PREMIÈRE PARTIE
Ce qu'il faut savoir avant de mettre la main comme
simple ouvrier à Fédifice d'une science est très-considérable, et il n'y a guère de vrai savant qui n'ait dépensé la moitié de sa vie à conquérir le droit d'ajouter une vérité nouvelle :uix découvertes de ses prédécesseurs. La raison en est simple ; on ne peut continuer avec intelligence une entreprise commencée, à moins d'en connatlre le plan et de savoir jusqu'où elle a été conduite ; et comme, en matière de science, l'autorité est sans poids,, un esprit raisonnable ne consent point à embrasser une pareille làclie avant de s'être assuré que ce plan est bon et que les bases déjà posées sont solides. Ainsi, rintelligence et la critique de la méthode, la connaissance pru faite et l'examen approloudi des travaux déjà consonniiés, tel est l'inévitable noviciat auquel doivent se soumettre
L/iyiliz
ceux qui aspirent à l'honneur <fe faire avancer d'un pas
une science quelconque. Beaucoup meurent à la peine avant d'avoir franchi ces pénibles épreuves ; beaucoup se découragent en chemin et se jettent de lassitude dans des routes moins difliciles ; le petit nombre de ceux qui arrivent ne pénètre que tard et déjà fatigué dans le pays des découvertes.
Mais si cet apprentissage est pénible dans toute espèce de science» s*il exige beaucoup de temps dans celles (}ui sont très-avancées, on peut dire qu'il offre en philosophie des diûicultés incomparables. Ce n'est pas qu'il se compose en philosophie de recherches plus nombreuses ou d'une nature différente : les questions qu'il faut résoudre pour se mettre au niveau d'une science sont les mêmes ; leur nombre ne varie pas plus que leur nature, et ce qu'elles sont en grammaire ou en physique, elles le sont en philosophie. Ce n'est pas non plus que la philosophie soit une science plus avancée, et qu'on rencontre en l'étudiant une plus grande sonunc de coiinaissiinces acquises à s'approprier : quoique aucune autre n'em'* brasse un plus vaste champ,' ce champ n'est pas si peu-* plé de découvertes, que la patience ne puisse venir à bout de le moissonner. Ce n'est pas enfin que ces connaissances soient d'unenature si haute ou si subtile qu'il faille une intelligence d'une pénétration peu commune pour les comprendre : beaucoup de personnes reculent effrayées devant les plus simples questions de géométrie ou d'aëtronomie, et il n'en est point qui n'aborde avec confiance celles de morale bu de métaphysique. Ce ne sont point là les causes qui rendent si laborieux le noviciat du philosoplie, et si inaccessible pour uu esprit sévère rabord de la science; cette raison est ailleurs : elle réside tout entière dans la difïlcullé même qu'on ren-
coDtre en philosophie de résoudre les questions préliminaires que tout homme de bon sens se pose en abor-* dant Fétude d'une science , et dans la nécessité de les avoir résolues avant de songer à en reculer les limites*
En effet, ces questionsi toujours les mêmes» quelle que soit kl science dont il s'agisse, ne se résolvent pas dans toutes avec la même facilité. Indépendamment de la quantité des connaissances acquises^ qui exige plus ou moins de temps selon qu'elle est plus ou moins considérable; indépendamment de la nature plus ou moins subtile de ces connaissances, qui veut un degré d'iutel-^ ligence ou d'attenlion plus ou moins rare, différences dont nous ne tenons point comptOi et qu'il n'est pas dans notre sujet de considérer, Fesprit peut rencontrer dans la constitution même*des différentes sciences des obsta- , des plus ou moins grands à la solution de ces questions préliminaires.
Une science dont Fobjet, la matière et les grandes divisions seront parfaitement déterminés^ en offrira inti^ nimcnL moins qu'une autre dans ]a(|uelle un ou |)lusieurs de ces points fondamentaux resteront encore dans Tombre; et la difficulté deviendra plus grande encore et sera presque insurmoiitable dans celle où aucim de ces points ne sera fixé. En un mot, elle sera en raison inverse du degré d'organisation delà science : la plus faible i)ossible quand cette organisation sera parfaite , la plus grande possible quand cette organisation ne sera pas mémo commencée, et de plus en plus considérable selon qu'un moindre nombre 4cs éléments de cette organisation existera. C'est assez dire que les sciences ne sont point toutes également bien organisées; c'est assez dire niciiie qu'il y eu a qui ne le sont point du tout« Gomme la philosophiet dans notre pensée, est au nombre de ces der-
nièrcs, et comme nous voyons dans celle circonstance la source des difficultés en quelque sorte innombrables qu*elle présente k quiconque veut rétudier, nous devons nous arrêter sur cette assertion, afin de la justifier en rexpliquant* Examinons donc à quelles conditions une science est organisée, et de quelle manière le degré de periection de cette organisation la rend ainsi plus ou moins focile. Ces conditions assignées et cette dépendance constatée, nous pourrons mieux, en ramenant nos regards sur la philosopiiie» déterminer jusqu'à quel point elle est organisée, et reconnaître si » comme nous le pensons , la difficulté de se mettre en possession de cette science a son principe dans l'imperfection de cette organisation.
Toute connaissance suppose deux termes, une intelligence qui connaisse et un objet connu* La connaissance est quelque chose d'intermédiaire entre ces deux termes. Résultat de la vue ou de la conception de l'objet par l'inteUigence» elle le représente» elle en a l'image en elle. Quand cette image est conforme à l'objet, elle est vraie ; quand elle ne lui est pas conforme, elle est fausse. Cela est vrai de toute connaissance, quel que soit son objets ou de quelque manière qu'elle ait été acquise.
En mettant d'un côté notre intelligence et de l'autre toutes les réalités substantielles ou phénoménales qui existent, avec toutes les propriétés des unes et toutes les lois des autres, et tous les rapports qui lient entre elles et ces existences, et ces propriétés, et ces lois, nous concevons entre ces deux termes une connaissance possible qui serait en nous l'image lidèle et complète de tout ce qui existe , et par conséquent de tout ce qui peut être connu. Cette connaissance est pour ^ nous l'idéal de la science. C'est sur le chemin qui conduit de l'ignorance
DES SCIENCES PJbULOSOPHigUES. 5
absolue à cette science absolue qoe voyage TintelUgence
humaine.
En cherchant en quoi consiste la science humaine dans
un moment quelconque de son hisloire, on trouve qu'elle se compose de quelques fragments de cette image totale du monde, qui serait la science absolue. Ces fragments correspondent chacun à quelque partie de l'objet total de la science, et ont avec cette partie le même rapport que la science elle-même avec le tout; ils représentent à rinlelligence celle parlie de la réalité ; ils en sont l'image en elle. Nous croyons à la iidéiilé de leur image, et c'est à ce titre que nous appelons ces fragments du nom de science et que nous en faisons cas.
Ainsi, la science humaine, identique par sa nature à la science absolue , est loin de l'égaler en étendue ; nos connaissances ne sont que des lambeaux de la connaissance universelle. L'ensemble de ce qui est nous échappe; notre intelligence n'en connaît que des pensées détachées.
En chercliant comment s'élèvent dans l'intelligence humaine ces connaissances partielles, nous trouvons d*a« bord qu^elles n'y ont pas été déposées au commencement, mais qu'çUes sont le fruit des efforts qu'elle a laits et qu'elle continue de faire pour connaître le monde. En effet, elles n'ont pas été de tout temps sa propriété; les époques les plus reculées sont aussi celles où l'humanité nous parait le plus voisine de l'ignorance absolue. Nous voyons cette ignorance se dissiper un peu à mesure qu'elle s'éloigne de son berceau. Plus tard, nous pouvons apprécier les notions nouvelles dont chaque siècle a enrichi ses connaissances, et nous avons conscience dans le nôtre des acquisitions que chaque jour y ajoute. La science humaine est donc le résultat des travaux de riiitelligence humaine s'appliquant à Tobjet total de la
DE L'ûRGANIbAllUN
science et en déchiffrant successivement quelques parties. Ëlie s*est accrue ci conliaucra de s^accroUre par la succession de ses efforts.
Il semble suivre de là que Fignorance absolue a été le point de départ de rintelligence humaine, et que la science absolue est le terme vers lequel elle aspire, et auquel il est de sa destinée d'aboutir. Ces deux inductions sont vraies , sauf quelques restrictions. On trouve dans rintelligence humaine des notions que Texpérience n'a pu lui donner; et, quand on examine la nature de ces notions, on s'aperçoit que sans elles nous ne pour«^ rions rien comprendre aux choses que l'expérience nous révèle. Tl résulte invinciblement de celte double observation que ces notions n*ont point été acquises par Tin- . telligence humaine, mais lui ont été données en même temps que les facultés par lesquelles elle concevait. Car, si on le nie, on ne peut expliquer leur acquisition par ces facultés, et, de plus, on ne saurait plus concevoir la possibilité d'aucune autre connaissance. L'intelligence humaine n*est donc pas partie de l'ignorance absolue ;
elle n'a pas été poussée en face du monde avec la faculté de le connaître pour toute arme ; elle portait aussi en elle les notions premières indispensables pour le com^ prendre, notions qui lui ont successivement apparu à mesure que l'occasion s'est présentée. Ces notions innées composent ce qu'on appelle la raison et constituent l'être raisonnable. 11 existe des créatures intelligentes qui en sont privées, et celles-là n'apprennent rien. L'homme n'est capable d'apprendre et de savoir que par elles.
D'une autre part, il n'est pas non plus absolument vrai que lu science complète soit le terme réservé au progrès de la connaissance humaine. Ce qui est vrai, c'est que l'intelligence humaine y aspire; c'est que, par conséquent,
DES SGIKNGES PHILOSOPHIQUES. 7
il y a lieu d'espérer que cette satisfaction complète ne
sera pas éternellement déniée à ses désirs ; mais ce qui ne l'est pas, c'est qu'elle puisse ici- bas et à l'aide des
sciences y arriver. Retenue dans un point de Punivers, elle u'en peut voir que la faible partie qui est à sa por* lée; et encore, dans cette partie même que son observation peut atteindre, à rexceptioii d'elle-même, elle ne saisit les choses que par la surface. Quant au fond, ii lui échappe, et elle est condamnée à le deviner. Elle le peut» il est vrai, gi àcc aux notions de sa laison, qui lui révèlent les dépendances qui existent nécessairement entre ce qu'elle voit et ce qu'elle ne voit pas ; mais cette divination de ce qu'elle ne voit pas, puiu' être complète, suppose une connaissance complète de ce qu*elle voit^ et les détails qu'elle voit sont infinis, et, à un certain degré tic l'analyse, finissent par échapper à l'observation. Aiosii notre connaissance de la partie du monde qui est à notre portée ne saurait jamais être complète. Mais, le fût-elle, cette connaissance ne serait qu*un fragment de celle du tout ; et » bien qu'on puisse supposer que la partie de l'univers que nous saisissons renferme des échantillons de tout ce qui ei^iste, jamais toutefois cette hypothèse ne pourra s'asseoir assez pour autoriser Findaction qui conclurait de cette faible partie au tout, et soumettrait l'univers de Dieu aux lois du nôtre. Ainsi, rintelligeuce humaine a des bornes fatales qui t'empêcheront toujours d'acquérir la science absolue. Si la connaissance complète est un bien réservé à notre intelligence» ce n'est point en ce monde qu'il lui a été donné de l'atteindre.
Mais, bien que iluteiligence humaine ne soit point partie de l'ignorance absolue , et ne doive point aboutir à la science absolue, la science "humaine n*en est pas
moins un inlerriiédiaire mobile eu lie ces deux termes; elle s'avance de l'un à l'autre par un mouvement continuel, dont la rapidité va croissant : fragment de plus en plus considérable dé la science totale, image de moins en moins incomplète de cette immense réalité au sein de laquelle nous vivons, et en présence de laquelle nous avons été poussés d'abord sans autres armes que la fa- - culté de l'observer et les données indispensables pour la comprendre.
Or, dans ce progrès même, rinteiligence humaine a suivi et continue de suivre une loi qui laisse clairement apercevoir l'histoire de la science, et qu'on voit suivre à noire esprit, quelque vaste ou quelque borné que puisse être l'objet qu'il veut connaître.
Quand un objet nouveau et inconnu est soumis au regard de notre intelligence, son premier mouvement est de l'embrasser tout entier^ et d'essayer de le connaître d'un seul coup d'œil. On dirait qu'il est dans la vraie nature de notre esprit de connaître ainsi les choses, et que ce n'est que par une nécessité étrangère et accidentelle qu'il est condamné à passer par rétudfi successive des parties pour arriver à la connaissance claire de l'ensemble. Il semble du moins oublier d'abord cette néces^ sité, tant il cède coustaiiiiiient à l'instinct de s'y soustraire, et va droit d'abord, dans tous les cas, à la totalité de l'objet; mais elle lui est bientôt rappelée par l'impuissance de cette tentative. Cette vue systématique ne lui donne qu'une image indécise et contuse ; et, de ce tout qui lui échappe, son attention descend bientôt aux parties qu'elle y distingue v.igucment, et, ne pouv iiit même embrasser deux de ces parties, finit par se concentrer successivement sur chacune. Ainsi, Tétude de Fobjet vient naturellement se résoudre Juns l'étude successive de chacune
de ses parties ; et des notions partielles ainsi successive-
mcnt acquises l'esprit compose la connaissance totale qui lui avait d'abord échappé , et qu'il ne lui est donné d'obtenir que par ce pénible procédé.
Ainsi va Tintelligence humaine dans Tétude des moindres choses. Tel est son procédé» telle est sa loi. Cette loi, elle Ta subie en présence du monde, de ce inonde immense et mystérieux, objet total de l;i coiinaissancc, . en face duquel elle s*est trouvée primitivement placée. Le premier mouvement de Tintelligence humaine, en présence de Tunivers inconnu, a été de résoudre d'un seul coup l'énigme totale. Elle n'a vu qu'une chose, le tout ; elle ne s'est posé qu'une question, qu'est-ce que le tout? elle n'a conçu qu'une science, celle qui avait pour objet de résoudre cette question, la science totale. Et, en effet, la distinction de plusieurs scienci?s suppose celle de plusieurs problèmes, et celle de plusieurs problèmes suppose celle de plusieurs choses distinctes à éclaircir. Et la distinction dans le tout de plusHeurs choses à connaître est déjà une connaissance, suppose déjà une analyse, et ne pouvait être le début de rintelligence humaine, ni le premier événement de son histoire. Le premier événement de cette histoire devait être le sentiment qu'il y avait pour elle et devant elle un vaste mystère à éclaircir; elle devait poser ce mystère un sous la forme d'un problème un, et faire de la solution de cet unique problème l'objet d'une science unique. Ce qu'elle devait
faire, elle l'a fait partout. Partout rintelligence humaine s'est directement attaquée d'abord à i'éuigme tout en* tière ; partout elle a lutté audacieusement avec cette im* mense énigme, et partout de citte lutte i^igaiitcsque sont sorties des hypothèses gigantesques et audacieuses comme elle. lies vieilles religions sont là avec leurs grandes et
fantastiques mythologies pour témoigner de ces luttes ; elles en sont les plus antiques monuments , elles n'en sont pas les seuls, Le§ preniiers syslèmes de philosophie portent le même caractère d'unité et d'universalité. En Grèce, où toute Phistoire de Phumanilé s'est développée et formulée plus nellement qu'ailleurs, toute la première époque de la philosophie est consacrée à cette lutte prU niilivc. Il n'y a point de sciences, il y a la science ; cette science a pour objet l'énigme du monde, la connaissance du tout. Dans cette énigme, tous les problèmes sont con* iondus; dans ce tout, toutes les existences viennent se foudre* L'homme lui-mêuie, qui se prend avec tant d'au*
. dace & ce grand univers, ne s'en distingue pas. Il n'y a [ioiiit de science particulière pour lui. Cet homieur ne lui vint qu'avec Socrate.
Mais, dans cette lutte, Tintelligence devait à la fois suc* coniher et s'instruire ; l'énigme devait lui résister, et, en lui résistant, se décomposer peu à peu sous ses regards. En Grèce, dans l'époque antérieure à Socrate, on voit ce pliénomène se produire peu à peu dans l'unité même de la science et des systèmes. Les grandes parties du tout commencent à se démêler et à se dessiner aux yeuE même de ces philosophes qui ne consentent point à les abstraire de l'ensemble. Le problème unique se dissout pour ainsi dire dans les principaux problèmes qui lo
' composent. Il subsiste encore néanmoins, mais vers la fin ce n'est déjà plus qu'une ombre , et l'on sent qua cette ombre de la science unique va s'évanouir et faire place aux sciences particulières qui doivent peu à peu la remplacer dans les époques suivantes.
Ce résultat, en effet, est inévitable : l'étude de l'objet total, qui n'a été possible qu'à ta condition qu'aucunes parties n'y seraient distinguées, laisse bient6t foir ett
DSS SCI^NG^S PHILOSOPHIQUES. Il
parties à rintelligence. Dès lors il n*est plus donné h celle-ci ni de confondre ces parties, ni de les étudier simultanément. ËUe est condamnée à les abstraire dans ses contemplations comme elles le sont dans ses conceptîons. Chaque partie distincte devient donc Tobjet d'une question distincte et d'une science distincte, ht', là, larlivision de la science primitive qui meurt» et la distinction des sciences particulières qui lui succèdent;
Il y a quelque chose de vrai et quelque pbose de faux dans cette décomposition de la science primitive en sciences [jarticulières, et par conséquent dans la distinction et Texistence isolée de ces divisions.
Assurément, Tensemble des choses qui existent ne foi me pas un tout qu'où ne puisse décomposer qu'arbitrairement et fictivement. Cette grande machine renferme des rouages de nature et d'espèce différentes, qui remplissent dans l'œuvre tolaie des fonctions' profondément distinctes. Tous les êtres ne sont pas de même nature, tous les phénomènes de même ordre , toutes les lois de ces phénomènes de même importance. Sur le fond de l'objet total de la science se dessinent et se détachent des masses naturelles, que rintelllgence ne crée pas, mais qui lui apparaissent; et, quand elle contemple à part chacune de ces masses » elle voit s'y dessiner naturellement encore d'autres distinctions qu'elle n m\ ente pas plus que les premières et qui sont tout aussi réelles ; et, à mesure que son regard se con* centre davantage, des su])divisions de i)lu3 en plus petites, mais toujours vraies, se font apercevoir, et elle sont telles, que, si elle pouvait continuer de descendre, que, si sa vue ne se troul)hut pas à la fin, bien loin encore par delà le terme où elle s'arrête, et peut-être à l'infini, elle verrait se prolou^^er cette suite de subdi*
visions et de distinctions qu'elle trouve et n'imagine pas. Il y a donc une immense et naturelle variété dans l'objet
de la coniiaisbaiice humaine; et, quand ia science, en se décomposant en sciences particulières , et les sciences particulières en recherches plus particulières encore, reste fidèle à cette décomposilioii naturelle de son objet, et ne fait pour ainsi dire que l'imiter et lui obéir, elle n'est pas dans le laux , elle est dans le vrai.
£t toutefois, à ce qu'il y a de vrai et de très-vrai dans une pareille décomposition de la science se mêle toujours, par 1,1 force des choses, quelque chose de faux. En supposant inème la conformité des divisions delà science à celles de l'objet aussi parfaite que possible, il reste toujours celte différence aussi importante qu'inévitable entre lu copie et l'original : c'est que dans l'objet la distinction n'est pas la séparation, tandis que dans la science Tune devient l'auli c, l'une équivaut à l'auLi e. Ces parties réellement diiTérentes qui existent dans l'objet n'en soutiennent pas moins bien Tune avec l'autre des rapports, n'en vivent pas moins Tune par l'autre et l'une pour l'autre, n'en exercent pas moins l'une sur l'autre une action, n'en concourent pus moins ensemble et nécessairement à un même but qui est celui du tout, n'en forment pas moins les éléments liés et inséparables d'un seul et même système qui est l'univers. En un mot, la variété dans les choses n'empêche pa^ l'unité ; ces deux choses coexistent, ou pour mieux dire s'engendrent mutuellement. Or cette unité, la division des sciences ia brise dans la connaissance. Tous n^avez pas fait violence à la nature en faisant du règne végétal et du règne animal l'objet de deux sciences distinctes : car ces deux séries d'études sont réellement difiërentes, et vous n'avez fait que transporter dans la connaissance une variété qui
DES SGIËNGËS PHILOSOPHIQUES. 13
était dans les choses. Mais ces deux séries d'études vi- Yent ei concourent ensemble dans les choses par une loi supérieure ; et celte dépendance vous la brisez né* cessairemenl, cette loi supérieure vous la négligez inévitablement dans votresubdivision scientifique. £n effet, la subdivision opérée, vous avez deux sciences ayant chacune leur objet, Tune le règne végétal, Taulre le règne animal. Soit que vous vous plaisiez dans Tune ou dans rautre, vous n^étudiérez ou que les êtres du règne végétal et leurs lois» ou que les êtres du règne animal cl leurs lois; le rapport, la loi supérieure qui les unit et qui les fait concourir ensemble, vous échappe ; elle n*est comprise ni dans l'un ni dans l'autre des objets de vos deux sciences, et non-seulement cette loi qui les unit , mais encore toutes les lois qui les unissent et les font concourir avec toutes les autres parties du système total. Je sais bien que ces lois, que ces rapports supérieurs, vous vous y élèverez un jour, quand vous aurez connu les séries d'êtres que vous étudiez aujourd'hui ?é[>arément; je sais bien que ces sciences aujourd'hui séparées et cultivées à part ne seront pas plutôt faites qu'elles s'uniront et se perdront Tune .dans l'autre ; je sais bien entin que Funité de la science, après s'être brisée en mille rameaux, renaîtra un jour de la réunion de ces rameaux. Je sais bien surtout que celte décomposition et ses inconvénients sont inévitables; que TintelUgence humaine, impuissante à embrasser et à distinguer à la fois, est obligée ou de renoncer k tous les deux, c'està-dire à connaître, ou de se résigner à distinguer d*abord pour embrasser ensuite; je n'ignore ni le résultat futur de la division des sciences, ni la nécessité de cette division , et des inconvénients qu*elle entraîne. Je me borne à constater ce qu^il peut y avoir de vrai et ce
Ik m f^'oUGANliàATlOlS
qu'il y a nécessairement de faux dans celle subdivision, jusqu'4 quel point il lui est donné d'être lidèie à la na^ tare, et par où elle la fausse inévitablement et la déûgure^ Or, il y a cela de faux dans le régime des sciences particulières » régime nécessaire et par lequel*la connais^ sauce bumaine doit passer, qu'il isole dans la recherche et dans la connaissance ce qui est uni dans les choses. L'unité lui écliappe; il ne peut étce vrai jusque-li. seul degré de vérité qu'il lui soit donné d'atteindre, le seul auquel il doive aspirer, et qu'on ait le droit de lui demander, c'est qu'il reproduise daus ses subdiTisions la variété qui est dans les choses , et non pas une autre ; c'est que les Iroatières qu'il assigne aux différentes sciences correspondent aux lignes dé démarcation qui distinguenl rcclleuicnt les différentes [)ai lies de la réalité.
Mais, dans cette série de vérités à laquelle il e^t donné à l'intelligence humaine d'atteindre dans la formation et la déliiiiilation des sciences particulières, il y a encore int)uunent d'arbitraire. Ën effet, nous l'avons dit, les ■ grandes divisions que la nature nous oflTre. sont elles^^ mômes composées; elles présentejit des subdivisipua parfaitement vraies, qui à leur tour en laissent aperce^ voir qui ne le sont pas moins t en sorte que, si la fai-t blesse de notre intellii^^ence nous permettait de discerner jusqu'au bout la série des parties de plus en plus petites
qui sont dans les choses, il n'y a pas un phénomène, pas un être, pas une idée, qui ne devint un monde pour nous, et qui, par conséquent, ne pût non-seulement àe^ venir l'objet d*une étude spéciale, mais encore fournir la matière d'un grand nombre de recherches parfaitement distinctes. Or, à quel degré de subdivisions également vraies la science doii-cilc ^'arrêter / Quelles sonl celles qu'il convient le mieux qu'on reproduise daqs le
DES SGXBNGiilà PHIUiSOPHlgUKS. 15
décomposition à laquelle elle est condamnée '/ Ancuii principe évidemment ne peut empêcher Tarbitraire de se glisser dans la décision. On peut exiger, on a le droit d'exiger que chaque science représente une subdivision réelle et non point imaginaire de la réalité ; mais, quant à la mesure, à Tétendue de cette subdivision, les théories ne sauraient Tassigner.
Il y a plus ; oette subdivision varie et doit varier né* eeseairemenl; elle est et elle doit être inévitablement mobile. En effet, tel phénomène, qui n'était qu'un point dans la circonscription d'une science , est tout k coup étudié* Cette étude révèle que ce phénomène joue un rôle immense dans la nature; que mille autres phénumènes qu'on regardait comme diffîrente ne sont que des formes diverses de celui-là ; que la eonnaissanee de sa loi mène à une foule d'applications. Aussitôt ce point devient un monde, et ce qui n'était qu'un fait confondu avec mille autres dans le cadre d'une science devient ou tend à devenir l'objet d'une science spéciale, Comment trouYer mauvaise la création de cette science, sa séparaT tion de toutes les autres? De quel droit , à quel titre , par quel principe la condamner ? Ou ne le saurait évidfiomient, d'autant plus que toutes sont sciences au même titre et existent du même droit. Les sciences se sont multipliées à mesure que l'étude de la réalité a fait jaillir de nouvelles différences entre les éléments qui la composent, La première décûrn[)osit!()ii de la science primitive n'a tenu compte que des principales distinct lions que nous présente le fait de la création ; ces fortes lignes étaient les seules qu'une vue encore toute super-- , fideile ; pûl découvrir. Une plus longue application ne tarda pas à découf rir des parties dans les lacunes de la ^divi^ion primitivei et les scieuces créées par celte
subdivision se subdivisèrent elles-mêmes. Le progrès de lâ connaissance a donc eu et continue d'avoir pour effet leur plus grande subdivision, et par conséquent la multiplication des sciences particulières; et certes nous ne sommes pas au bout de cette décomposition progressive. Il y aurait lieu d'être effrayé de ce mouvement
de multiplication iiidûfini, si an aalrc ne venait pas en borner les effets. En effet, à mesure que les sciences s'élèvent à un certain degré de perfection, les rapport» qui existent entre elles se laissent entrevoir, et, dès qu'ils sont aperçus et connus, ces sciences tendent & se confondre. Dès lors, la recomposition, au terme de la décomposition, commence à s*opérer. On a déjà vu des exemples de cette fusion de deux sciences ; et, de nos jours, plusieurs aspirent évidemment à se réunir, et cela dans un avenir très-ra[)[jroch6.
Il n'y a donc pas une certaine division des sciences écrite dans la nature des choses, absolue et parfaite par conséquent, autour de laquelle flotte et gravite, que cherche et à laquelle doive un jour aboutir et s'arrêter le mouvement de décomposition qui a mis en pièces la science primitive. Toute division des sciences qui correspond à des différences vraies dans les choses est légitime; et, comme il peut y avoir une infinité de divisions possibles des sciences, conformes à cette condition, il y a une infinité de divisions légitimes des sciences. Il suit
de là que la seule vérité à laquelle notre science puisse aspirer, c'est que ses circonscriptions coïncident avec une division réelle des choses telles qu'elles sont dans la nature. Quant à Tétendue de cette division, on ne saurait dire en deçà ni au delà de quel terme elle est trop étroite ou trop vaste ; à cet égard , la nature des choses n'impose rien : car, comme tout tient à tout
dans l'univers, que vous la brisiez en grandes ou ea petites parties, vous faites une égale Yioience à la réalité; vous jetez toujours un voile provisoire sur Funité qui est en elle , et à laquelle vous ne pouvez arriver un jour qu*en l'oubliant longtemps. Toute la différence d'une plus grande à une moindre subdivision, des sciences, c'est que vous appelez sciences dans un cas ce que vous auriez appelé chapitres d'une science dans l'autre. Vous n'échappez pas plus à rexUème dcconjpôsilioii dans la seconde supposition que dans la première; les dénominations seules sont différentes.
Voilà ce qu'on peut dire de plus général sur la division des sciences. Ou voit quel a été son point de départ, sa cause et sa loi. On voit où elle tend, ce qu'elle contient nécebsaiiement de faux, ce qu'elle a d'arbitraire, et l'espèce de vérité dont elle est susceptible. Il faudrait s'élever à ces vues générales pour comprendre les lois qui président au développement des sciences particulières. Geslois ne sont pas moins nécessaires que celles que nous venons de constater. Elles résultent, comme elles, de la nature des choses et de celle de l'intelligence.
Une science existe donc légitimement à une seule condition : c'est que son objet coïncide avec une des divisions mêmes des choses. L'unité de cette division fait
l'onilé de la science. La réaUté de Tune fait la vérité de l'autre. Aussi , toute science aspire à se circonscrire dans
«ne de ces divisions vraies, et pour cela aspire à en saisir les limites réelles. Elle sent que son unité et sa vérité dépendent de cette exacte coïncidence ; elle sent qu'elle ne sera consLiUiée définilivt [lient que quand elle l'aura rencontrée. Mais elle ne la rencontrera pas du premier coup ; et c'est ce qui fait qu'elle ne réussira pas
DE L'oaUANISATION
iauiiédiatLiiieiit à se constituer et à s'organiser, et que toutes^ dans ce travail, ne sont pas arrivées au mèuie degré. Traçons les lois de ce développement.
A tous ses degrés de décomposition, une division vraie des sciences est une chose dilUciie, et à laquelle FinteUigence humaine n'arrive que lentement et après de longues incertitudes. En effet, la plus générale, comme la plus détaillée, suppose la découverte des différenQes qui existent dans la réalité. Ges différences sont elles-niémes des faits qui ne se dévoilent que peu à peu, et à mesure que la connaissance humaine fait des progrès ; c^est pourquoi à chaque Age de la connaissance humaine correspond une certaine division do la science, division de moins en moins générale, à mesure que cette connaissance arrive, en avançant, à une analyse plus détaillée des choses. Quelque visibles que paraissent aujourd'hui au sens commun les^grandes lignes qui partagent la réalité, il a fallu plusieurs siècles à l'intelligence pour les découvrir et créer cette primitive décomposition de la science qui les exprime. L'hu- * manité en a eu le sentiment longtemps avant d'eu avoir l'idée; longtemps sa pensée a flotté autour de ces lignes, qu'on entrevoyait avant de les découvrir nettement ; et, tant qu'a duré ce tâtonnement, des divisions vagues, hasardées, souvent imaginaires et fausses, ont été proposées : ébauches indécises, dans lesquelles venait se peindre l'incertitude de la connaissance.
Il en a été de même taules les fois qu'une décomposition nouvelle est venue briser les unités d'une division plus ancienne et plus générale. Et aujourd'hui encore, quand une science se décompose, ce n'est point tout d*un coup que le partage se fait et que les sciences parliculiéies dans lesquelles elle se lù^oui trouvent leurs
DES SQlfiNGË&i FillU)SOPWUUKS. Id
vraies limites et se ciroQnscrivaat dans Iqur objet spéeial. Longtemps leurs contours demeurent indécis et flottants; longtemps elles empiètent Tune su^Taulre; lûogteaips en un motrintelligence cherche, sans la rencontrer» la division yraie des choses que chacune doit exprimer, et dont TuniLc vraie constituera la Iciii . C'csi que, encore un coup, cette division vraie est un fait h découvrir, et d'une découverte d*aulant plus diflicile qu'il est très-p^énéral, et qu'il présuppose en grande parlie faite la science même qu'il doit déterminer. Aussi, n'est-ce souvent que quand les connaissances qui doi** Tent remplir le cadre cFune science sont déjà en parlie conquises que le cadre vrai, Tobjet vrai, l'unité vraie, de cette science, se trouve. Ce qui est vrai de la division des sciences en général est vrai de la circonscription de chaque sdence en particulier. Ët de là vient qu'il y a ioxin jours deux moments, deux périodes distinctes dans le développement d'une science : celle durant laquedo elle cherche encore la division vraie des choses qui doit être son objet et dont elle n'a encore qu'une idée vague ; et celle où, l'ayant trouvé et en ayant une idée précise, elle se constitue et s'organise d'après cette idée et prend sne forme assurée et définitive ; en d'autres termes, la période d'enfantement, et la période d^existence propre* meut dite«
A vrai dire, une science n'existe que quand son objet a été nettement conçu et abstrait par l'esprit de l'objet total de la connaissance : car, eomme les sciences ne se
distinguent que par leur objet, tant que l'objet d'une science n'est pas nettement déterminé, ce qui constitue cette science, ce qui la fait elle, et non pas une autre,
08 qui lui donne une existence individuelle et propre, lui manque, et par conséquent elle se cherche encore»
elle n'(;sL pas; et cependant il est tout simple que Tintelligeoce humaine n'attende pas que l'objet d'une science lui ait ainsi apparu d*une manière très^nette et très-déterminée pour lui donner un nom et la cultiver. Si elle attendait, pour étudier une partie de la réalité, que le vrai caractère et les véritables limites lui en fussent pariai tement connus, elle tomberait dans un cercle vicieux, et n'arriverait jamais à connaître ce vrai caractère et ces véritables limites : car c^est par Tétude même qu'elle en fait que ce caractère et ces limites lui apparaissent. Il est donc tout naturel que l'étude d'une science précède sa définition vraie, et que, dès que TintcUigence a le sentiment, ou, si l'on aime mieux, l'a- ' perception obscure d*an certain sujet spécial de recherches, elle consacre ces recherches et leur donne un nom sans attendre que sou aperception devienne précise. Non-seulement cela est naturel, mais cela est inévitable ; et il n'y a pas de science qui ne passe par cet état et n'y demeure un temps plus ou moins long. La première période de l'existence d'une science , est celle de renfantemeiit de cette science : tant qu'elle dure, l'intelligence cherche l'idée de cette science, elle ne la possède . pas; elle flotte autour de la division réelle des choses qui en sont l'objet, elle ne l'a pas encore saisie. Cette période est représentée dans l'histoire de presque toutes les sciences par ces définitions et ces noms plus ou moins vagues par lesquels passe toute science avant d'arriver à une détermination exacte et définitive, et à un nom bien fait, et qui la désigne véritablement.
Le but auquel as[)irc Fesprit dans le travail d'enfantement d'une science, c'est la conception précise d'une certaine division, grande ou petite, mais réelle, de Tobjet total de la connaissance. Son point de départ, c'est le
BES JSaiiiNCES PHILOSOPHIQUES. 21
sentiment obscur de cette même division, qui lui fait
concevoir en elle l'objet d'une science spéciale et distincte. Le travail d'enfantement lui*mëme a pour tendance la transformation do ce sentiment obscur, qui, en laissant dans le vague l'objet de la science, y laisse la science elle-même, en l'idée précise, qui, en déterminant les limites de l'un, fixera celles de l'autre. Ce travail est tantôt très-long, tantôt très-court. Telle science arrive presque immédiatement à Tidée précise de son objet ; telle autre , qui date de la première décomposilion de la science primitive, cherche encore de nos jours celte idée précise de son objet. Mais, longue ou courte, cette période est remplie par une série de définitions de la science, qui ont toutes le caractère de n'être point définitives et de s'évanouir devant le progrès de la connaissance, et cela, parce qu'elles ne sont toutes que des acheminements à la définition véritable de l'objet, et qu'aucune ne la représente ou d'une manière assez précise, ou d'une manière assez vraie pour être définitive cl durable.
En effet, tant querinlellîgence, dans cette espèce de gravitation vers ridée précise de l'objet d'une science, n'est point arrivée à la vue nette et vraie de cet objet, elle ne peut en avoir que deux espèces d'idées, ou une idée vague sans être fausse, ou une idée précise sans être exacte. Toutes les définitions qui précèdent en elle la véritable ûéfinitibn de l'objet portent donc inévilabiemenl l'un ou Tautre de ces caractères, ou d'être vagues, c'est-à-dire de laisser l'objet indécis et flottant, ou d'être fausses, c'està-dire de le défigurer. La science s'empreint de ces caractères. Sa circonscription, ses limites, son unité, restent floUuntes et indéterminées dans le premier cas, ^nt fausses dans le second. Uq là, les doux seules formes
22 m L'ORGANISATION
que ptAm revêtir la sdeiice dans la période da Teti^
l'anloment, et qui témoignent également qu'elle est en*core dans cette période : la forme vague et là forme fiiusse*
De ces deux ioi mes, la première défigure infiniment moins la réalité que la seconde ; en effets tant que Tin* telligence, dans eei acheminement à la Véritable déli<«^ mitation de l'objet d'une science» n'impose pas à la réalité une précision qu'elle n'y aperçoit pas encore » et laissé flotter la défltiltion de la science comme flotte en elle l'idée qu'elle a de son objet, i'iulelligence est dans le vrai ^ et elle y laisse la connaissance» L'unité de la ficiénce n'est pas encore posée , il est vrai ; sa circon* scriplion n'est pas encore connue. On ne sait pas encore jusqu'où elle va et où elle s*arrète ; on ne peut pas tiH core reconnatlre ni ce qui en fait certainement partie, ni ce qui certainement lui échappe^ La science^ en un mot, cherche encore ion idée ; elle n*est pas encorei
dans la véritable acception de ce mot. Mais, dans cet étal flottant, si elle ne représente pas encore la réalité^ du moins elle ne la défigure pas; si elle n'est fias encore vraie, du moins n'est-elle pas fausse. VMc. est ce qu'elle peut être : une ébauciie indécise qui aspire à . prendre tine fomie^ et qui attend que la réalité la lui donne. Cet état d'une science n'aurait aucun inconvé-* nient^ s'il ne décourageait pas les esprits vigoureux^ qui ont besoin, pour cultiver une scieuee, de savoir ce qu'elle est. Tels sont les caractères de la forme vague.
Mais il est extrêmement rare que rintelligence humaine use de cette retenue dans l'époque d'enfantement; soiî impatience et trop grande pour s'y soumettre ; presque toujours, au lieu d'attendre que la vraie définition de l'objet lui soit révélée et sorte du progrès de la connais-
DES SGIBNGB8 PHILOSOPHIQUES. %B
sance, elle formule cette détinitioD sur les données incomplètes qu'elle a; et, dans la fausse confiance que ces
douuées lui inspirent, elle substitue au cadre vrai de la science un cadre .de fantaisie^ dont les lignes ne coïncident pas avec les contours réels de l'objet, et par consé* quenf, ou mutile cette division de la réalité, ou lui assode des choses qu'elle ne comprend pas» Mais^ toute fausse qifelle est, celte définition n'en contente pas luoins l'esprit humain» et n'eu excite pas moins son ardeur. Toute définition pareille d'une science produit ce double effet, et c'est en cela qu'une fausse constitulion vaut encore mieux que l'absence de toute constitution» et que Informe fausse a quelques avantages sur la forme vague»
L'une et l'autre, du reste, ne sauraient être que proviBoires et engendrer que des constitutions provisoires de la science ; car il est également impossible que Tintelligence humaine s'y arrête. Elles la poussent également en avant, eu hâtant la détermination de Tobjet de la science, c'est-à-dire rciifanlcincnt de sa conslilation véritable* Seulement, elles le font chacune a leur manière^
La forme Tague opère en effet plus immédiatement que l'autre : car celle-ci fait illusion à l'intelligence, qui^ la croyant bonne, s'imagine pour un temps que la science est constituée ; au lieu que la forme Tague, étant l'absence »nûme de constitution, ne peut laisser prise à cette illusion, ta forme vague se déclare elle-même insuffisante^ provisoire ; elle appelle la recherche de la véritable définition de la science ; elle en accuse la nécessité ; elle pousse donc naturellement à cette recherche. Son inconvénient n'est pas de déguiser le mal ; son inconvénient, comme nous l'avons dit , serait plutôt , à fprce de le montrer, de décourager beaucoup d'esprits, et de les éloigner d'une science encore indécise et qui n'est point
organisée. C'est un effet que produisent assez ordinaire* ment les sciences qui en sont là.
La foniie fausse n'est pas moins esseutiellement provisoire que la forme vague» et par conséquent n'en conduit pas moins, quoique d'une manière moins directe, à la détermination vraie de l'objet de la science. Le propre d'une science fousse étant de considérer comme sem«
blablet. des choses qui sont diffcrentes dans la réalité, elle est tenue de créer des similitudes qui n'existent pas, et sans lesquelles elle ne pourrait exister elle-même. Elle étend donc à toutes les choses qu'elle enferme dans son cadre les caractères de quelques-unes, ou prête à toutes des caractères qu'elle invente et qui n'appartiennent à aucune. C'est ainsi qu'elle crée son. unité; et c'est parce que cette unité^est fausse qu'elle est fausse elle-même. Or, il est Impossible que cette erreur ne soit pas tôt ou tard découverte par le progrès de la connaissance ; il est impossible qu'en continuant d'étudier les choses enfermées dans ce cadre faux, l'intelligence n'arrive pas à reconnaître que les similitudes qu'elle leur avait imposées et au nom desquelles ce cadre avait été tracé et ruiiilc de la science établie, n'existent pas. Et du jour que cette découverte est faite, ce cadre faux est brisé, cette unité factice se dissout en lambeaux qui re* tournent aux unités vraies auxquelles ils appartiennent réellement; et» dès lors aussi» l'intelligence» délogée de la forme fausse dans laquelle elle s'était reposée» se renfiet en quête de la véritable définition de la science» mais s'y remet avec toutes les connaissances nouvelles qu*elle doit à son erreur môme, et qui, en la forçant à en sortir, l'auront nécessaireuieut rapprocjiée de la vérité.
Voilà par quel chemin une science arrive à la détermination à la fois vraie et pi écibc de son objet , elle y
arrive à travers une série de définitions ou vagues ou inexactes, dont les unes peuvent être considérées comme autant d'ébauches indécises de la vraie définition, et les autres comme autant de définitions liypolliéliques que riiitelligence admet provisoirement et qu'elle rejette à mesure qu'elle en a connu Finexactitude. Tant qu'une sdeiice n'a qu'une idée vague de son objet, elle ne saurait se constituer : car ce qui constitue une science, c'est ridée de son objet. Elle se cherche donc encore, elle n'est pas. Tant qu'une science n'a qu'une idée fausse de son objett elle ne saurait se constituer que d'une manière fausse, et par conséquent éphémère; elle existe, mais d'une existence illégitime, et par conséquent périssable« Hais le jour où la division vraie de l'objet total delà connaissance, qu'une science particulière aspire & ^\ représenter, a été conçue d'une manière exacte et précise par l'intelligence, ce jour-là la science existe et se constitue définitivement : car ce jour-là toutes les conditions (le cette existence et de cette constitution définitive et durable se trouvent remplies.
Qu'est-ce en effet qu'une science constituée, et comment une science se constitue-t-elle par l'idée de son objet? Le voici.
Une science est constituée quand on sait ce qui caractérise les recherches qui la composent et ce qui les distingue de toute autre recherche possible : car on sait alors ce qui fait de toutes ces recherclies une seule science, et non pas plusieurs: ou sait ce qui distingue cette science de toute autre; on sait enfin ce qu'elle comprend et ce qu'elle ne comprend pas; on connaît, en un mot, l'unité, le caractère distioctif et les limites de cette science, et ce sont là tous les éléments qui fixent l'idée d'une science qui se constitue. Or, toutes
ces notions, on les a du moment l{u*on a nne idée pré-*
cise de ro])jet d'une science. Car avoir ridée nette d'un certain objet» qu'est-ce autre diofie que de savoir ce qui le fait lui et le distingue de tout autre ? Et savoir ce qui le fait lui et le distingue de luul autre> qu'est-ce autre chose encore que de savoir quel est le caractère commun et spécial qui rallie Tune àPautre fontes les choses qu'il comprend, et compose de tontes ces ciioses une unité naturelle distincte de toute autre? Avoir i*idée précise de Tobjet de la zoologie, par exemple, qu'est-ce autre chose sinon de savoir quel est le caractère commun qui distingue tous les êtres qu'embrasse cette science» et qui fait de tous ces cires un groupe nalurcl, une unité naturelle, distincte du groupe des êtres végétaux, du groupe des êtres minéraux^ et de tout autre groupe possible d'êtres créés? Or, savoir cela de Fobjet d'une science, c'est savoir ce qui distingue les choses comprises dans cet objet d'avec toute autre chose possible ; c'est connaître non* seulement l'unité^ mais encore le caractère distinctif et les limites de cet objet, fit cette unité, ce caractère distinctif et ces limites, sont précisément ceux de la science, qui ne peut avoir d'unité, de caractère distinctif, de Umites, que ceux de l'objet qu'elle étudie.
Donc, du moment que l'idée précise de l'objet d'une scietice est donnée, cette idée constitue la science, laquelle ne reçoit l'être que par cette idée, et par conséquent ne la pas laiit que cette idée ou n'esL pas lrou\ée ou reste vague. Donc, si cette idée est non-seulement précise, mais encore vraie, si elle est celle en un root d'une vérilal)le division des choses, d'une véritable unité naturellCi^^la constitution de la science engendrée par elle est vraie comme elle, et par conséquent immuable et définitive.
Nous avons dit comment cl à quelles conditions une science se constHue. Il nous faut dire maintenant eom* ment et à quelle condition elle s'organise. Qu'une scienco soit consliluée, c'est là le premier élément de son organisation; mais ce n*est pas le seul; il en est d'antres dont le progrès de la connaissance la dote successivenient, et sans tesqueis elle u est point complète^ ment organisée. De même qu'il y a des sciences constituées et d'autres qui ne le sont pas, ou ne le sont que d'une manière fausse, de* même» parmi les sciences constituées, il y en a qui sont plus ou moins organisées, et qui Je sont d'une iiiaiiicie i)lus ou moins vraie. Nous devons suivre l'intelligence humaine dans le travail de l'organisation comme nous TaYons suivie dans celui de l'enltiiilement. C'est une seconde |)t' riode dans la vie des sciences, qui n'est pas moins intéressante à décrire que la première.
De même que l'unité inconnue, niais incontestal)le,de l'objet total de la connaissance renferme pourtant des parties distinctes qui forment en elle comme autant d'unités secondaires, li(^es, mais différentes : de même chacune de ces unités secondaires contient k son tour toutes les parties qui sont par rapport à elle ce que ces unités secondaires sont par rapport au tout, c'est-à-dire des unités d'un ordre inférieur » unies par un caractère commun, mais séparées l'une de l'autre par des carac* tères spéciaux. Or, la môme loi qui force Pintelligence à décomposer la science du toutj et à la résoudre dans les sciences particulières de chacune des grandes parties de ce tout, la force également, l'objet d'une science particulière étant donné, & résoudre cette science en autant de recherches spéciales qu'elle a distingué de subdivisions réelles dans sou objet. £t c'est ainsi que toute :»cicuce
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tend à se décomposer en recherches partielles, comme la science elle-même s'est décomposée et a dû se décomposer en sciences particulières.
Ce nouveau mouvement de rintelligence humaine dans la formation d*une science est un mouvement d'organisation. Il est parfaitement distinct, par son but et par son résultat, de celui qui a pour objet la constitution même de la science.
Une science est constituée quand elle a conscience de .son unité et de ses limites, c'est-à-dire quand elle sait ce qu*il y a de commun entre toutes les recherches qui lui appartiennent, et qu'elle peut par conséquent, une recherche étant donnée, reconnaître si elle lui appartient ou ne lui appartient pas. Quand elle en est arrivée là, elle sail ce qui ki laiL elle, et non pas autre; elle est. Mais elle peut en être là et ignorer parfaitement quelles sont les recherches qui sont de son domaine et qu'elle recoimaiLrait pour lui appartenir si on les lui présentait, évidemment, la détermination du nombre, de la nature et des limites respectives de ces recherches, est une autre question tout à fait disUucte de la première. La solution de la première, en déterminant la nature de la recherche générale de la science, la constitue. La solution de la seconde, en déterminant les recherches particulières enveloppées dans cette recherche générale, l'organise. Ges deux bases sont parfaitement distinctes, et le mouvement de rintelligence vers Tune ne saurait être confondu avec le mouvement de l'intelUgence vers l'autre.
L*un est aussi naturel que l'autre. Tant que Tesprit n'a pas nettement démêlé l'objet de la science qu'il cultive des autres objets de connaissance, si belles et si nombreuses que puissent être les notions particulières qu'il acquiert sur cet objet, il n'est point satisfait, il n'est
point tranquille ; il sent qu'il ne sait où il va ni ce qu'il lait; le but reste vague, Tétendue de sa tâche inconnue; les notions mêmes qu'il a obtenues, il ne peut point les Jier, il ne sait pas si elles peuvent être liées ; il est donc poussé par un mouvement invincible à déterminer l'objet de la science. Gela fait, il connaît le but total qu'il poursuit et les limites de sa tâche, il a la circonscription du pays qu'il doit découvrir* Mais ce n*est pas assez pour son repos : ce pays lui est inconnu. Par où commencer le voyage? par où poursuivre? par où finir? Il ne le sait pas, et il est condamné à ne pas le savoir tant qtf il n'aura pas saisi d'une vue générale les grandes régions dans lesquelles il se divise«Les notions mèmesqu'il possède déjà, il ne peut les classer : car il ne peut leâ rapporter aux parties distinctes du tout auxquelles elles se rapportent, et qu'il ignore. 11 est donc condamné à les laisser éparses et à continuer à marcher à Taveugle. Dans ces recherches, l'esprit, en uu mut, sait dans quel pays il est ; mais dans ce pays il n'est pas orienté, et il ne le sera pas tant que les grandes divisions de la science n'auront pas été par lui entrevues : il est donc entrahié à les déterminer par une inquiétude non moins vive et non moins naturelle 4ue celle qui l'a poussé à déterminer l'ensemble.
Mciis ce n'est pas seulement à cause de celte inquiétude que l'intelligence humaine tend à résoudre une science dans les recherches principales qui y sont enveloppées; c'est par nécessité. Ou peut dire que dans l'étude d'une science son chemin passe par là, passe par ces généralités, et que ce n'est qu'à travers qu'il arrive aux détails. En effet, le point de départ d'une recherche générale, d'une science, est toujours la vue obscure de l'objet total de cette science. Cet objet toîal, rinlclligence ne peut le connaître qu'en le considérant , et ne peut le
considérer sans y distinguer des divisions , des parties; elle sait qu*elle ne peut connaîtra le tout que pur la connaissance de ces parties; elle se concentre donc sur une de ces parties qui se décompose également sous son regard; elle continue de descendre» et uest ainsi qu'elle arrive.aux détails à travers une vue obscure et du tout et des principales divisions. Mais le détail, malgré sa clarté, ne peut ni la satislaire ni la retenir ; l'idée de Fcnsernble, ridée des grandes divisions, Ty poursuit» l'y inquiète, Vj tourmente. Elle remonte donc sans cesse, elle reviciU à chaque instant à ces deux choses, essayant, à chaque, voyage, de les déterminer, pour avoir la mesure de sa tâche et s'y orienter; et, à chaijue voyage, et rcnsenible et les grandes divisions se dessinent plus distiucieiment. Ainsi, dans le travail de création d'Une science, à Fétude des détails dans lesquels l'esprit tombe inévitablement, et qu'il n'abandonne pas, se mêle toujours un double mouvement de recherches plus générales, recherches de Fobjet de la science ou de sa circonscription, recherches des divisions de la science ou de son ordre : double mouvoment qui a pour but la constitution et l'organisation de la science, et qui ne cesse que quand ce bi\t est atteint. On ne peut pas dire que l'un de ces mouvements précède l'autre : ils sont simultanés ; seulement le monvement de constitution est plus fort que l'autre^ parce que ce qui importe avant tout , c'est que la science soit constituée, l'organisation ne pouvant èlre définitivement trouvée qu'après ; il atteint donc presque toujours son but le premier; et, quand ce but est atteint, le mouve* ment d'organisation continue avec un redoublement de vigueur, jusqu a ce que le sien soit atteint aussi. * Du reste, le dernier mouvement suit absolument les luêmeslois que le premiei j il est marqué par les mêmes >
m6 bGI£IiïC£ô mLU^OX'lilQUËS. 31
circoiislaiH es. Les grandes divisions de l'objet d'une science sont réeiles comme la circonscriplion même de Tobjetf et ce sept ces grandes divisions réelles que Tinlelligence aspire à saisir pour décomposer la science eUe^mèmet sachant bien que la science ne sera divisée» et par conséquent organisée d'une manière vraie et dur rable, qu'autant que la division de ses recherches sera une image de la division même de Tobjet. Mais les divisions réelles de Tobjet ne lui apparaissent pas nefte*» ment au premier abord. Elle ne parvient à les discerner que lentement et par degrés* ËUe n'y arrive donc qu'à travers des divisions ou vagues comme la vue qu'elle en a, ou fausses quand son impatience n attend pas que cette vue devienne nette. Ces divisions, vagues ou fausses, sont nécessairement éphémères, comme nous avons vu que l'étaient les définitions vagues ou fausses de 1 objet de la science. £Ues se succèdent et se détruisent sous le progrès de la connaissance entière, jusqu'à ce qu'enfin une division précise soit trouvée, qui coïncide avec la division même de l'objet, et remplisse ainsi toutes les conditions d'une division lé^iliine. Celle-là rcbte, et la science alors est dclinitivement organisée.
Et toutefois nous devons faire ici une observation, qui
s'applique également à la définition et à la division d une
science. Il est incontestable que tout progrès de la connaissance ajoute quelque chose à la perfection de la dé« finition et de la division la plus exacte d'une science, el qu'ainsi sous ce rapport une science n'est jamais ni immuablement définie, ni immuablement divisée. Mais celte remaniue n'ébranle en rien la vérité de ce que nous avons dit* Incontestablement, il y a une époque dans le développement de toute science où sa définition, c'est-à-dire les vraies limites de son objei, où sa divi-
sioii, c'esl-à-dire les parties principales de cet objet»
ne sont point déterminées. On le reconnaît à ce signe, ou que la définition et la division admises laissent dans le vague la nature de l'objet et ses parties» ou qu'il y en a [ilusieurs qui se partagent les esprits et qui se disputent le mérite d'être vraies. Il n'est pas moins certain qu'il arrive une autre époque où ce vague disparait, où cette division d'opinions cesse, et où tout le monde est d'accord sur la véritable définition et la véritable division de la science. A quoi attribue-t-on cet accord ? à ce que cette définition et cette division sont nalurelles, sont vraies» sont Timage fidèle de la réalité. Et toutefois, dans cette époque même, de légères rectifications sont faites de loin en loin à l'une et à l'autre, une plus grande précision estdonnée à quelque point de l'une ou de l'autre. Que suit-il de là? non pas que la division et la définition fussent fausses, elles n'en sont point ébranlées, mais seulement que, dans quelques dessins; leurs lignes ou n'avaient pas toute la précision possible, ou ne coïncidaient pas, avec toute l'exactitude imaginable, avec les contours de la réalité. Ces imperfections sont dans la nature des choses, et par conséquent de telles rectifications surviendront toujours. Ce fait n'ébranle point ce que nous avons avancé.
D'autres changements encore peuvent être amenés par le progrès de la connaissance^ qui ne l'ébranlent pas davantage. Ën premier lieu une science peut être divisée en plusieurs autres, ou réunie à une autre; mais il ne s'ensuit pas du tout que son unité fût fausse ; il s'ensuit seulement ou qu'entre sou unité et celle d'une autre science des rapports ont été aperçus qui ont montré que ces deux unités n'étaient que les parties d'une unité supérieure, ou que dans le sein de son unité on a trouvé
DES SGIËNGËS PHILOSOPHIQUES. 33
des parties, c'est-à-dire des unités d'un ordre inférieur, assez importantes pour devenir l'objet de sciences particulières. Dans les deux cas l'unité de la science, el par conséquent la vérité de la définition de cette science, reste intacte. Il peut arriver en second lien que les divisions vraies d'une science soient réduites ou multipliées par le progrès de la connaissance ; réduites parce qu'on aura préféré une division plus générale, multipliées parce qu'on aura mieux aimé une division plus détaillée. Mais la division primitive, et la division réduite, et la division plus détaillée, sont simultanément vraies ;rexactitude de l'uiie il est point contradictoire a celle des autres*
La décomposition d'une science dans les recherches qu'elle coiiipr end est le premier élément de Toi ganisalion de celle science; mais il n'est pas le seul ; il en est un se<> cond, qui n'est pas moins indispensable pour que cette organisation soit complète, et à la conquête duquel Tesprit humain n'aspire pas avec une impatience moins inquiète. Ce second élément est la méthode. Une science, dont la décomposition vraie est opérée, et dont la mélliode vraie est trouvée, est complètement organisée ; mais elle ne Test pas à moins. Décrivons la nature de ce ^coûd élément, et montrons par quels chemins T intelligence y arrive.
Cen*est pas tout, pour élever la science d'une certaine division des choses, que les limites de cette division soient ^cées et que les principales parties en soient déterminées. Jusque-là, l'intelligence sait en quoi consiste sa l^he et comment elle se subdivise ; elle en a la circon- 8<^ptionet le cadre. Il reste à remplir cette tâche, et pour cela il faut qu'elle connaisse les moyens certams d'y parvenir. Et cette connaissance certaine des moyens, l'intelligence peut Tavoir ou ne l'avoir pas. Dans This-
94 BB L'ORUAI^ISATION
loire d'une science quelconque, il y a toujours une époque où elle ne l'a pas encore, et une autre où elle Ta; c'est donc une chose qu'elle acquiert, qu'elle découvre* ik'Xic découverte esl celle de la méthode de cette science. Tant qu'une science n'a pas sa méthode fixée, il man* que un élément & son organisation.
f.es choses ([uo rintelligence peut connaître ne sont point placées par xapport à elle dans une seule el xuéme situation. Placée eUe<mème dans un coin du monde, une partie de ce monde lui apparaît, le reste hii est invisible; dans la partie qui lui apparaît, certaines choses sont en elle, et beaucoup d'autres extérieures à elle. Il était impossible qu'elle connût de la môme manière ces choses placées par rapport à elle dans des situations si dlfTérentes. Il fallait donc que rintelligence fût pourvue de facultés diûérentes, relatives à ces différentes situations des choses, et propres chaciuie à saisir ces choses pla-cées dans chacune de ces situations. De là, la variéLc des facultés de rintelligence humaine. Elle a des facultés pour saisir la partie visible des choses qui lui sont extèi* rieures; elle en a pour saisir la pai lie visible qui est en elle. Quant à la partie des choses qui ne lui apparaît pas, elle y parvient de deux façons, et par les idées univer* selles qu'elle apporte en naissant, et parla connaissance de la partie visible. Ëlle a la. faculté de concevoir ces idées universelles et d'en déduire tout ce qu'elles impliquent; elle a la faculté de les appliquer à ce (ju eiie voit, et par ce moyen d'induire légitimement de ce qu'elle \uil ce {ju'elle ne voit ]ias. Ainsi, elle a des moyens de counaitre variés comme les points de vue sous lesquels sont placées les choses; et ces facultés, iM.uU diflérenles, arrivent à connaître par des procédés différents.. De môme que chacune a sa nature propre et
DES SQIBNQEB PHILOSOPHIQUES. 35
sa compêtenl^e spéciale, chacune aussi a sa méthode spé'
ciale, correspondanL à s;i îialure et ;i son o1)iot.
Nalureliement rinteliigeûce» dans sou rapport avec les choses , applique à chaque partie de ces choses la fa«* cullé compétente pour la ^connaître; naturellement aussif dans cette application, la faculté appliquée suit les procédés que sa nature lui Inspire et qui sont propres à la conduire à la connai&saace. Ce choix de la faculté compétente entre toutjds les facultés, cette préférence, par chaque faculté, des procédés qui peuvent la condttfa^ au but, tout cela est iuslinclif, antérieur à toute réflexion, indépendant de tout calcul; tout cela résulte el de la na«* lure de l'intelligence et de celle de la faculté appliquée* Ce n'est point par la réflexion ijuc nous avons appris et la compétence de chaque faculté et la convenance des
procédés suivis par L-liaciiiic. La réflexion se rend compte» il est vrai^ et de cette compétence et de cette convenance; mais elle n'aurait jamais deviné ni Tune ni l'autre, si Tinstinct, en mettant enjeu l'intelligence, ne lui eût donné le spectacle et du pouvoir et de la marche naturelle des différentes facultés qui la composent.
Mais l'homme n'est point destiné à se développer sous la loi de l'instinct comme les animaux : Dieu a voulu qu'il dût à lui-même ses conquêtes de toute espèce, et par conséquent que la direction calculée remplaçât promptetnent en lui la direction instinctive ; de là sa failfibilité et sa perfectibilité. AIjandonné à l'instinct seul, riiommc eût été infaillible comme les animaux, mais borné comme eux dans un cercle Immuable» La réBexton , intervenant donc tout à coup dans riiumme, y amène avec elle tout ce qui dans la sphèrederactivité fait sou malheur et sa gloire, et dans la sphëre de rintelligeiice ses erreurs et sa puissance. La conception anticipée du but engendre l'impa-
36 DE L'ORGÂKISATION
tience de l'atteindre, et rimpatience de l'atteindre la combinaison et la confusion des moyens, remploi précipite des procédés. Le calcul dérange d'abord la nature, qu'il doit plus tard perfectionner. Sous l'influence de la volonté, la compétence des facultés est confondue, les procédés mêlés ou mutilés. L'induction achève ce qui ne devait être fait que par l'observation ; le raisonnement intervient où l'induction seule devait opérer. L'un et l'autre dépassent leurs donpées. La raison ajoute des conceptions imaginaires à ses conceptions naturelles, et leur donne la même autorité axiomatique. Toutes ces facultés se bàlent, et, eu se bâtant, iàussent leurs procédés, les abrègent, les déSgnrent Tel est reffet de la première irruption de la volunlé et du calcul dans rintelligence* Le premier état de la science en général et de chaque science en particulier, témoigne de cetle primitive et inévitable contusion des facultés et de cette primitive et inévitable incertitude des inéthodes; et de là tout ce qui caractérise les premières époques : IVrreur, les systèmes, l'absence de tout critérium de certitude, et tout ce qui s'ensuit.
La conscience du mal est aussi le rcnièJe. Par-dessus toutes les sciences particulières et par-dessus la science générale elle-même, on sent le besoin d'en chercher une autre, celle qui a pour objet de déterminer à quelle condition il y a science, et comment on doit s'y prendre pour faire la science. Cette recherche, supérieure àtontes les recherches, est celle de la vérité et des méthodes; elle a un double objet, et ne peut en avoir davantage : celui de déterminer à quelles conditions une connaissance est vraie, et comment l'intelligence dans ses recherches peut remplir ces conditions, ou, ce qui revient au même, arriver au vrai. Or, pour parveaii àce double
but, rintelligence ii*a qa*un moyen ^ c*e8t de se replier
sur elle-niêiiie et d'y lelrouver, par Tobservation, la compétence naturelle de ses facultés • et les procédés naturels de chacun. Car, ou Dieu n'a pas touIu que nous coûiiussions les choses, ou le moyen de les connaître c'est d'appliquer à chacune la faculté qui a mission de la connaître, et de lui faire suivre dans cette application les procédés par lesquels elle connaît natureiiement. Car, (m nous n*aTons aucun signe pour distinguer une con- Daissance vraie crime connaissance fausse, ou la connaissance vraie est celle qui a été acquise par la faculté compétente agissant selon ses procédés naturels. Déter^ miner la conipélence naturelle des facultés et les procédés naturels de chacune, voilà donc ce qu'il y a à fiiire pour arriver à ces deux résultats, qui n'en font qu'un : la méthode pour arriver à la vérité, et le critérium pour la reconnaître. L'humanité le sent, et de là ce grand mouvement de Tintelligence, plus jeune que la science, puisqu'il naît de la confusion primitive oii elle esttombée en sortant du berceau, mais qui durera autant qu'elle, et par lequel elle aspire à déterminer d*une manière de plus en plus précise ses propres lois, c'est-àdire les conditions et les ressorts de sa puissance. Ce mouvement est progressif commîe tous ceux que nous • avons signalés; et, comme tous ceux que nous avons signalés» il aspire à déterminer une chose réelle, une chose que Tintelligence a d'abord entrevue, mais dont l'étude seule peut lui donner une idée précise, leslimites réelles et les procédés naturels de nos facultés. A mesure que ce mouvement se rapproche du but vers lequel il tend, on voitla confusion, Tirrégularité^ l'incertitude pri- ' mitivedela marche derintelligence humaine, sedissipei* ^chaque pas que fait la logique : car ce mouvement est
DkE L'OBGANlSAnON
la logiqw. La ootnpêtenoe et les «ttribctions àe diaqae
ftK^iilté étant fntéux déterminées, les empiétements d'une faculté sur le domàiae d'une autre, les substitulicms de Pane à T^tike^ deiiemenA pbu rares on moins considé* , rables; et, d'une autre part, les procédés de chaque faculté étant mieux décrits, ses conditions d'action légitime mieâx signalées, rintdligenoe humaine, dans Tapplication de chacune, devient plus sévère pour ellemême, se soumet avec plus de rigueur à ces conditions, suit avec plus d'eiacdtode ces procédés. Be ià, ktûaàment moins de méprises et "d'erreurs ; de ià, dans toutes les sciences un progrès fdus rapide H plus sûr yers la connaissance. Telle est Tififluenoe de la logique g^éaérafe ou de la science générale des méthodes : c'est un flambeau qui , en jetant des clartés sur rinteUigence qui fait les sciences, en réfléchit sur le chemin de cfaaicane d'elles.
C'est à ce grand mouFement de TînteUigeyce bùmaiae vers la connaimnee qne correspODd, dans le dévdop-
pement spécial de chaque science, celui qui a pour objet de fixer la méthode 4e cette isciemce. il est inspiré par le même bèsdn, et, dans ées limites diSéreofes, aspire au même résultat.
On pourrait croire, au prenùer coup d'oeil, que le but du ppemter de eesmonvemeiUs esniprend «cdni du se« cond, et que la logique généralç, en la support taite, rendrait inutile la logi4|ue spéciale de chaque science ; mais on se tromperait La logique générale éclaire toutes les logiques spéciales, sert à les faire, maïs n'en tient pas lien. La logique générale faite, il n'en resterait pas moins à faire la logique de chaqfue science par- 4iculitre.
En effet, quels peuvent être les résultats delà logique
' générale f La distinction dés différentes facallés de l'intelligence, la détermination des méthodes spéciales à châcime de ces facultés, et le caractère distinctif des Yérilés connues par ciiacune. La logique générale faite, on saurait donc parfaitement comment, par exemple, ii fiiut procéder pour bien observer, comment pour bien induire, comment pour bien déduire ; on saurait de plus à quelle condition une eomiaissaace obtenue par Tobserratîon est légitime, à quelle autre nne connaissance induite, à quelle autre une connaissance déduite. Or, supposons ces résultats obtenus; il resterait toujours, Tabjet d'une science spéciale étanl donné, à déterminer par laquelle de ces méthodes Tintelligence pourra arriver à la connaissance. Il est vrai que, cette question d'application résolue, la logique générale founumt tout desuile à la science particuli^ et sa méthode et son critérium de vérité tout faits ; aussi proclamons-nous Tulilité de la logique générale dans rinvention de la > logique spéciale de diaque science. Mais enfin, cette question d'application, la logique générale ne peul la résoudre; il iaut, pour qu'elle soit résolue, que rintelU* * gence prenne en considération l'objet spécial de chaque science.
£n la supposant la pins simple du monde, cette question d'application n'en serait pas moins dans chaque
science une question de logique spéciale, et n'en suffirait pas moins pour déterminer l'insuCfissnce de la logique générale et la nécessité d'une logique spéciale pour diaque science.
Jlais la solution de cette question est loin d'être aussi • simple qu'elle en a l'air; le plus souvent, au conli aire, elle est très-compliquée, et £aU de la détermination de ia iQgiqpie spéciale d'une science une enivre longue et
difficile. Il est rare, en effet» que l'objet d'une science tombe tout entier dans la compétence d*iuie seule dés facultés de rentendement , et par conséquent puisse être entièrement connu par une seule méthode. Près* que toujours, et je dis presque, parce que, sauf les mathématiques pures, je ne connais aucune science qui échappe à cette condition , presque toujours la question générale qu'une science apouroLjet de résoudre se décompose en questions particulières qui ne sont point de même nature et ne peuvent être résolues par une même méthode. Les unes sont des questions de faits» que Fobservation est appelée à résoudre; les autres ne peuvent l'être que par. l'induction ; les autres que par le raisonnement; et 'cela vient de ce que l'objet de la science embrasse des choses qui sont par rapport à Tintelligence dans des situations très-diverses. Or» quand il en est ainsi, et encore une fois il en est ainsi presque toujours 9 la question d'application grandit, et avec elle l'importance et la difficulté de la logique spéciale
de la science. Dès lors, en cilct, il faut démêler les différentes questions de la science, reconnaître la nature propre de chacune, par cette nature déterminer la faculté coinpi tente pour la résoudre, et ainsi assigner à chacune ia méthode qui lui convient; or, tout cela ne peut se prendre que dans la connaissance de l'objet de la science; louL cela suppose donc une analyse déjà assez profonde de l'objet de cette science. Mais ce n'est pas tout; il ne peut être indifférent à la solution de ces questions que riutelligence les aborde dans tel ou tel ordre : par cela qu'elles sont de natures diverses, elles sont dépendantes les unes des autres. Si, par exemple, lelic pai lie de Tobjet ne peut être comme que par induction, la recherche qui la concerne implique celle des
faits qui doivent servir de base à cette iiiduclioii. Si une antre partie de l'objet ne peut se trouver que par déduction, la reclierche qui la concerne présuppose les vérités de laits ou d'induction qui doivent servii* de point de départ à cette déduction, elle suppose pdr conséquent les reclicrciies qm donneront ces vérités. Que si donc Tespril se jette au hasard dans les recherches de la science, et qu'il aborde d'abord celles qui ne peuvent être résolues qu'après, il s'épuisera en vains efforts, il n'aboutira à rien. L'ordre à suivre dans ces différentes recherches £oiit donc aussi partie de la méthode de la science, car il esL un des moyens de la faire. Or, pour iixer l'ordre vrai, il faut connaître la dépendance des questions; et, pour découvrir cette dépendance, la logique générale est inutile ; il faut avoir pénétré au cœur môme de la science et en avoir profondément étudié les éléments. Enfin, entre les choses mêmes dont la connaissance sVicquierL par la niétliode, il y a des diversités infinies qui exigent dans la méthode des modifications corrélatiyes. il faut qu'elle se pUe à la variété de ces clioses, qu elle prenne des mesures, qu'elle invente des moyens, qu'elle combine des ruses toutes spéciales pour la saisir. Et tout ceki demande à être calculé, el ne peut Tétre que sous l'inspiration niènie de l'objet à connaître et des caractères spéciaux de cet objet. Ce n'est donc pas une chose si simple et qui découle d'elle-même de la logique générale, que la découverte et la détermination de la méthode d'une science, et par conséquent ducriterium de vérité de cettescience. C'est au contraire une recherche ordinairement fort compliquée, et dont l'objet, dans tous les cas, reste trèsdislinct de celui de la logique générale. La logique générale, éiudiaal 1 ialelligence humaine, détermine la
4i I>£ L'OBÛANISATIjC^
méthode de cliaciine des parties quila composent, et le critérium de rérité de chacune des espèces de connais- «mce dont elle esl capable* La logique spéciale d'one science, étudiant hi naiure de ]\)l)jt t de cette science, applique et approprie les résultats de la logique géoérate i Tobjet spécial de celte sctence. TCeile est la ligne de démarcalioii qui sépare les attributions de ces deux k>giques, et qui explique comment le mouvement de Fespril humain, qui aspire à créér Finies ii*cxchiit pas celui qui, dans le développement de chaque science particulière, aspire à ci ôer Tautre.
14 logique particulière d'ane science ayant pour Ixit d'approprier les résultats de la logique générale à l'objet spécial de cette science^ on Yoit que sa perfectioo dépend de deux choses : et des progrès delà logique géoé^ raie, d'où dépend la bonté des résultats appUqués, et de ceux de la science particulière eUe-méme, d*où dépend la connaissance phis cm moins approfondie de hi nature de l'objet auquel ces résultats doivent être ap- ^pHquës. C'est en Tertu de cette double dépendance qn'on voit d'une parrl les méthodes de toutes les sciences se perfectionner à mesure que ia logique générale avancCt c^est-à-dire à mesure que les lois de finldi* Kgence humaine sont mieux connues et ses procédés mieux analysés , el de lautre la méthode de chaque science se perfectionner et se détermmerde plus en plus à mesuré que cette science avance elle-même. Sou!^ ce dernier rapport, la détermination de la méthode d*mie science sait les mêmes tois que cette de son objet et que cdic de son cadre. Comme elle suppose une certaine connaissance de l'objet de la science, elle ne précède pa&la science : la science commence tooforas sans elle» Gomme, en second lieu, ses progrès Uépen-
DES BCmseJB& £fi]LÛSOPHIQU£S. 43
dent d'une connaissance toujours plus approfoudie de cet * dbjefe» ses progrès suiTenl ceux de la scieiice elle-même et croissent avec eux« Ce n'est qu*à loesure qu^une science avance ^ et à condiUoa qu'elle avance, que sa iBétbûde et soa crilerium de vérité se déterminenl et se fixent- Cette méthode et ce crilerism ne sont point ar*biti aires ; le mouveraeiU de rinlelllgence qui tend à tout détenoiner tend à démêler des choses réelles : car ce sont des choses réeUes que le nombre , la nature et la dépendance des recberclies dans lesquelles une science se décompose. Or^ eemma c& sent ces choses qui dé^ terminent et Tordre à. suvirrc dans ces recherches, et la méthode à appliquer à chacune, et les conditions de la vérité dans toutes, il y a un ordre vrai à découvrir, des méthodes vraies i db6terminer, un critérium vrai à constater; et, tant que cet ordre, ces métliodes, ce crlterium vra»» ne seront point trouvés, la science cherchera sa logique, elle ne Taura point encore. G*est ce que sent l ialeiligence dans la création d'une science, et c'est pourquoi elle aspire, par un mcravement qui ne cesse que quand îl est parvenu à son but, à déterminer d'une ' manière de plus en plus pi écise les divers éléments de sa méthode*. £lle ne Mi d'abord que les concevoir d'une manière extrêmement confuse; longtemps les idées qu'elle a sont vagues et indécises, ou déterminées d'uue manière inexacte et &usse. La méthode d'une science, comme son objet, comme son cadre, est longtemps flot-» tante, longtemps imparfaite. Elle passe aussi par la bnpe vague st par la forme fausse, avant d'arriver à se constituer d'une manière à la fois vraie et précise; mais enfin elle y arrive ; elle y arrive par ses erreurs mêmes et par la connaissance de fim en plus exacte et de la véritaLLe nalure ti de, la vénUble dépendance des re-
cherches de la science; et ce n'est qu'alors qu'elle est véritablement et déûnilivement fixée. Pour la méthode comme pomr le reste, il n*y adedéfinitif que le Trai, c'eslà-dire ce qui est conforme à la nature des choses. Tous les éléments de la constitution et de l'organisation d'une science ne doivent être que la représentation dans la science de ce qui est dans l'objet de la science. . Les méthodes sont, sans contredit, de tous ces éléments celui qui, dans Thistoire générale de la science, se ûxe le plus tard. Sauf quelques rares exceptions, ce n'est guère qiie dans les temps modernes que la plupart des sciences sont arrivées à ce qu'on peut appeler un commencement de détermination de leur véritable méthode. £t la raison en est toute simple : c'est que la déterminaLiun de la mcthode d'une science ne dérive pas seulement, comme celle de son objet et de son cadre, des progrès même de cette science; elle suppose encore la connaissance des lois de rintellig"ence, c'est-à-dire, les progrès d'une science à part, la logique générale, plus difficile que pas une d'elles. Or, cette science a marché Irès-lenlement, et n'est pas plus achevée qu'aucune autre. L'analyse de rintelligence humaine ne commence qu'ayec Platon et Aristote. Ce furent ces deux grands hommes qui commencèrent à démêler les différentes manières de connaître dont l'homme est capable, et à distinguer les attributions et les procédés de cès diffi-* rentes manières de connaître. Tous leurs effojrts et tous ceux de la philosophie ancienne n'aboutirent qu'à la description exacte d'une seule méthode, celle de dédiictjOD» création immortelle du génie d'Aristote. Le moyen âge, en&nce de la philosophie moderne, youlut foire toute science avec ce seul instrument, parce qu'il était le seul dont l'ancienne philosophie lui eût légué une idée pré-
cise ; et il fallut cette longue «xpérience pour faire sentir
rinsufRsance de cet instrumenl et son incompétence dans une foule de questions. Ce sentiment ranima 1 analyse et l'élude de l'intelligence, etcréa la pliilosophîemo* derne. Les autres facultés de l'intelligence, les autres moyens de connaître» furent pour ainsi dire retrouvés; les distinctions faites par Platon et Aristote furent de nouveau aperçues; et, depuis Descartes jusqu'à Kant, la critique, appliquée aux facultés derintelligence,à leurs attributions, k leurs limites, à leurs procédés, a fait faire des pas immenses à la log^ique générale. Un nouvel instrument de Tesprit humain, une nouvelle méthode, robserration extérieure et l'induction, sont venus se joindre à la méthode déductive. Ce grand travail, ébauehé par Bacon, a été porté à sa perfection par les efforts constants des deux siècles qui l'ont suivi. De nos jours, l'observation intérieure, à son tour, a commencé à sortir de l'ombre par les eûorls de cette analyse, qui est loin d'être finie. Descartes et Locke avaient préparé ce mouvement, auquel Kant et Reid ont donné une puissante im|)ulsion. Après Platon et Aristote, Descartes, Kant et Reid ont aussi aspiré, chacun à leur manière, à démêler et à marquer la part des conceptions a priori dansTœuvre de la connaissance; cest un élément de l'intelligence que Tavenir achèvera de dégager. Ainsi l'ana* lyse de l'entendement a marché lentement et n'est point terminée. Les méthodes des sciences particulières ne pouvaient la devancer ; elles devaient participer aux incei litudes de la logique générale, rester vagues quand elles ne pouvaient lui emprunter que des résultats vagues,, devenir exclusives etfausses quand elles ne pouvaient eu tirer que des résultats faux et exclusifs , enfin, n'arriver à la précision et à l'exactitude qu'avec elle et non
avant ette. El» cotnaie certains procédés de Hstriligeiice ont été analysés avant certains antres • tes scienees
particulières dont 1 objet tombait dans la compétence de ces procédés devaient arriver & leurs vraies méthodes les premières, et, par ces méthodes, prendre ensuite ravance sur les autres ; c'eslce qui est arrivé. Les scisences qui se peuvent déduire, les matbématkiws^ se soitf développées les premières, parce que le procédé déductif a été le premier analysé, tes sciences d'observation extérieure, laissées au berceau par le génie de rantiqfiiiè, ont pris, depuis Bacon, qui a ébauché leur méthode, nn développement immense et rapide. La psychologie, au contraire, est restée en arrière, et, avec elle, tontes les sciences qui en dépendent. En tout nous voyons les méthodes particulières suivre le mouvement de l'analyse de IlnteUigence.
Et toutefois, ce serait une erreur de croire que la logique générale prête toujours aux logiques particulières sans jamais rien en recevoir Llnteilfgence homariEie, placée en face de robjet d'une science, et condmtc par le bon sens et la nécessité à se rendre compte des moyens qui étalent en son pouvoir pour le eonnattre, a souvent rencontré qu( Iques-uns des vrais procédés à suivre, et les a souvent pratiqués, avant que la logique les eût trouvés 4ans Fansdjse de Fenlendeineat; et servent ces révélations spontanées, dont Texpérience avait confirmé la vérité, ont indiqué à la logique générale des procédés de Fentendement qu'elle ne soupçonoail pas» et Font conduite à chercher dans rentendement ces procédés, qu'elle a ensuite décrits avec une plus grande |)récision. On a bien raisonné, on a bien observé, en a bien iuciuit , avant qu'Arîstote et Bacon eussent décrit les lois du raisonnement, de Tobservation et de Vin !ac-
DES SCZEHCBK PHILOSOPHIQUES. 47
tiolu Bacon même, ce Mbtle psychologue, a moins tiré son noavel ergmum de Fanal y se de riDtelligence qae
des e:xemples donnés par quelques heureux génies, et des puissantes réflexions que ces exemples Tout conduit «à fidre. AiBsi la logique générale ne prèle pas^ seulement, elle reçoit aussi des logiques spéciales. Mais il n'en est pas moina vrai que, tant qu'elle n'a point puisé dans Tétude immédiate deTintelligenee les lois vraies d*nne méthode qui ne sont que là, les applications parlicu^ lières de cette méthode ne sont guère que d'heureuses mspirations^ des hasards,, des bmheurs du génie, qui ne sont point imités, faute d'êlre compris. Et, si heureuses que soient ces applieaUoas, la méthode n'y pré** sente même jamais cette rigue^ir, cette exactitude, cette sûreté de procédés qu'elle acquiert quand elle a été psycboiogiquemeiit décriiez et qu'en l'employant, l'inielligenee sait ee qufelle fiût et pourquoi elle le fait.
(iuoi qu'il eu soit de ces services mutuels que se rendent les logiqueaspéGiales et ta logique générale, il reste vrai qu'une science particulière n'est org^anisée coniplélemant que quand eUe a déterminé sa véritahie méthode* Josifiie-lit eûe a beau savoir avec précision quel est son ol>jet, el diuis combien de recherches princi[)alcs se partage l'étude de cet objet, comme elle n'est sûre ni de l'ordre dans lequel ces reeherdies doîTent être faites, ni de la méthode li suivre pour arriver cerlainement au but dans chacune, ni du signe auquel elle pourra distinguer dans te progrès de chacune le vrai dû feux, il lui manque quelque chose pour avoir pleine et entière conscience d'dle-méme, pour marcher d'un pas ferme et assuré, sans incertiinde et sans miage, à la corniaissame de son objet. Ce qui lui manque, ce sont les moyens de faire; mais quant à la coimaiBsaEBee de ce qif elle a à fiiire, que
lui donne F idée précise de sou objet et de son cadre, elle unit celle des movens de le faire , alors rien ne lui manque plus ni pour être ni pour aller ; elle est nonseulement constituée, elle est organisée.
Nous sommes arrivés au but de cette longue recherche des conditions vraies auxquelles une science est constituée et organisée, et des voies par lesquelles elle y arrive ; il est temps d'en résumer les résultats précis.
Une science est constituée, quand elle a une idée vraie et précise de son objet, c'est-à-dire de ce qui la fait eUe et la distingue de toute autre. Jusque-là elle n est pas, ou n'est qu'en apparence : car elle n'est qu'à la condition de se distinguer des autres sciences, et d'avoir le droit de s'en distinguer.
On reconnaît qu'une science est constituée, quand elle peut répondre d*une manière précise à cette question : A quel Signe distinguez-vous une recherche qui vous appartient d'une recherche qui ne. vous appartient pas? D*où Ton voit que Tidée qui constitue une science est celle de son unité, ou du caractère propre de toutes les recherches qu'elle embrasse. Une science est constituée d*une manière vraie, quand cette idée représente exac* tement ce qui constitue Tunité réelle de son objet.
Aussi longtemps qu'une science ne peut pas répondre d'une liidiiiùre précise à cette question, elle est à Tétat vague, elle n'est pas. Aussi longtemps que ceux qui la cultivent disputent sur cette réponse, et la conçoivent différemment, elle cherche encore sa couslituLiou vraie et définitive, elle ne Ta point trouvée.
line science constituée n'est pas par cela même orga* nisée, bien qu'elle ne puisse être organisée d'une manière défmitive que quand elle est déûnitivement constituée. Une science n'est complètement organisée qu'à
deux conditions : à condilion d'abord qu'elle ait une idée vraie et précise des grandes et véritables divisions de son objet, ou, ce qui revient au même, des questions ou des recherches principales dans lesquelles elle se résout; à condition, de plus, qu'elle ait une idée vraie et précise de la méthode à suivre pour résoudre ces questions et arriver à la connaissance entière de son objet.
On reconnaU qu'une science ne remplit point encore la première de ces condUions» quand toutes iqs parties de la sphère qu'elle embrasse ne sont point encore en lumière, ou quand à la question de savoir quelles sont ces parties ceux qui la cultivent répondent par des divisions et des classifications différentes qui se disputent le privilège d'être vraies, et ne peuvent cependant l'être en même temps. Tant qu'il en est ainsi, le cadre d'une science reste vague et incomplet, ou ne répond pas encore aux véritables divisions de l'objet ; le cadre vrai et définitif n'est pas trouvé. Il est peu de sciences qui puissent se flatter d*ètre arrivées à leur cadre complet ; mais, sans être complet, il peut être vrai dans la partie qui est tracée» et on reconnaît qu'il l'est à ce signe qu'il n'est plus contesté, ou que les propositions qui tendent à le tnodifier ne nient pas sa vérité et ne vont qu'à le rendre plus général ou plus détaillé.
On reconnaît qu'une science remplit la seconde condition de sou organisation, quand elle n'hésite ni ne dispute plus ni sur Tordre à suivre dans les recherdies fltfelle embrasse, ni sur la méthode à appliquer à chacune, ni sur les conditions de vérité dans chacune. Ces tois choses n'en font qu'une et viennent se résoudre eu
seul point, ({ui est d'avoir bien saisi et démêlé la vraie nature de chaque recherche. Car, cette vraie nature
bien sentie, la vraie mélhode à appliquer à chacune, autuai que 1a togiqjue gëaérale peut la fournir, ei ie véritable ordfe à suivre^ s'en dëdâisMt; et, cela donné, ka conditioQâ de vérité de la science le sont aussi.
Tel&SQDt ka traîB éléments de la constitotion et de TorganisalSi» d'une sdeBce, et tels sont les signes aaxquela on peut reconnaître fo'une science les possède. Tant que ces signes n'existent pas pour un de ces éléments, c'est une preuve que la science en est encore, relativement à ces éléments, à Tétat vague, incomplet ou faux, c'est-àdire que FinteUigenœ est encore en travail {lour le déterminer, et que par conséquent la science n'est point encot e couâtituée ou organisée d'une manière complète eidéfimtWe. .
Ilàlons-noiis de le dire : celte image de la constitution et de l'organisation complète d'une science» que noiiis ?e^ Bons de traser, est eeUe d*nn état idéal auipiel «cane scieîice n*est encore arrivée, tant le monde, tant la science, tant le développement de Thumanité sont dioses jeuaes el réeemflttnl sorties du berceau. Maie n'en, hlr lait pas moins poser cet idéal pour plusieurs raisons. Et d'abord^ parce ^ae dans tonte science rintettigence. faxH mainey asyiterel ne consent à croire la sdence organisée, el ne cousent à suspendre ses efforts pour Forganiser, que quand elle y aura élevé la science. Cet Mléal, pour n'avoir pas encore été réalisé, n'en est donc pas plus chimérique; la tendance de l*intelligeuce à le réaliser dans toute science prouve assez cpi'il peut l'être» qu'il doit rêlre, qu'il représente rcLllement ce qu*il y a de consliiutii et d'organique dans toute science, ce qui resterait de toutes si Ton faisait abstractioui des connaissances qui les composent, la foi me du cadre en un mot, qui peut être plein,, qui peut être vider qui peut être à
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moitié vide et à moitié rempli, qui peut Fétre de cobk oaissancfô de telle ou telle espèce, mais qui, plein oo née, ^ide de telles comiaisBaiiee» oo plein de telles au* très, n'en subsiste pas moins le niéiue, coiiuuun à toutes les sciences» et offrant le desseia éiernel , le type knamable et mi qne rintelligence homaiite efaerche à réa» User pour toutes. C'est là la première raison pour laqueUc il &Uait le tracer. U était inm te feire pomr une seconde : c*est que, bien qne Fin^igence tiumaine ait le sentiment de ce type, bien qu'il soit le Yèritatrfe but et la Téritabie lot du mouveinenl ffttal en vertu duquel ^e crée toute science, cependant elle iic sxn rend point compte d'une otanière nette, et il est bon néanmoins qa'clie ait conscience de i^e cfu'eUe fiût, car alor? elle pourra le faire plus directement et mieux, li en est de ceci comme des méthodes. L'intelligence, obéissant à son insttnet, applique à diaque chose br facuttè fui lin convient, et suit dans cette appliealion la méthode propre à cette lactthé. Et cependant rintelHgence est allée plus ▼ile eC mtm dans le diensn des découvertes , quand Tanalyse de ses propres lois est parvenue à lui donner une idée nette de ce qu'eUe neCnsail d'abord qu'instincdTenieiit II peut donc être vtà\lt de dégag er le plan sot lequel l'intelligence humaine façonne à son insu toute science; quand elle anra «ne idée précise de ce plan, die pourra façonner plus vite et mieux. La troisième raison qui nous a fait essayer de tracer cet idéal, c'est qoe c^est par lui seul Qv'il est possible d'apprécier l'état dans lequel se trouve uue science et de s'expliquer les phénomènes que cet état présente. En efTet, ce qui constitue rétat d*one seienee, ce n*est point du tout la quantité plus ou moins grande des connaissances déjà acquises sur son objet. Cette quantité plus ou moins grande
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de connaissances acquises pourrait ôlre prise' en consi^ dération dans la comparaison de deux sciences également organisées et conslituées; elle serait alors le seul élément par lequel Tune pourrait être plus avancée que rautre. Mais tant que les sciences eu sont encore à se constituer et à s'organiser» le plus ou moins grand nombre de connaissances acquises est de bien peu d'importance, et ce qui les distingue réellement, ce qui fait réellement que Tune est plus ayancée que Tautre, c'est le
degré auquel chacune est arrivée clans ce travail d'organisation et de constitution» Et la raison ea est bien simple : c'est que les connaissances acquisès sur un objet ne forment la science de cet objet que quand elles se trouvent unies par la conception de Tunité de cet objet, classées par la conception de ses divisions, légitimées par la conception de la vraie méthode à suivre pour la connaître. Jusque-là elles demeurent isolées, dispersées, incertaines ; elles n*out aucune valeur ; autant vaudrait qu'elles ne lussent pas ; il n'y a pas de science. On en peut juger par Téternelle enfance où demeurent, malgré rantiquitè de leur date, certaines sciences qui n'ont pu parvenir encore à se constituer, et par le rapide développement de quelques autres, qui viennent presque de naître, mais qui ont eu le bonheur de se constituer immédiatement. La quantité des connaissances acquises n'est donc que pour une bien &ible part dans l'état d'une science. Ce qui délermine et lixe cet élal, cest le degré d'organisation où elle est parvenue. Or, comment s'en rendre compte, si ron ignore à quelles conditions une science est complètement consliluéc et organisée, si l'on n.'a pas récheile complète de ces conditions! Il est dair que dans ce type idéal il est impossible de mesurer le degic d'avancement d'une science, de compter le
DES SGIENGEft PHILOSOPHIQUES. 53
point OÙ rane en est par rapport à Fautre, d'apprécier
ce que chacune possède et ce qui lui manque, en un mot de comprendre et de déterminer la situation de chacune. Il ne Test pas moins que, sans celte intelligence des con* ditions absolues de Texistence et de i'organisalion d'une science, on ne saurait comprendre les différents phéno* mènes que l'histoire et la comparaison des sciences peuvent oûrir. Car tous ces phénomènes dérivent et ne peuvent dériver que des situations diverses où le travail de leur organisation les place. Ils sont les conséquences logiques, les effets naturels de ces situations. Une science vit et se développe coiame un corps animé, en vertu d'un mouvement intérieur qui a son but et ses lois. Les différentes phases de ce développement sont marquées dans ces deux cas par certains phénomènes ; et dans les deux cas on ne peut comprendre ces phénomènes qu'à la condition de connaître et le but et les lois du développement lui-même.
Au numbre de ces phénomètics que présente la comparaison des sciences et qui dép^^dent du degré d'organisation plus ou moins grand auquel elles sont parvenues, • il n'en est point de plus lacile à expliquer, lorsqu'on sait les conditions et les lois de cette organisation, que celui que nous avons signalé au commencement de ce discours. Les sciences les plus aisées à apprendre sont en eilet celles qui sont les plus avancées dans leur organisation. S*il est si difficile de se mettre en possession de quelques-unes, c*est qu'elles cherchent encore ce par quoi une science existe et se développe , et que ce par quoi une science existe et se développe est aussi ce par quoi l'intelligence peut la saisir et s'en rendre compte.
Les lois auxquelles rinteliigence humaine obéit dans la création de toute science étant données , il est très-