appartiennent trop intimement pour que vous ne les lui eussiez pas rapportées; il les aimait, je me le rappelle, et il me disait que depuis longtemps il n'en avait pas trouvé qui convinssent mieux à son flme. Baison de plus, Messieurs, pour y croire fermement; cW, à dix-huit mois de date, comme le testament spirituel d'un homme qui savait à la fois ne point se laire illusion, et ce* pendant espérer. Acceptons-le conmie l'expression d'une haute et droite intelligence, qui, dans la question la plus grave que puisse se poser l'humanité, ne jugeait plus de la vérité comme d'une chose de pure spéculation, mais comme du principe, de la règle et du soutien de sa vie, qui jugeait par conséquent en toute sincérité et en tonte conscience, et par conséquent aussi avec toute sagesse. Acceptons-le, et, autant que possible, tournons-le h consolation. La perte est grande pour nous ; mais songeons que devant Dieu elle est l^éparable, qu'elle est réparée. Adieu donc, 6 mon amil

PaÉFACK L'ÉDITEUR.

adieu dans toute la simplicité et toute la profoiideur du mot;

n'ai hen de mieux à dire en te quittant. »

Je voulais ^nir ici; il jne^semblait en effel en avoir assez dit, et snrtont après ces dernières paroles, je ii**yais guère

le courage d'en chercher et d'en ajouter d'autres. Cependant, en y bien pensant, il xn*a paru impossible de ne pas donner au moins quelques avertissements sur la natare et ie caractère des morceaux compris dans ce volume.

Et d'abord ils sont tous rédigés et écrits de la main de M. Jouffroy K Je le dis pour les distinguer de ceux du même genre qui pourront être publiés par la suite, et qui ne sout pour la plupart que des leçons recueillies par des sténographes ou des élèves. Ici tout émane du maître lui-même ; non que tout soit en Tétat où il 1 aurait pu mettre s'il l'avait revu, corrigé et arrsmgé pour l'impression ; mais tout est du moins tel que d'un premier jet il Ta prp^t et exprimé; et malgré ce qui peut y manquer, il n'y a pas à s'y tromper : c'est sa pensée, c'est sa forme , c'est Lien quelque chose de lui.

Ensuite, de ces morceaux le capital par son importance, aussi bien que par son étendue, est sans contredit le mé* moire sur VOrgmisdUon des sdenm philosophiques. Je ne veux ici l'analyser, le discuter ni le juger; mais il est peutêtre nécessaire que j'en nianpie bien Tesprît. Au fond c'est une composition du genre du Discours de la méthode; Tau^ teur y agite les m&nes questionSi et, comme Descartes^ il mêle aux discussions dont elles sont le sujet ces explications empruntées à la biographie de l'esprit, si Ton peut se servir de ce terme, qui en redoublent Imtérêt. Il y lait ainsi assez au long sa confession philosophique; seulement c'est avec une effusion, une personnalité, une indépendance et une hardiesse de pensée, qui sont sans doute beaucoup plus de notre siècle que du dix-septième; et je ne j)uis pas disconvenir qu'il y a loin sous ce rapport de Descart6s,même lors-

1. Il u'y a du moins qa uue exception que j'ai indiquée tu son lieu ftt dont j'ai donné la raison. [Voir le commencement de la leçon sur la sympathie.

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qu'il se montre le plus libre en ses aveux, au fils bien autrement libre d'une époque qui a vu deu;^ grandes révolutioii&, Puna religieiise; Taulre philosophiquei se terminer eUesmêmes à une grande révolution politique. On devra donc s'attendre cIil'z rautciir à une manière de déclarer et de décrire l'état de son âme qui deux siècles auparavant aurait certainement eu quelque chose de plus contenu et de plus sobre. Ici Texamen de conscienee a quelquefois Tabandon d*un mouvement presque lyrique , et l'analyse psychologique y touche souvent à la poésie. C'est pour(|uoi il faut y avoir ë^ard et ne pas prendre en toute rigueur ce qui n'est dit que d'entraînement; il en est un peu des sentiments exprimés dans ce morceau comme du doute de Descartes : pour le besoin du raisonnement, et sans ùtre pour cela moins sincères, ils pourraient bien en .certains endroits être pous^é^t) jusqu^à la fiction.

Dans tous les cas, pour les bien comprendre^ il &ut les voir dans toute leur suite; et ici, pour m' expliquer sans détour ni fausse réserve, je vais droit à la question qu'on ne manquera pas de se poser : Que croyait M. Joufh-oy ? que croyait-il en commençant, que croyait-il en finissant? U le dit en termes admirables : il croyait d^abord en chrétien tout ce qui s'enseigne à un chrétien, il avait la foi telle qu'il Tavitit reçue de la parole du vieux prêtre, son instituteur au village, des traditions de sa famille et de Téducation du collège; mais ensuite le doute lui vint, et il lui vint comme la poussière répandue et semée dans l'atmosphère qu il resplraiV; et ce ne fut pas la pluiosophie, à laquelle, on le remarquera, il était encore étranger, qui le lui apporta et Ten troubla; ce fut une cause plus générale, plus commune et. plus puissante : ce fut Tesprlt même du temps, ce génie de deux siècles de scepticisme, selon son expression, qui lui aussi, comme une religion, gagnant tout dans la société, atteignait particulièrement' les âmes vives et inquiètes.

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