‹ Nouveaux mélanges philosophiquesChapitre 7 sur 19 · L^ÛBÛANISAlIOiS · texte numérisé non relu

L^ÛBÛANISAlIOiS

facile de comprendre celles quelle suit dans l'étude d'une science existante qudeonque. Les dernières en effet ne sont qn^une conséquence des pt emières ; je me trompe, elles sont les mè0ies, Tap^kation seule est di^ férente.

Coramœt procède rintcUigence quand elle entrcfiraid

de se mettre en possession d'une science ? L'observalion de ce qu'elle fait, abandcmnée à eUe-même el obéissant ii rinspiration de cette raison instinctive qn*(m appelle le boa sens, nous révélera les lois qui la gour

L'intelli^^ence sait (jue toute science a un objet, el que le but de toute science est la connaissance complète et précise de cet oliget. Or, la première chose qui Im importe, c'est de savoir quel est cet objet, car c'est par là . qu'elle apprendra la nature de la tâche que la science est cl»rgée de renptir ; c'est aussi là la première chose qu'elle cberche en abordant l'étude d'une science, et qu'elle sent la nécessité de eeii&tater. Elle n'ignere pas, en second lieu, qu'aucono scierce n*est encore arrivée à .la connaissance coniplète de son objet ; autieuient il y aurait des sciences achevées, et il est b^n certain qu'il n*7 en a pas. Elle sait donc que la situation commune de toutes est d'avoir acquis une partie de celte connaissance et d'ea être encore à poursuivre Tautre. Or, elle n'aura une idée nette du point où en est arrivée la science que quand elle aura la mesure de ce qui est îaii et celte de ce qui ne Fest pas ; et, pour Tavoir, elle a be^ soin de s'orienter dans l'étendue de la tâche à renii)rLr et d'en conuaîire les principales, partie». Le second point qu'elle est intéressée à constater, ce sMtdbtir lesgnuories divisions de la science, et c'est là aussi la seconde chose qu'elle cberche à déterminer. Elle sait enfin que te. but

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de la science n*est pas seulement la connaissance complète, mais aussi la connaissance vraie de son objet, et que k condition poui^ qu'une science arrive à la connaissance Traie de son objet , c'eât qn^elle emploie pour le connaître des moyeus convenables et bien calculés qui puissent garantir Texactitude des résultats obtenus. La troisième chose qu'il lui importe de constater, c'est donc le plan et la méthode que suit la science dans ses recherches : car c*est par là qu*elle pourra juger si la partie déjà accomi^e de la tâche Ta été légitimement, et si Ton peut avec sécurité Tacccpter et poursuivre sur fes mèoies errements celle qui ne l'est pas. C'est aussi là le troisième point dont elle cherciie à se rendre compte. L'objet de la seienee / le cadre de la science, la méthode de la science , telles sont donc les trois choses que TinteUigence est conduite naturellement à demander à toute science au moment où elle en entreprend l'étude. Ces trois points éclairds » die pourra tourner ses regards vers les connaissances qui la composent, et elle pourra se livrer au travail de se les approprier; mais^ avant tout, elle a besoin d'être fixée sur ces trois pomts* C'est p.ir la qu'elle débute naiurcliement ; c'est aussi par là qu'elle a le droit et le devoir de débuter rigoureusèment.

En effet» de quoi s'agit-il? d'une science à apprendre. Cette science existe donc, puisqu*il ne s*agît que de rapprendre ; si elle existe, elle remplit donc les conditions constitutives et organiques de toute science* Or ces c(HH ditioûs, toute intelligence humaine en a le sentiment, et die chercherait à les créer dans les sciences, si les sciences étaient à faire ; elle a donc le droit, elle a donc k devoir de les demander à une science qui est faite, à une science qui existe. Ce mouvement est plus que natu-

rel, il est légiliuie : car, ou la science ment et n'existe pas; ou, si elle existe, elle remplit ces conditions et peut répondre aux questions que Tesprît lui pose. D*où Ton voit que le mouvement qui porte Tesprit à poser ces trois questions, à demander ces trois choses dans Tétade de toute science, est absolument le même qui le pousse, dans la création d*une science, à déterminer d'une manière vraie et précise son objet. Et, dans les deux tas, ce mouvement de Tesprit a le même principe, la môme racine. C'est que l'esprit humain comprend qu'une scieuce n'existe d'une existence complète et vraie que quand ces cûiidilîons ont été, d'une manière complète et vraie, réahsées pour elle. Pour qu'une science soit, il £aut donc les lui donner ; on a donc le droit de les daman* der à celles (jui prétendent être.

Mais, d^ns l'étude comme dans la création d'une science , 11 y a encore une autre raison de les voulob : c'est qu'aucune connaissance particulière ne peut avoir de valeur, de place, d'existence même dans le sein de la science, qu'autant que ces trois conditions sont remplies, et dans la proportion où elles le sont. Faites eu effet que la méthode d'une science soit incertaine, toutes les connaissances obtenues sur Tobjet de cette science sont frappées de la même incertitude. Sont-elles vraies? sont-elles fausses? vous ne pouvez le savoir, car le erite- * rium vous manque ; et il vous manque, car le critérium de vérité d'une connaissance quel est-il, sinon la légitimité des procédés par lesquels elle a été obtenue ï Si vous doutez de la légitimité des procédés , comment serez-vous sûr de celle de la connaissance ? Faites , en second lieu , que le cadre d'une science soit indécis , il vous devient impossible de classer les connaissances obtenues sur son objet. Elles seront confondues dans

votre esprit comme les par lies de l'objet lui-même. La place de chacune sera inconnue , et par conséquent

aussi soii iinporlaace relative. Elles seront toutes égales dans ¥Otre intelligence, comme elles y seront toutes coitfondues. Faites enfin que Tunité même de la science ne soit pas fixée : alors toutes les connaissances obtenues sur son objet sont comme si elles n'étaient pas, car il ne vous est pas même démontré qu'elles appuriiennexit à c^tte science plutôt qu'à une autre, ûur titre pour &ire partie de cette science manque. Car à quel titre une connaissance fait-elle partie d'une science? à ce titre qu'elle exprime une chose qui fait partie de l'objet de cette science. Mais si ce qui constitue Fonité de cet objet, et caractérise chacune des choses qui en lont partie » est inconnu , comment savoir si la ànott connue en fait partie» et par conséquent si la connaissance appartient ou manque à la science? Une connaissance n'a donc de valeur dans une science que par la détermination de la méthode ; elle n'y a de part que par celle de son cadre; elle n'y a d'existence que par celle de sou objet. C'est donc en vain qu'une science ac* counde les connaissances, si elle néglige de se constituer et de s'organiser, si son objet, son cadre, sa méthode, demeurent incertains. Ces connaissances sont vaines et inutiles sans ces trois choses. Elles n'acquièrent de la valeur que par elles; et cette valeur est exactement proportionnée au degré de précision et de vérité que ces trois choses acquièrent.

Voilà ce que sent toute intelligence douée de quelque vigueur ; et c'est pourquoi toute intelligence semblable * poursuit avant tout ces trots choses dans la création d'une science, les exige dans son étude. Voilà pourquoi les l>oa$ esprits ne consentent point, dans ce dernTer cas, à .

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s'occuper des connaissances acquises par la science ayamt de s'être rendu compte de son objet, de son cadre, de m métiiode. Voilà pourquoi, si la science ne répond pas ou répond trop mal sur ces trois points, ils ne vont pas plus avant et renoncent à s*en occaper» ou bien, essayait de devenir créateurs, s'efforcent eux-uiëmes de les déterminer. Voilà pourquoi c*est la marque d'un faible esprit, d'un esprit qui n'est point scientifique, de ne point s'occuper, avant tout et i^ar-dessus tout^ dans une science, de ces trois choses : car., sans ces trois choses, que signifient, qif imporlent toutes les connaissances acquises ou à acquérir? Voilà pourquoi, enfin, l'accès d^ane science €St d'autant plus difUdle, le travail de s'en rendre compte et de s'en mettre en possession d'autant plus laborieux; que ces trois choses y sont

, moins exactmieilt «I moins complétemeirt défermiiiées* Qu'on juge par là de Fiinportance qui s'attache à la constitution et à Torganisation d'une science.

Rien n'est plus simple en effet, plus uni, plus rapide, que l'élude d'une science constituée et organisée. Les premières lignes du traité qui la constitue vous ofirant une définition précise de son objet, votre esprit saisit et embrasse d'un coup d'œil la nature et la circonscription de sa tâche. Les secondes tous exposant les grandes divisions de Tobjet , vous vous orientez dans cette tâche, vous en voyez toutes les parties ^ toutes les questions, toutes les recherches. Une méthode daire, ladde, évidente, venant après, vous comprenez le plan qu*on a suivi, les procédés qu'on a adoptés, vous en sentez la

* justesse et la légitimité. Vous voilà satisfoît ; vous Toiià en état de compi^ndre, de classer, de critiquer les connaissances acquises. A mesure qu'elles se présentent une à une à votre esprit, vous oompreim à qudile fin dles

DES SGIKIfCES POILOSOraïQUES. . 59

fontpailfte 4e la scteoce. V<ms Yoyes à quelle recherobe de la scieiice. elles se rattachent, dans qmRe case eUes

vont sa placer, et vous appréciez leur importance; enlin, vous juges si les ptooéééB dëtennniés à ravance ont été sévèrement ateerrés , et , par conséquent , si elles wériteût d'être acceptées ou rejetées. Ce travail terminé, mis savez nettmnent 0Ù en est la scknoe, ce i|ni est finît et ce qui reste à faire, et vous savez comment la poursuivre. Tout dans ce travail est clair, est lucide, est tÊclàe. C'est là le privilège des sciences bien fàites ; c^est ce qui en rend l'étude si attrayante; c'est ce qui fait qu'elles sont siestimées,^€ultivées; et ceUe estime même, œtte GBttmre générale, ea hâtent les progrès. Elles attirent les efforts, et les efforts les poussent rapidement à iear hiiL

n n*en est point ainst ém Félude des sdenoes qm ne

sont pas constituées et organisées, ou qui ne le sont qu'imparfaitement. Les ^questions organiques que l'aitdl^enee, en verta de «es lois, se pose en abordant une science, n'obtenant que des réponses vagues ou contesiées, l'esprit se trouve arrêté tout court au débat de son entreprise, et il but de deux choses Tnne, on qu*il s'en«gage dans la science sans s'être rendu compte de son objet, de .laes divi«OBS, de son plan, de ses moyens, ou qu'il s*attaqiie à ses questions organiques, et s'effiHrce lui*même de les résoudre. Il ne peut prendre ce derjHer parti, car il ne sait riefi de ce qu'il faut savoir pour organiser la science; et l'autre ne peut le satisfaire, car les connaissances que lui présente la science sont sans valeur, finxte des conditions qui l'organisent H est donc eondamné d'abord à suivre la science sans savoir plus qu elle où il va ni comme il va, et à recueillir telles qu'elles sont les âlRrenta eonnaissaiices qu'on lui ppésente; et

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il est obligé ensuite de se servir de ces connaissances pour déterminer les conditions de la science. Au lieu donc delà simple Uche de s'approprier les couuaissances acquises, à laquelle se borne l'étude des sciences faites, il en est

deux qui se supposent Tune l'autre, et entre lesquelles il flotte sans cesse, étudiant ce que prétend s^yoiv la science pour découvrir les éléments organiques de cette science, et cherchiant ces éléuients organiques pour lier, classer et élever à la certitude ce qu'elle prétend savoir. Voilà ce qui rend le travail d'apprendre une science qui n'est point organisée incomparablement plus difficile que celui d'apprendre une science qui Test : c*est que, indépendamment de la plus grande difficulté qu'il y a de s'approprier les connaissances, dont le lieu , la place et la vérité sont contestés, ce travail d'apprendre n'est pas tout et . se complique inévitablement d'un autre, càxà de découvrir les éléments constitués qui donneront ce lieu, qui donneront cette place, qui constateront cette vérité : travail d'une autre nature et d'un ordre plus élevé, travail d'invention, de création, et qui est d'autant plus . considérable qu'on a l'esprit plus sévère, et que la science est plus loin de son organisaiiou complète.

En effet, ces deux causes concourant également à l'agrandir, ce dont l'intelligeuce humaine a besoin pour se rendre compte d'une science, et par conséquent pour l'apprendre, c'est une idée précise et vraie de son objet, de sa méthode, et, autant que possible, de son cadre. Plus donc la science est en mesure de satisfaire l'intelligence sur cès trois poinls, moins il reste àfaire à l'intelligence: car, bien on mal, elle est obligée de suppléer à ce que la science ne Tait pas, et c'est ce qui fait que les sciences qui ne sont qu'imparfaitement constituées et oi^-

nisées, sont de tontes les plus rebutantes à étudier.

Sous ce rapport donc, la difiiculté de Fétude croit avec l'imperfection de l'organisation. Mais l'intelligence qui étudie peut elle-même être plus ou moins facile à eon* tenter. D'une part, elle peut s'accommoder plus ou moins aisément des réponses que toute science essaye de faire aux trois questions organiques ; de l'autre, dans les recherches qu'elle entreprend poui* suppléer à ce qui lui pourrait manquer dans ces réponses, elle peiit être plus ou moins exigeante , plus ou moins sévère avec elle-même. Il y a, sous ce rapport, des différences énormes entre les intelligences, et nulle part ces diffé*

rences ne se révùleiit mieux que dans la manière dont elles procèdent dans l'étude d'une science qui n'est point organisée. Pour les unes point de difficulté : le but de la science, son cadre, sa méthode, rien n'est déterminé; elles ne s'en aperçoivent pas , faute de méthode. Toutes les connaissances de la science sont en question ; faute d'unité et de cadre, elles ne sont ni liées ni classées ; peu leur importe, elles ne le remarquent pas. Elles entrent dans la science, elles y marchent, elles en parcourent toutes les régions explorées, sans soupçonner qu'il n'y a là ni science, ni oertitude, ni vérité. Il n'en est point ainsi pour les inteUigences rigoureuses : ce qui les frappe d'abord, parce que c'est ce qu'elles cherchent d'abord, c'est le défaut d*o]^anisation« Ce défaut, elles ne sauraient en faire abstraction; car l'organisation est tout pour elles, comme elle est tout pour la science. Il faut 4onc ou qu'elles renoncent à l'étude de la science, ou qu'elles se portent à ces questions organiques. Au lieu de Teutreprise d'une science à apprendre, c'est donc celle d'une science à créer qu'elles rencontrent et qu'elles acceptent. Tel est le sort de toute intelligence rigoureuse

qui tente Tétude d'une science qui n'est pas constituée* Inévitablement elle reconnatlra qu'elle ne Test pas;

inévilablemt [it encore elle se dévoue et se consacre à la constituer, à Torganiser : c'est là le secret de ces loi^^ luttes dans lesquelles Télude de certaines sciences entraine les esprits fermes. On les accuse de ne point avancer, de ne produire aucune découverte, de ne rien faire pour la science. On leur reproche d'en être toujours à la préface et de ne point entrer^ G*est qu'on se méprend , c'est que de loin on ne voit pas quelle est la tâche ; c'est qu on ne sait pas que, tant que la préface n'est pas faite, la préiace est tout, et qu'avant de faire avancer la sci^ce, il faut d'abord qu'elle existe. Les esprits vulgaires, pour qui il n'y a point de préface, parce que tout leur est commencement, peuvent entrer sans hésitation : c*est leur privilège ; certaines ou douteuses, classées ou coniondues, liées ou éparses, ils prennent les notions d'une science comme ils les trouvent ; ils n'ont point de doute, point de scrupule , et pour eux une science mal faite est aussi aisée à apprendre qu'une science bien fiiite. Mais, pour les autres, pour ceux à qui les conditions d'existence et de vérité d'une science sont visibles, la différence est grande. Là où ces conditions n'existent pas, ils se sentent forcés de les introduire ; là où elles n'existent qu'imparfaitement, de les compléter. La tâche d'apprendre se complique donc pour eux de celle de créer ou de réformer ; ou, pour mieux dire, la première disparaît et se perd dans riuiportance de la seconde. Les connaissances déjà acquises, et toutes celles qu'ils peuvent y ajouter, ne sont plus que des renseignements, des moyens pour arriver à la découverte ou à la détermination plus précise de l'unité , du cadre, de la méthode de la science, de ces conditions vitales sans lesquelles toutes

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les connaîssance&r acquises ou à acquérir sont sans to--

leur. On croit qu'ils ne font rien pour la science, et qu'ils en sont encore à l'apprendre , parce qu'on ne les ^it pas ajouter de Yaines théories à de vaines théories et multiplier les stériles richesses qui la remplissent ; ils rapprennent en effet , maïs comme on est forcé d'apprendre une chose qui n'est pas, en la créant; et c*esl parce que, en pareil cas, créer est pour eux le seul moyen d'apprendre, que pour eux aussi, en partit cas, la lâche d'apprendre est si pénible et si longue.

(N'oie de V éditeur. Nous aurions pu supprimer le morceau suivant , comme répétant en partie ce qu*on vient délire; mais, puisque l'auteur ici a tous deux conservés , c'est qu'il hésitait entre l'un et l'autre : nous respe clous son hésitation»)

U n'en va point ainsi dans Tétude des sciences qui ne sont ni constituées ni organisées, ou qui ne le sont qu'imparfaite» menti. La tâche que se propose la science, les divisions de cette tâche, et les moyens de la remplir, n'étant pas déterminés, et formant le snjet d'antant de questions sur lesquelles on dispute encore, l'espriL se trouve arrêté tout court au début de son entreprise. Cette science qu'il veut apprendre, ii en cherche ridée, il ne la trouve pas; il en cherche le pian, li ne le trouve pas; il en cherche la méthodr, il ne la trouve pis. Que tronve-t-ii? Un certain nombre de connaissances provisoire^ ment déposées sous le titre vague de cette science qui se cher* che^ncore. Ces connaissances appartiennent-elles à la science? Comment le dire? on ignore Fobjet de cetteseienoe* Quelle place oceopent-dles dans la science? Gomment le savoir? on ne sait pas même si elles en font partie. Sont-elles vraies ou sont-elles fausses? Qui pourrait lu décider? L'objet n otant pas déterminé, la vraie meLiiude à lui appliquer ne saurait Tétre. Et^ toutes ces choses étant incertaines, cominent reconnaître où en est la science» comment s'en rendre compte, comment rapprendre? Évidemment tout ce que l'esprit peut faire, c'est de prendre amnalssance de ces notions» de ces théories incertaines, décorées dît ncmide science. Mais à qaoi bon ? G^estniie science qo'il cherchait et non des doutes épars sur des questions éparses- U ^

Oigitized by

donc tout naturel qu'un esprit qui rencontre une science dans un pareil état n'aille pas plus avant et renonce à l'étudier. Et c'est ce qui arrive le plus souvent aux esprits fermes, qui savent ce que c'est qu'une science, et qui sont capables de reconnaître sous le mensonj^e des titres la situation réelle d'une science qui n'est ni constituée ni organisée. £t de là vient que c'est le sort des sciences qui en sont là de rebuter la curiosité et d*ëloigner les efforts des esprits capables; et c'est là ce qui rend si longue l'enfance des sciences*

Mais je suppose qu'un esprit rigoureux persiste, et heureusement il y en a qui persistent, sans quoi cette enfance serait éternelle : que Ya-t-U arriver? Ceci, inévitablement: c'est que cet esprit ya se prendre à ces questions organiques qui ne sont point résolues pour la science ; c'est qu'il va s'efforcer de les résoudre. Usait, en effet, que, sans la solution de ces questions, toutes les notions que la science possède, toutes celles qu'il pourrait y ajouter, sont values et sans valeur. Mais où ira-t-il chercher la solution de ces questions? Dans les notions mêmes qu'elle a réunies et qui sont comme autant de renseignements sur l'objet et la nature cherchés de la science. 11 s'appropriera donc ces notions, mais il ne s'en contentera pas; il s'en emparera d'abord, niais pour en extraire ensuite, s'il est possible, les éléments constitutifs de la science; on le verra flotter sans m cesse entre les deux buts, étudiant ce que prétend savoir la science pour découvrir les éléments organiques de cette science, et cherchant les éléments organiques pour bien classer et élever à la certitude ce qu'elle prétend savoir. Ainsi, au lieu de la tftchede s'approprier les connaissances acquises, qui sont tout dans Fétude des sciences faites, il en aura deux, celle-là d'abord, et puis une seconde d'un tout autre ordre, d'une tout autre difficulté, celle de constituer et d'organiser la science. Et il ne peut échapper à celle-ci: elle s'impose d'elle-même; elle est contenue, en ce cas, rigoureusement contenue dans celle * d'apprendre la science: car pour savoir ce que signifient, ce qu'importent et ce que font à la science les connaissances acquises et qui sont là, pour savoir ce qu'elles valent, ce qu'elles représentent, ce qu'elles ont de prix et d'importance, il faut savoir ce qu'est la science, quel est son but, son étendue, quels sont ses moyens, ses conditions de vérité. Et tout cela n'étant pas, il faut le trouver. Apprendre, en ce cas, ce n'est point seulement étudier ce qui est contenu dans la science, c'est créer la science elle-même.

Yoilà en quoi consiste la tâche d'apprendre une science qui n'est ni constituée ni organisée, et il est aisé de comprendre qu'auprès d'une telle tâche, celle d'apprendre une science constituée et organisée n'est rien. Entre ces deux extrémités, elle se proportionne au degré d'organisation : car le mouvement qui impose à l'intelligence humaine les conditions d'une science est fatal, et dans toute science elle cherche, elle veut, elle s'efforce de déterminer celle de ces conditions que la science ne possède pas encore ou qu'elle ne possède pas d'une manière suffisamment vraie ou suffisamment précise. Dès que dans l'étude d'une science elle a un soupçon, un doute à cet égard, aussitôt le travail d'invention vient s'ajouter à celui d'appropriation et la retarder; aussitôt on la sent qui flotte entre deux buts, étudiant ce que prétend savoir la science pour découvrir les éléments organiques qui lui manquent, et cherchant les éléments organiques pour lier, classer et élever à la certitude ce t^u elle prétend savoir.

Nous sommes maintenant arrivés au terme de la recherche préliminaire dans laquelle nous nous étions engagés. Après avoir déterminé d*une part selon quelles lois et à quelles conditions une science s'organise, et constaté de l'autre selon quelles lois et à quelles conditions elle s*apprend » nous avons clairement vu le rapport qui existe entre ces deux choses-, et comment du degré plus ou moins parfait d'organisation d'une sciehce dépend la facilité plus ou moins grande qu'on rencontre à se Top proprier. Ces trois points éclaircis, nous sommes maintenant en mesure de retourner nos regards sur la pliilosopbie» et non-seulement de nous rendre raison des singulières difficultés que présente cette étude et que nous avons signalées en commençant, mais encore» ce qui est beaucoup plus important, de constater quelle est la véritahie situation de cette science, si ancienne et si illustre dans l'histoire do Thumanité, et dont la destinée semble avoir été depuis deux mille ans d'attirei- et de fatiguer par un charme et une difficulté également iuvin-

D£ L'OHÛANISATIQN

cibles les plus grands esprits qui aient honoré , qui ho* norent Fespèce btimaine.

Ce sont en effet là les deux faits qui frappent tous les esprits dans le spectacle de la philosophie et qui domi«* nent toute son histoire : d*ime part, & toutes ses grandes époques, u toutes les époques lucides des aiiiKiîes de Thumanité» le privilège étomiaDt qu'elle a d'occuper et d*8bsor))er les phis hautes et les plus ferties intefligences ; de Faulre, malgré les travaux et les efforts de ces hautes intelligences, le malheur non moins extraorffinabe de demeurer hmnolnle» ëtemeUement retenue dans les mêmes incerliludcs où les premiers jours de son histoire l'avaient placée. Assurément, le cercle de ces incertitudes s*est agrandi ; des questions nouvelles ont été ajoutées à celles qu*elle agitait à son berceau; on a vu le nombre de ces questions Tarier selon les époques; mais les nouvelles venues n*ont pas eu une meilleure fortune que les anciennes. En entrant dans le domaine de la philosophie , elles ont semblé reiètir la propriété commune de tous les problèmes qu'il embrasse, celle de devenir invulnérables aux efforts de l'intelligence, et à jamais insohibles pour elle. Prenez une question philosophique quelconque; notez le jour où, ayant été posée et introduite dans la science, les premiers systèmes pour li résoudre s^âevèrent; comparez ees systèmes à cem qm se disputent aujourd'hui Thonneur de la décider : vous trouverez sans doute plus de perfection et de déve^ loppenmit dans ces derniers» mais vous verrei que leur probabilité relative n'a pas varié ; que, si chacun d'eux pris à part est plus ton, l'équilibre entre eux est le même ; et que leur progrès^ Mn d^abontir à résoudre k question, n'a fait que consacrer d'une manière plus précise et plus seientifique soii incertitude* En sorte que» A

D£S SCIENCES PfilLpSOPHIQUËS. &7

Ton demande coiuple à la philosophie de ce qu'elle a &it depuis qu'elle existe » elle pourra bien répondre qu'elle a mis en liinrière un nombre (oujours plus grand de questions» elle pourra bien ajouter qu'elle a enfanté et porté à une perfection de phis en plus grande les différents systèmes qui peuvent aspirer à rhonneiir de les résoudre ; mais qu'elle ait résolu une seule de ces questions qu'elle a misés en lumière ; mais qu'elle ait tefiement démontré un seul des systèmes qu*el!e a enlantés, et tellement réfuté les^ autres, que l'un ait définitivement triomphé et que les antres aient disparu ; mais qu'elle ait tellement fortifié l'une de ces opinions et leUement affaibli les autres ^ que le débat entre elles soit moins incertain qn'il ne Pétait dTabord, et qu*on puisse espérer de le voir prochainement terminé : voilà ce que la philosophie ne peut pas répondre, ne peut pas dire, parce que, si eHe le disait, elle serait forcée de trouver des exemples» un tout au moins, c'està-dire de déterrer celui d*une question phitosc^i^ue qui soit résolue définitimfnent oomme le sont une foule de questions physiques ou chimiques, celui d'un.e questMm philosophique sur laquelle n'eiistent pa& plusieurs systèmes se partageant l'opinion et subsistant sknoltanément aujourd'hui,, comme ils subsistaient simultanénent i Yorigipe; ^ que cet exemple, elle ne le trouverait point, parce qu'il n'existe pas* Et cependant * eeft questions^ Pythagore et Démocrite, Aristote et Platon» Zénon et Éptcnre^ Bacon, Descartes, Leibnita, Malebranche, Locke et Kant, les ont agitées. Ce n'est donc pcÂnt £aute de génie qu'elles n'ont point été résolues* Qu^y a-t-il dune diK ces questiens , qu*; a-lHl donc dans la philosophie qui les coinprend , qui ait rendu tout ce génie impuissant ) D*où vient qu'une science re-

muée par de si puissantes mains demeure éleriieliemcnt inféconde Y Où en est la raison et la causeî Là est le pro* blême dans lequel tout l'avenir de la philosophie est placé ; et, tant quil n'est pas résolu , on est confondu que des esprits distingués osent encore cultiver cette science si cultivée, agiter ces questions si agil(';cs, comme si, après le naufrage de tant de grands hommes, aucune intelligence , avant d'avoir découvert Fécueil où ils ont échoué, pouvait se flatter d'être plus h ibile ou plus heureuse, et de rencontrer le port qui leur aura échappé I

Or cette question suprême n*a évidemment que deux soUitions. Les problèmes étant de toute antiquité, et les plus iUustres génies s'étant efforcés de les résoudre, ni le temps m la puissance n'ont manqué pour y parvenir. Il faut donc nécessairement de deux choses Tune, ou que ces problèmes soient insolubles, ou que jusqu'à présent on s'y soit mal pris pour les résoudre. Une autre expli-* • * cation du phénomène est impossible.

De zélés partisans n'ont manqué ni à l'une ni à l'autre de ces deux explications. La première, celle qui rend compte du fait par la nature insoluble des questions, a rallié tous les esprits qui, ne s'occupant point de philosophie, devaient être tentés de l'adopter, par le désir de justifier leur incompétence ou leur prédilection pour d'autres études. Telle a été de tous les temps l'opinion

de 1m foule, qui est toujours du parti qui légitime Tig'norance par le mépris de la chose ignorée. Les philosophes qui l'ont embrassée sont peu nombreux; et encore n'at-elle jamais été chez eux que la conséquence d'une opinion plus étendue qui frappe d'incertitude toute connaissance humaine, expliquant par l'impossibilité générale d'arriver à la vérité en toute science Timpossihilité particulière d'y parvenir en philosophie. Ainsi, de ceux qui

DES SGI£NG£S PHILOSOPHIQUËS* 69

ont expliqué les éternelles incerliiudes delà philosophie par la nature insoluble des questions , le jugement des uns, n'étant point fondé sur la connaissance approfondie de ces questions, est sans autorité, et celui des autres, reposant sur la négation de toute vérité, n'a rien de spécial à la pliilosophie» et n'en a pas davantage. Cette explication reste donc jusqu'à présent sans autre appui que la vraisemblance qui ïk fait naitre : à savoir que, si ces questions, après tant d'efforts et tant de siècles, ne sont point encore résolues, il est bien probable qu elles ne peuvent l'être. Mais deux considérations afIaibUssent singulièrement cette probabilité. En considérant la nature des questions philosophiques, on voit non-seulement qu'elles sont, de toutes, celles qui intéressent le plus Thumanité, mais encore quelles sont, de toutes, celles sur lesquelles le sens commua de l'humanité hésite le moins. Quoi de plus important pour rhumanité, par exemple, que de savoir en quoi consiste la différence du vrai et du faux, du bien et du mal, du beau et du laidlf Que sont, au prix de telles questions, toutes celles qu'agitent les autres sciences? L'humanité pourrait-elle vivre un moment si elle était un moment privée de lumières sur ces questions? Quelle apparence donc que ces questions soient insolubles pour elle ? et quelle meilleure preuve qu'elles ne le sont pas, que la confiance et le peu d'hésitation avec lesquelles tous les jours , dans toute circonstance , le plus ignorant comme le plus savaut des hommes prononce des jugements qui impliquent la solution de ces questions dans les actions de la vie? Qui hésite, dans la plupart des cas que présente le cours de la vie, à croire telle chose vraie et telle autre fausse, telle action bonne et telle autre mauvaise, tel objet beau et tel autre laid ? Tous se jugent compétents

Uiyiiizeo by

sur de semblables questions, tous prononcent avec conliaiice, et, ce qui est plus démonstratif^ a^ssent en couséqaence dans les aiaires cpii les intéressent le plus. En fait, rbumanitê ne manque donc point de luiuières sur ces questions ; en droit, il ëeoiblerait absurde qu'elle en manquât. Il se peut donc que la science n'ait pas encore trouvé le secret, la formule générale de ces jugements prompts, rapides, sûrs, qoe portelé sens commun comme par instinct; mais enfin il les porte ; et sll les porte, il aperçoit obscurément les motifs de les porter, il a une intelligence sourde de ces motifs; ils existent donc, et, s'ils existent, il est possible de les apercevoir nettement, de les déterminer. 11 n'est donc point waisemblable, à bien considérer les choses, que les questions philosophiqucs, toutes du moins, soient réellement insolubles, et il est peu probalile que ce soit là que gise la raison qui a empêché jusqu'ici la science de les résoudre.

L'autre opinion, qui explique le fait par le vice des moyens employés par la philosophie pour résoudre ces questions philosophiques, a été celle du petit nombre de grands philosophes qui ont remarqué Ti m puissance de la philosophie , et se sont occupés de la question préalable que cette impuissance soulèye. Tous les essais de réforme dont l'hisloire de Ja philosophie a conservé le souvenir sont partis de cette vue, et tous ces essais sont dus aux plus grands hommes qui aient illustré cette science. Les noms de Socrale, de Platon, d'Aristote, de Descartes, de Bacon et de Kant, sont attachés à cette grande conviction. L'autorité de cette explicaticm a donc 'déjà pour elle la profonde compétence de ceux qui Tout professée. Ces grands hommes, en effet,' avaient vécu avec ces questions prétendues insolubles, avec cette science prétendue impossible. Si ces problèmes portaient

DES SCIENCES PHILOSOPHUjUES. 71

réeliem^it ce caractère de dépasser la portée de Tes-

prit humain, il est à présumer que ce caractère n'aurait pas échappé à leur génie et à leurs longues médiations, liais non : tous sont sortis de cette, opiniâtre étude avec la proibade convictiou qaid les problèmes étaient solu- UeSyarec la non môilis. profonde conviction que les méthodes seules étaient mauvaises; tous ont essayé de réformer celles-ci. Il est vrai qu'aucua n'y est parvenii, et que, de tant de méthodes proclamées pour remédier au mal, aucune ne Ta guéri. Mais, est-ce donc là un motil de désespérer ? Non sans doute » et riiistoire des sciences physiques est là pour prolonger nos espérances. Eii cifet, pendant coiabicii de siècles les problèoies qu*inspire le spectacle du monde extérieur &*oiit-lls pas été, comme les problèmes philosophiques, l'objet de systèmes qui, conime ceux qu'engendre la philosophie, se disputaient les convictions, sans s'en emparer, et revenaient à chaque époque toujours aussi forts «t toujours aussi impuissants ï Cette longue incertitude, qui semblait immortelle, n'a âni qu'aux jours de Galilée et de Bacon. Et eonmient a-t-eUe fini ? Par la découverte delà vraie inéiiiode, longtemps cherciice, longtemps entrevue, pratiquée même dans l'antiquité par quelques nres génies, et cependant méconnue, et cependant impuissante jusque-là à s'établir. Si les sciences naturelles, ipi devaient précéder dans leurs progrès les sciences philosophiques, parce que Thomme vit dans ses yeux avant de vivre dans sa conscience; si ces sciences, dis-je, • m marchent et n'ont trouvé leur méthode que depuis ' frois cents ans, pourquoi devrions-nous désespérer de la philosophie et de ses problèmes? Pourquoi rejetterions*ilous comme impossible l'hypothèse qui admet que sa waié méthode n'est pas eucurc Irouvce, et que c'e^jt là k

72 hE l'organisation

source de son impuissance à arriver à des vérités fixes?

* £t quelle est la meilleure manière d'honorer avec Thumanité la mémoire des grands hommes qui ont illustré la philosophie, ou de supposer avec eux que, s'ils ont failli, ce n'est pas faute de génie, mais de méthode, ou d'admettre avec la foule et ceux qui ne se sont jamais occupés de philosophie, qu'ils ont été le jouet de chimères, et qu'ils ont fatigué, épuisé leurs grandes intelli» . gences à lutter contre dès nuages ?

Quant à moi, ce qui me semhle avoir fait faillir les essais de réforme qui ont été tentés jusqu'ici dans la science philosophique, c*est que ces essais ne se sont point fondés sur line vue assez profonde ou assez étendue des lois du développement de toute science et de ses conditions d'existence et de certitude. Nous avons essayé de le mon-

' trer : tant que robjc l d'une science n'est point nettement déterminé, tant que ses grandes divisions ne sont point posées, tant que sa méthode n*est point fixée, cette science n'est point organisée , cette science ne saurait arriver à la vérité, ni avancer rapidement. Et non-seulement ces conditions sont nécessaires, mais elles dépendent l'une de l'autre. Ainsi, ni les vraies divisions d'une science ne sont déterminables tant que Tobjet de cette science reste indécis, ni sa vraie méthode n'est trduvable tant que son objet, et les divisions de cet ohjet, et la dépendance qui existe entre ces divisions, ne sont pas, jusqu'à un certain point, déterminés. Or, si cela est vrai,

* il est vrai aussi que toute tentative dé réforme qui se bornerait à Fun de ces trois points serait ou insuffisante, ou impuissante : impuissante, par exemple, si elle essayait de trouver les divisions ou la méthode avant que l'objet fût clairement déterminé; insuffisante, si elle se oontenlaiL de dclcrminer l'objet sans aher plus loin et sans

tenter de dégager les grandes recherches que la connaissance de cet objet implique, la dépendance de ces recherches, et enfin les moyens à prendre pour les faire. Or, de tous les essais de réforme qui ont été tentés jusqu'à présent en philosophie, je n'en connais point qui aient eu cette étendue ; presque tous se sont bornés eu à la classification des questions, ou à la recherche de la méthode : deux résultats impossibles tant que l'objet précis de la science n'était pas déterminé. Car comment di^ser naturellement un sujet inconnu, et comment décou?rir les moyens à prendre pour connaître un objet dont la Traie nature reste ignorée 1 Voilà, selon moi, ce qui a fait faillir et les tentatives d'Aristote, et celles de Bacon, et celles de Descaries, pour réformer la philosophie proprement dite. Et à Dieu ne plaise que je cherche ici à rabaisser ces grands hommes! Il faut du temps aussi bien que du génie pour arriver à la vérité, et rien ne vient dans Thumanité avant l'heure. Le temps est le soleil qui mûrit le fruit de la science; le génie ne fait que le cueillir.

Pour nous, après avoir cherché préalablement les lois du développement de toute science, les conditions de son organisation et de sa vie, nous essayerons de nous ser« ^ de ce type que nous avons tracé, pour constater et 'reconnaître î'élat dans lequel se trouve aujourd'hui cette scieace impuissante qu'on appelle la philosophie. C'est le soil véritable moyen de déterminer par où elle pèche, et ce qui, dans son état actuel, l'empêche de marcher et de se développer. Gela fait, nous aurons beaucoup fait; et nous verrons après si, le mal connu, il nous sera pos* sible d*y porter remède.

Cherchons donc successivement jusqu'à quel point l'objet de la philosophie est déterminé, jusqu'à quel

point son cadre .est tracé, jtt8qu*à qoel poim enfin m

inélhudL Osl arrêtée, fixée : car ce sont là les irois conditions organiques d*uue science, et par conséquent les trois ctreonstances sar lesquelles elle doit étreexaminée quand ou veut délerniiuer sa véritable situation. Ouiconque sait où en est une science sur ces trois poiiits sait où en est la science elie-mème dans le tmYdSl de son organisation; il peut diie ce qui est fait, et ce qui reste à faire pour que cette orgaoisatioii soit pài^ feite; îl peut dire ce qui retarde oa ce qui bAie ses progrès, ce qui obscurcit ou ce qui éclaire sa marciie, ce qui répand le douLe ou la certitude sur ses résultats ; il peut rendre compte, en un mot, de tons les progrès qui caractérisent son développement, et le distinguent ou le rapprochent du développement de toute aoire science.

Comiuençons donc par Tobjet de la philosophie, et demandons à la philosophie ce qu'elle €B sait. Si l'on posait CL'Uij question [)oiir la pliysique, iion-seulciiient les physiciens de proiession, mais tous les hommes qui ont reçu dans leur jeunesse ane éducation lâiérale, vépondraient sans hésiter et d'une manière précise; et, à leur défaut, le premier traité de physique le ferait. £a second lieu cette péfponse serait unanime* Tel livre m donnerait pas une définition, tel autre une autre défini-* tion ; tel physicieo n'étendrait pas jusque-là| tel autre ne restreindrait pas jusqu'ici le oende des peeherclies physiques sans autre règle qtie son caprice. Aces signes on reeonnadtmit «ttr4e*<liamp que Tobget de la ph jsi^ que est déterminé, que le champ de ses recherches est déliniii veulent circonscrit, en un mot que la véritable nature, le vrai caractère des questions qu'elle agite, est dégagé et fixé, fin est-il de même poui: la philosophie?

DES SOENCSES BBILOSQOPmQnES. 75

les laèmes symptôjiias y réveilkiit-ils k wéme situation? n suffit d'où vrir les yeux pour répondre. Voici un mot étabU à'dm la langue, employé et répété tous les jours dans la eonyersation et dans tes liinres : ce mot est cdai de pMoiopbiê; il est le noiii aroaé et fonsacré d^ime ficiaice dont tout le inonde parle, que quelques-uus cul** lÎTenty et & Isqueile un grand nombre ont la préteniio» de n'ôlre point étrangers. Le nom d'une science se dé-»» finit par Tidée de cette science; une science à son tour se détinit par son objet. A moins doac qmt ce moi qu'on prononce n'ait aucun sens, à inoins que celte scienœdont on park, qu'on aime, qu'on cultive, ne soit l;i science de lien, on sait, on doit savoir qoelest l'objet de la philosophie; et, si on le sait, on peut, on doit pouvoir le dire. Interrogeas toutefois ce((e foule qui emploie si hardiment le mot, et cette autre foule qui a si nain^ment la prétention de se mêler de la cliose;allez plus loin, posez la question aux philoâoplacs eux-mêmes ; adressez-vous à ceux qui professent cette science, à ceux qui en écrivent ; poussez jusqu'aux livres qui traitent de ses principes et de son hisloirep interrogez-les aussi, et vous vernez a^ec étonnement qu'à cette question, dont la solution est en appa^ rencesi impliquée dans les usages du motet dans l'étude de la chose : Quel est l'objet de la philosophie! qu'à oetle qnesticm, dis-^je, il n'y a dans la plupart des esprits aucune répoose, et que dans les autres il y en a tant, et de si différentes, et de si contradictdres, qu'il est évideat qu'en parlant de cette science et en la cultivant, ceux mêmes qui ^s'entendent le mieux ne parlent pas de la mêose cbosOt ne cultivent pas la même chose : en sorte que pour rintelligence des uns la philosophieaun objet si obscur, qulls ne s'en tout aucune idée exprimable, et ^jue pmr cette des autres cet objet est pour aioai dire

DE L'OKGANISAHON

arbitraire, chacun le posant à sa lagon et le définissant comme il s'avise. ^

Tels sont les signes que présente la philosophie, et dont personne ne peut contester la réalité. Or» que le commun des hommes n'attache aucune idée ou n'atta» che qu'une idéevngueau mot qui la désigne, cela se conçoit et n'est point particulier à la philosophie ; mais que ceux qui cultivent cette science et que les livres qui en traitent la définissent de vingt manières différentes et souvent contradictoires, c'est un symptôme assuré que son objet n'est point encore déterminé. Or, cela ne peut provenir que de deux causes : ou de ce qu'aucun esprit n'ayant encore saisi la véritable unité de cet objet, 11 n'y ait encore que des hypothèses sur ce qui constitue cette unité ; ou de ce que, quelque esprit Fajant saisie telle qu'elle est, la vérité de cette unité n'ait pas encore été démontrée dè telle sorte que toute hypothèse contraire soil désormais devenue impossible sur la nature de cette unité.

Telles sont les deux seules suppositions qui puissent se concilier avec le fait de cette diversité de délinitions qui est incontestable en philosophie; et dans Tune et lautre il est vrai de dire que Tobjet de la science n'est point encore déterminé.

Que si des définitions nous passons à la chose définie, nous y trouverons le môme symptôme : car la diversité qui se remarque dans l'idée de la science se rencontre dans la science elle-même. Si Ton cherche en fait quelles sont les questions que la philosophie embrasse et qui sont de son domaine, on voit la nature et le nombre de ces questions varier d'une époque à une autre, et, dans la même époque, d'un philosophe à un autre philosophe. En effet, d'une part, le cadre des problèmes philo»

X>£S SGIËNGëS philosophiques. 77

sopbiques s'est tour à tour rétréci ou étendu selon les temps. Après avoir embrassé dans son vaste sein tous les piûblèriK s possibles, on Ta vu réduit à n'en contenir que quelques-uns, puis, envahissant de nouveau le terrain qa*il avait abandonné, reprendre un moment sa première étendue pour se retirer de nouveau, et n'en occuper plus qu'une partie. D'une autre part, tel philosophe étend la philosophie à des problèmes que tel autre en bannit, et en exclut d'autres problèmes que celui-ci y admet; ici le cercle est très-étroit, Ik il est très*large, et il n*y en a pas deux qui ne présentent des différences essentielles. Et ces diversités ne se rencontrent pas seulement entre des systèmes appartenant à des époques différentes; elles se montrent entre des systèmes créés le même jour, dans la môme ville, et édiflés t)our ainsi dire face face. £t cela n'est pas vrai seulement des époques antérieures de la philosophie; ce phénomène, qui a été de tous les temps, continue à se produire dans le nôtre.

Or, celte diversité dans les problèmes assignés à la phiiûsopiiie ne démontre pas moins que la diversité de ses définitions que l'objet de cette science n'est point déter* miné : car, s'il l'était, il y aurait un signe assuré pour résoudre quelles questions sont de son domaine et quelles questions n'en sont pas. Les unes donc y seraient unanimement admises, ellesauUes en seraient unanimement exclues. Il résulterait de là que les mêmes et en même nombre y seraient comprises par tous. Aucun physicien ' n'admet dans la physique des questions de cliiinie; aucun chimiste daps la chimie des questions de physique; et tous les physiciens comme tous les chimistes sont d'accord sur les questions qui sont du ressort de leurs sciences respectives. Et pourquoi) C'est que, Tunité de

DE L ORaâiKISAÏIÛN

chacune de ces sciences étant détermiiiét', il y a un signe . certain pour démêler ce qui lui apparlieat ou ne lui appartient pas. Si donc il y a diversité entre les phikvsophes sur les questions qui sont philosophiques, c'est nécessairement que ce signe certain n'est pas décoo* Tert, et que, chacun décidant la question avec le crUê^ rium ou la définition hypoliiéûque qu*il a adopté, les résultats sont différents conune ces mterium, arbitraires comme eux.

Mais une preuve encore plus certaine, s'il est possible, que ce critérium n'existe pas, ou du moins n'est pas filé, c'est l'expérience suivante. Prenez toutes les questions qui aient jamais été introduiies et comprises dans l'olajet de la philosophie, el demandez-Tous sueœssiYemettt pour chacune à quel litre el comment elle en fait parlie : vous trouverez qu'il vous est impossible de résoudre la question. En effet, si vous vous placez dans une certaine définition donnée |jai' un certain philosophe, vous pourrez bien, armé de cette détinîtion, admettre tel pro» Même et en exclure tel autre ; mais changez de système : au nom de la délinition différente donnée par ce nouveau système, vous serez forcé d'exclure de la philosophie le problème que tout à Theure vous y admettiez, et d'y admettre celui que vous en rejetiez. Or, à laquelle de ces deux définitions vous arrêter? à la pre^ mière ou à la seconde? Rien ne peut vous l'apprendre : car elles n'ont pas plus d'autorité l'une que l'autre; elles sont également dépourvues de cette sanction d'une adoption universelle qui seule pourrait les consacrei'; et la preuve, c'est qu'aucune n'est respectée, c'est qu'uni ptbilosophe nouveau survenant ne se fait aucun scrupule

de les rejeter iuules les deux et d'en inveiUer une troisième : témoignage certain que rien n'est arrêté sur

l'objet de la philosophie, et que la véritable imité de cette science est encore en question.

Or» sli en est ainsi, comment pourrait-on savoir quelles sont les grandes divisions dans lesquelles vienneni se distribuer les recherches qu'elle embrasse? Quand on ne sait point encore ce qui fait et ce qui ne fait point partie d'une science, à plus forte raison doil-on ignorer comment se distribuent et se classent les questions qui en font partie ; car il faut deux choses pour que cette classilication soit possible :1a première, qu'on connaisse quelles sont les questions à classer; la seconde, qu*on sache quel Hen commun unit ces questions et en fait un loiit. Kii effet, si on ignore les éléments à chisser, la matièremémc delà classification manque; et, si, les éléments connus, on ignore leur dépendance, le principe de la classification, qui est cette dépendance même, n'existe pas. Or, tant que Tobjet d'une science n*est pas déterminé, ce qu'elle embrasse est inconnu, et le lien qui unit ce qu elle embrasse l'est pareillement. Il est donc impossible de se représenter et les recherches qu'elle comprend, et Tordre dans lequel ces recherches se distribuent naturellement. Le cadre de la science, qui n'est que la vue précise des divisions naturelles de l!ohjet de cette science dans leurs rapports naturels, est, eu d'autres termes, impo^sstfole à concevoir et à tracer.

Et si le cadre est impossible, la méthode ne Test pas moins : carie premier éléiuenl de la mélhodi^ est Tordre dans lequel les questions doivent être abordées pour être résolues. Or, cet ordre ne saurait ôti e déterminé tant que la dépendance des questions ne Test pas; et ces dépendances à leur tour ne sauraient Tètre tant que le nombre fit les rap[)orls de ces questions sont inconnîîs. D'autre part, le second élément de la méthode d'une science

DE L UHGANISATION

est la méthode spéciale qui doit être appliquée à chaque question. Or, la découverte de cette méthode implique des connaissaDces intérieures» qui sont elles-mêmes '

impossibles tant que ruLjel de la science cl bou cadre sont ignorés. *

DËUXlÈxME PARTIE.

Ce fut à Tàgc de vingt ans que je commençai à m'occuper de philosophie. J'étais alors à TÉcole normale ; et, bien que la philosophie fût au nombre des sciences à l'enseigaerneat desquelles il nous était donné de nous destiner, ce ne furent ni les avantages que cet enseignement pouvait offrir, ni une inclination prononcée pour ces sortes d'études, qui me décidèrent à m'y livrer* Je fus amené à la philosophie par une autre voie. Né de parents pieux, et dans un pays où la foi catholique était encore pleine de vie au coniniencement de ce siècle, j'avais été accoutumé de bonne heure à considérer l'avenir de l'homme et le soin dé son Ame comme la grande affaire de ma vie, et toute la suite de mon éducation avait contribué à fortifier en moi ces dispositions sérieuses. Pendant long temps les cioyances du christianisme avaient pleinement répondu à tous les besoins et à toutes les in« quiétudes que de telles dispositions jettent dans TAme. A ces questions, qui étaient pour moi les seules qui mérila^nt d'occuper Thomme, la religion de mes pères dormait des réponses, et ces réponses, j'y croyais, et grâce à ces croyances la vie présente m'était claire, et par delà je voyais se dérouler sans nuage l'avenir qui doit la suivre. Tranquille sur le chemin que j'avais

m L'ORGANISATION

à suivre en ce monde^ tranquille sur le but où il devait me conduire dans Fautre, comprenant la vie dans ses deux phases, et la mort, qui les unit, me comprenant moi-même, connaissant les desseins de Dieu sur moi, et Taîmant pour la bonté de ses desseins, j'étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et certaine en une doctrine qui résout toutes les grandes questions qui peuvent intéresser Thomme. Mais, dans le temps où j'étais né, il était impossible que ce bonheur fût durable ; et le jour était venu où du sein de ce paisible édifice de la religion qui m'avait recueilli à ma naissance, et à l'ombre duquel ma première jeunesse s'était écoulée, j'avais tendu le vent du doute qui de toutes parts en battait les murs et 1 ébranlait jusque dans ses fondements. Ha curiosité n'avait po se dérober à ces objectk)!» puissantes, semées comme la poussière dans ratinosphùrc que je respirais |)ar le géiiie de deux siècles de scepticisme. Malgré l'effrcH qu'elles me causaient, et peut-être à cause de cet effroi, ces objections avaient loi lemenL saisi mon intelligence.

En vain mon en&noe et ses poétiques Impressions, ma .

jeunesse et ses religieux souvenirs, la majesté, Fantiquité, l'autorité de cette foi qu'on m'avait enseignée^ toute ma mémoire, toute mon imagination, toute mon âme, s*étaient soulevées et révoltées contre cette invasion d'une incrédulité qui les blessait profondément : moa coBur n'avait p» défendre ma raison.

L'autorité du christianisme une fois mise en doute à ses jeux, elle avait senti tremUer dans lair fondement toutes-ses convictions; elle avait dû, pour les raffermir, examiner leur valeur, et, avec quelque partialité qu'elle fut entrée dans cet eiameo, elle en était sortie sceptique. C'est sur cette pente que mon intelligence avait

glissé, et que peu à peu elle s'était éloignée delà foi. Mais celle mélancolique révolution ne s'était point opérée au grand jour de ma conscience : trop de scrupules, trop de vives et saintes affections, me Tavaient rendue redoutable pour que je m'en lusse avoué les progrès. £iie s*était accomplie sourdement, par un travail involontaire dont je n'avais pas été complice, et depuis longtemps je n étais plus chrétien, que-, dans Tinnocence de mon intention, j'aurais frémi de le soupçonner ou cru me calomnier de le dire. Mais j'étais trop sincère avec moimême, et j'attacliais trop d'importance aux questions religieuses pour que, l'âge affermissant ma raison, et la vie studieuse et solitaire de TÈcole fortifiant les dispositions méditatives de mon esprit, cet aveuglement sur mes propres opinions pût longtemps subsister.

Je n'oublierai jamais la soirée de décembre oti le voile qui me dérobait à moi-même ma propre* incrédulité fut déchiré. 3'enlends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue où longtemps après l'heure du sommeil f avais coutume de me promener; je vois encore cette lune à demi voilée par les images, qui en éclairait par intervalle les froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient, et je ne m'eii apercevais pas ; je suivais avec anxiété ma pensée qui de couclie en couche descendait vers le fond de ma conscience, et, dissipant l'une après Tautre toutes les illusions qui m'en avaient ja^ue^là dérobé la vue, m'en rendait de moment en moment les détours plus visibles.

En vain je m'attachais à ees croyances deimtères comme un naufragé aux débris de sou navire; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enbnce^ ma famille* mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré;

Sk DE L'ORGANISATION

rinflexible courant de ma pensée était plus fort ; parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obligeait à tout lais*

ser; Texamen se poui buivait plus obstiné et plus sévère à mesure qu*il approchait du terme, et il ne s*arrèla que quand il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond de moimême il n'y avait plus rien qui fût debout.

Cè moment fut affreux; et quand vers le matin je me jetai épuisé sur mon lit, il nie sembla sentir ma première vie, si riante et si pieiue, s'éteindre, et derrière moi s*en ouvrir une autre sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec nui f;ilale pensée qui venait de m'y exiler et que j*élais teutc de maudire. Le§ jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie. Dire de quels nioavements ils furent agités serait trop long. Bien que mon intelligence ne considérât pas sans quelque orgueil son ouvrage, mon àme ne pou* vait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine; par des retours violents elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus; elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par interv^dles rallumer sa foi.

Mais les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle, et ces lueurs s'éteignaient bientôt. Si, en perdant la foi, j'avais perdu le souci des questions qu'elle nVavaiL résolues, sans doute ce violent état n'aurik pas duré longtemps, la fatigue m'aurait assoupi, et ma vie se serait endormie comme tant d'autres, endormie dans le scepticisme. Heureusement il n'en était pas ainsi; jamais je n'avais mieux senti l'importance des problèmes que depuis que j*en avals perdu la solution. J étais incrédule, mais je délestais l'incrédulité; ce futlà ce qui décida de la direction de ma vie. Ne pouvant sup-* porter rincertitude sur l'énigme de la destinée humaine.

n'ayant plus la lumière de la foi pour la résoudre» il ne me restait que les lumières de la raison pour y pourvoir. Je résolus donc de consacrer tout le temps qui serait nécessaire, et ma vie s*il le fallait, à cette recherche : c'est parce chemin que je me trouvai amené à la philosophie, qui iiie sembla ne j^ouvoir être que cette recherche même.

Je demande pardon à mes lecteurs de leur en avoir fait pai^courir les détours. .Mais si dans la suite je n'ai pas reculé devant les innombrables difficultés que ïé^ Iode de la philosophie présente à un esprit sévère, et si toujours et avant tout j*ai été principalement préoccupé du besoin de réformer cet état et d'introduire dans cette âcience l'organisation et la méthode qui ny sont pus, c*est au motif puissant qui m'en a fait entreprendre Té- * lude, et à l'ardent désir d'arriver à des vérités certaines sur quelques-unes des questions qu'elle embrasse, qu'il en &at rapporter la cause ; il suffira du reste qu'on veuille bien achever la lecture de ce discours pour s'en convaincre*

Le moment et le lieu où je formai le projetquejevieiis de dire ne pouvaient être plus favorables à son exécution. La France, après le sommeil de TEmpire, s'éveillait alors au mouvement philosophique* Deux hommes, d un caractère et d'un talent tout opposés, mais également rares, venaient de le ranimer : l'un, en reproduisant, dans un langage admirable de clarté et d'élégance, les doclriacs métaphysiques de Condillac, avait, pour ainsi dire, ressuscité la philosophie du dix-huitième siècle à la Faculté des lettres ; l'autre, en attaquant, dans des le* çons d'une incomparaijle logique, ces mêmes doctrines, venait de prendre l'initiative de l'inévitable réaction que le génie du dix-neuvième siècle naissant devait dévelop- IHîr contre celui du dix<*huitième« Deux années d'ensei-*

DE L'uKGANISATlON

gnement avaient suffi à ces deux lilluslrcs professeurs pour poser le débal, et y entraîner à leur suite loule la jraiiêflse ; Tan et I*antre venaieTit de se taire, et l'École normale était pleine du souvenir de leurs paroles et de l'ardent intérêt qu'elles avaient inspiré. Parmi les esprits distingués qu'elle renfeiiiiait, les deux philosophies avaient trouvé leurs représentants, et, comme dans le monde, mais avec plus de vivacité, d'enthousiasme et de force, deux camps s'y dessinaient. Les esprits élégants et seeptiques étaient pour les doctrines anciennes; les esprils ardents, naturellement plus révolutionnaires, pour les nouvelles ; et, dans les vives discussions qui

s'engageaienî, on ne pouvait pas encore prévoir, ce qui néann^ns dans un séminaire de jeunes gens devait nécessairementarriver, la défaite du passé et le triomphe complet des doctrines nouvelles. Un homme, tout jeune encore, mais qui depuis n'a jamais été plus remarquable par son éloquence qu'il ne l'était alors, se ti ouvait à la téte de ce dernier parti. Après avoir été au rang des élèves, il venait de passer à celui des maîtres. Une conférence de philosophie lui était contiée dans le sein de Ticole, et tout ce qui s'intéressait à ces débats, à quelque camp qu'il apparlîiil, attendait impatiemment l'ouverture de ses leçons. On pçnt juger si, dans la situation où je venais de tomber, moi qui n'avais entendu W M» La Romiguière ni M. Koyer-Goliard , je partageais cette impatiefiee.

Et toutefois, et le débat qui s'agitait autour de moi, quand j'en eus compris le sujet, et les leçons si brillantes du jeune professeur qui devaient, dans le sein deTEcote du moins, y mettre lin, quand j'eus commencé à lessuivre,'se trouvèrent bien loin des choses auxquelles je rêvais et qui tourmentaient mon inleUigence et mon

DES SGI£NC£S PHILOSOPHIQUES. 87

cœur. Mou esprit, en abordaDt la philosophie, s*était persnadé qu'il allait rencontrer une science régufière qui, après lui avoir moniré son but et ses procédés, le conduirait^ par des chemins sûrs et bien tracés^ à des Gonnaissances certaines snr les choses qui intéressent le plus rbomme. Il ne s*était point rendu un compte bien net dacercle de questions que cette science emteassait ; mais il se Tétait figuré iininense ; et, parmi ces questions, il n'avait pas douté un moment qu'au premier rang, et eomme la fln dernière de la philosephie, ne se trouvassent celles qui rinquiétaient, ceUeddont, en perdant la foi, il avait perdu la solution, fin nn mot, mon intelligence, excitée par ses besoins et élargie par les enseignements du christianisme, avait prêté k la phi* losopble le grand objet, les tastes cadres, la sublime portée d une religion. Elle avait égalé le but de Tune à cdoi de l'autre, et n'avait rêvé de différence entre elles que celle des procédés et de la méthode : la religion imaginant et imposant, la philosophie trouvant et tenontrant.

Telles avaient été ses espérances ; et que trouvait-elle ? Tonte cette lutte, qui avait ranimé les échos endormis de 'a Faculté et qui remuait les têtes de mes compagnons d'étude, avait pour objet, pour unique objet, la question deTorigine des idées. Condillac l'avait résolue d'une façon que M. La Romiguière avait reproduite en la modifiant. M. Royer-CMIard, marchant sur les pas de Beîd, ravait résolue d'une autre; et M. Cousin, évoquant tous les systèmes des philosophes anciens et modernes sur ce point, les rangeant en bataille en face les uns des autres, s'épuisait à montrer que M. Royer-Gollard avait raison ^Condillac tort. C'était là tout; et, dans impuissance où j'étais alors de saisir les rapport» secrets qui lient

les problèmes en apparence les plus abstraits et les

plus morts de la philosophie aux questions les plus vivantes et les plus pratiques, ce n'était rien à mes yeux. Je ne pouvais revenir de monélonnement qu*ons*occupàt de rorigine des idées avec une ardeur si grande, qu'on eût dit que toute la philosophie était là. Encore si; pour consoler et rassurer ceux qu*on enfermait ainsi dans une aride et étroite question, on eût commencé par leur montrer le vaste et brillant horizon de la philosophie, et dans cette perspective les grands problèmes iiuinains chacun à leur place, et le chemin à parcourir ' pour les atteindre, et l'utiUté de la question de Torigine ,des idées pour les seconder, cette carte du pays, en m'éclairant, m'eût fait prendre patience. Mais non, cette carte régulière de la philosophie, qui n*existait pas et qui n'existe pas encore aujourd'hui, on ne pouvait la donner» et le mouvement philosophique d'alors était encore trop jeune pour qu*on en sentit bien le besoin. M. La Romiguièrc avait recueilli comme un héritage la pliilosophie du dix-huitième siècle rétrécie eu un problème, et ne l'avait pas étendue. Le vigoureux esprit de M. Koyer-GoUard, recoiuiaissant ce problème, s'y était enloncé de tout son poids et n'avait pas eu le temps d'en sortir. H. Cousin, tombé au milieu de la mêlée, se battit d'abord, sauf à en rechercher la solution plus tard. Toute la philosophie était dans un trou où Ton manquait d*air, et oà mon Ame, récemment exilée du christianisme, étouffait; et ceperidautrautorité des maîtres et la ferveur des disciples m'imposaient, et je n'osais montrer ni ma surprise ni mon désappointement*

Il est certain que, si je me fusse trouvé libre à l'époque de ma première rencontre de la philosophie, comme jieut rétre un étudiant qui suit les cours publics d'une

Faculté^ j'aurais laissé là mon matlre et ses lecoDS, et je

me serais mis à chercher seul la philosophie, qu'oii ne iDe montrait pas, et à poursuivre à ma manière la solulion des mérités qui m'intéressaient, liais à TËcole nous étions soumis à un cours réguher d'études; et, soit qu'on goûlât ou qu*on ne goûtât pas la pliilosophie, il fallait en écouter. Mon premier mouveiiieut vint échouer contre ce dmir, et bientôt je trouvai des motifs de ne point re^ gratter qu'il en eùl été ainsi.

£a effet, quelque étroite qu'elle fût à mes yeux, la question qui se débattait devant nous ne tarda pas à m'intéresser, non qu'elle parût déjà im portante à mon l)ut, mais parce que c'était une Recherche rationnelle, et que dans la méthode sévère du pt olesseur je trouvais un modèle des procédés à suivre pour atteindre mon but avec certitude. J'étais heureux d'exercer ma raison, de la seiUu marcher avec fernielé et sùieté. Les analyses de &its incontestables auxquelles nous nous appliquions» et les luttes serrées qm nous engagions avec les différents systèmes, étaient pour nous comme les exercices d'un manège. J'apprenais à conduire ma raison, j'apprenais à avoir coniiance en elle. J'étais rassuré de trouver si puissante madernière et ma seule ressource pour recouvrer ce que j'avais perdu et rallumer mon flambeau éteint. Bientôt à cet attrait purement scientifique qu'exerce sur un esprit naturellement droit toute recliercbe régulière de la vérité s'en vint joindre un autre plus puissant, quand je découvris la portée de cette question de l'origine des idées, quand je vis qu'elle n'élâit rien moins que celle même de la certitude» et qu'elle

impliquait secrctement toute la logique.

Une première clarté fut comme le signal de plusieurs autres^ qui pénétrèrent successivement dans mon esprit,

et, tout enrappi ivoisant à la métaphysique abstraite, déposèrent en loi de» germes féconds» Ainsi, je commençai poor la première fois à entrevoir ce que c'était que la logique et quels rapports elle soutenait avec toute redberebe et tonte science possible. D*un autre côté, en observant comment, de Tétude des procédés naturels des facultés humaines dans Tacquisition des idées, on déduisait et les règles à suivre dans la recherche de la vérité et les condilioiis de ccililiulc dans celte recherche, c'està-dire la logique tout entière, j'eus la première vue de l'utilité de la psychologie ou de Fétude de k nature humaine, et de la liaison qui pouvait exister entre cette étude et la solution de certaines questions philosophiques. De plus, en voyant ainsi une question aussi claire en apparence que celle qui nous occupait se ratUcher à d'autres par d'indivisibles fils, je commençai à me trouver moins perdu dans le coin obscur du domaine de la philoï^opliie où Ton m'avait jeté, et à me persuader que, puisqu'il y avait des dépendances entre quelques-unes des innombrables questions que J*y entre» voyais, il pourrait ne m*être pas impossible un jour, en suivant ces dépendances, de m'y orienter et d'en découvrir l'étendue et les chemins* Enfin, en voyant tant de systèmes anciens et nouveaux, évoqués devant nous sur cette question, répondre de tant de façons différentes, et, après toutes ces réponses, laisser encore incertaine la véritable solution à trouver, je compris que j'avais trop présumé et de la philosophie et de moi-même en demandant si vite à l'une les vérités que je cherchais, et en comptants! légèrement sur mes propres forces pour les découvrir à son déiaut.

J'entrevis par là, indépendamment de ma propre faiblesse, et le peu de certitude qu'avait eue jusqu'à présent

kméthoôe de la scleace, et la manière de lui en donner, et les lumières qu'on pouvait tirer de l'histoire de la philosophie pour y parvenir. Toutes ces idées, et plusieurs autres qui naissaient de mes réflexions ou qui m'étaient suggérées par les Tues qui jaillissaiant de temps en temps de notre enseignement, n'étaient que des éclairs à tiavers la nuit profonde qui couvrait pour moi la phi-* losophie. Mais, si vagues qu*eUes fossefit, et si vaste qu'elles oje montrassent la carrière que j'avais à parcourir, eUes eurent la propriété de me calimer, comme le fout aux premières lueurs du crépuscule les lignes obscures et indécises d'un pays Inconnu dans lequel on vo;^[e. De plus, en m'ouvrant ainsi quelques perspectives à travers la philosophie et son histoire, elles me fécoBcilièrent avec ce que je faisais en me prouvant que ce que je faisais n*étaît pas inutile. Mais surtout elles m'éclaii aient sur mon ignorance, que je ne coniiaissais pas»

A la vue de tant de questions auxquelles je n*avais jamais songé, de tant d'abunes que je ne soupçonnais pas, à ces hk&ars rapides qui me montraient dans Tombre les chutes du génie, les incertitudes de la science, les imperfections des métliodes, je sentis que ce nouvel océan sar lequel je venais de m'embarquer était plus vaste et pins semé d*écueils que je ne Tavais pensé; je sentis que je manquais de toutes les notions liumuines pour y nsL- Yigu^, et que je n'avais rien de mieux à fiiire pour les ^c^uérir que d'y feirc à l'aventure quelques voyages à la suite de ceux qui se présentaient à moi pour m\y guider.

fut là la ré^ution à laquelle je m'arrêtai, et qui était J*phis raisonnable que je pusse prendre dans ma situa- ^on. Convaincu que mon heure de penser pai' moi-même ^d'exécuter mon projet n'était pomt venoe, quel parti

9â . DE L'ORGANISATION

pouvais-je prendre, sinon celui de demeurer passif, de laisser venir à moi les idées et rexpérience» d'attendre patieninicnL du leni[)s cl des leçons de mesmaîli es le débrouiiiement de ce nuage qui enveloppait à mes yeux la philosophie, et, s'il ne Tenait pas) de tenter par moimême un jour de Topérer, quand j'aurais acquis, à travers cette longue expérience, el les notions, et I habileté, et la force qui me manquaient à présent!

Pour exécuter ce projet, je n'avait qu'une choseà faire, c'était de déclarer que je me destinais à renseignement de la philosophie. Par là, sans être entièrement dérangé des autres études auxquelles le règlement obligeait tous les élèves de TËcole Je pouvais y consacrer une moin* dre partie de mon temps, et en réserver une plus grande aux matières que je serais bientôt obligé de professer. A cette époque, le régime de TÉcole était plus libéral sous ce rapport qu*il ne le devint quelques années plus tard. On tolérait de bonne heure ces vocations spéciales quand elles se déclaraient avec quelque énergie, et on souffrait volontiers la concentration d'études qui en était la conséquence. Je pus donc, une fois mon choix accepté, me livrer presque exclusivement à la philosophie, el je puis dire que pendant dix-huit mois, c'est-à-dire jusqu'à ma sortie de l'École, je ne m'occupai sérieusement d'aucune autre chose*

Duraiil CCS dix-huit mois, mon jeune maili e ii avait point un moment abandonnéla méthpde qu'il avait embrassée. A la Faculté, où il suppléait M. Royer-GoUard, couime dans ruilérieur de l'École, où il développait les leçons de la faculté» son enseignement avait continué à porter sur des questions détachées ; et telle était la vigueur avec laquelle il en fouillait tous les replis, et l'étendue avec laquelle il exposait et discutait les systèmes de

DES SaENCES PHILOSOPHIQUES. . 93

la plulosophie moderne sur ces questions^ qu*à la saite du problème deTorigine de nos idées^ un seul avait sutû pour remplir ces dix-huit mois de leçons, celui de la nature du moi et du passage du moi au monde extérieur; encore n'avait-il abordé ce second problème que comme corollaire du premier, et élait-il loin de l'avoir épuisé. Des résultats approfondis sur deux questions psychologiques, de puissants exemples de recherches, et qtielques idées plus générales jetées et reçues en passant, voilà donc quelles étaient mes provisions philosophiques lorsque, mon noviciat à TÉcole étant expiré, je fus appelé à professer à mon tour.*

ÏD réfléchissant depuis et sur les causes qui avalent ^ déterminé notre jeune maître à nous laisser dans cette étrange sihiation, et sur les effets qui en étaient résultés pour moi, j'ai parfaitement compris les unes et je me ^uis félicité des autres. Jeune comme nous, et comme Aons aussi nouveau venu dans la philosophie, M. Cousin, débutant, partageait notre inexpérience. Ce que nous %norions,iirignorait;ce que nous aurions voulu apprendre, il aurait voulu le savoir. Mais, oblig^c d'ensei- ^er et ne sachant pas, il avait judicieusement senti qu'il ^des questions qui, par leur généralité même, ne iwuvaient être vaincuet^ par la force seule de l'esprit, et ^Dt la solution exigeait une foule de recherches par* liculières préalables. Telles sont en effet toutes les pestions qui portent sur Tensemble de la philosophie et de son histoire. Il les avaK donc écartées et ajournées, et il s*était replié sur les questions particuliè- ^% et, parmi celles-ci, sur le petit nombre de celles qu'avaient commencé à lui aplanir les leçons de sesmat- ^^^s. Une fois aux prises avec ces questions, il nousavait feit assister à ses propres recherches, et, jeune comme

94 BB L'aR6ANI8ATI0S

il était, il avait porté dans ces rechercbes tonte Farèenr^

toute ranaljse mifiutieuse, la scrupuleuse ligueur, qui sont le propre des débataii^«

C'est ainsi que deux questions ayaieot rempli dcttx années d'enseignement; de là tous les caractères decei enseigiiftiient^delàaiissi toutes ses chances :car ee qu'os vient de Irouver, on l'enseigne avec une pléuilude d'iatelligeiice et ùetto candeur de conviction qu'on ne re* trouve jamais; cl cette conviction, et celte ardeur, et cette rigueur de mélliodey passent du uiaîlrcaux é\èm; et c'est alors, et seulement alors, que lemattre a des ditciples. Plus tard, il ne trouve plus que des auditeurs. L'enthousiasme qu'il n'a plus, il ne lui est pas donné de le communiquer. Ainsi M. Cousin ne nous avait donirf que ce qu'il avait pu nous donner, il n'avait pas choisi; il avait obéi h la nécessité, mais cette nécessité même «nil produit des effets que l'enseignement le mieux calculé n'aurait pu donner* En suivant la redierdie ardente ds . mailre, nous nous étions enllammés de son ardeur; les CKcessives précautions que sa prudence avait répandues dans sa méthode nous avaient appris à fond tout le détail de l'art de poursuivre la vérité et de la tiouver. nème prudence, appUqoée à l'examen des 6j6tèmes,W avait enseigné à pénétrer jusqu'aux ejili ailles des opi* nions philosophiques et à les juger profondémenU Ënfii^i Tabsence môme de tout cadre, de tout plan, de idée sur l'ensemble de la philosophie, avait eu poui premier résultat, en mous la laissant inconnue, de laitf* dreplus séduisante à notre imagination et d'augmenter en nous le désir île pénétrer ses mystérieuses obsconl^ et, pour second, de nous obliger à nous élever fartKXS^ mêmes à ces hau tours, à nous créer par uous-mêines notre enseignement, à travailler par conséquent, à peu-

ser par nous-mêmes, et à le faire avec liberté et origilaiité: voilà ce que oous dûmes à M. Goosin. Je sortis de sesniffli» sachant très-peu, maiscaimble 4e chercher «et de trouver, et dévoré de Tardeur de la science et de la foi eB moHinèine.

Ce qui pouvait m'arriver de plus heureux après un tel Boviciat, c'était de me trouver, en y échappant, en feee d'un cours à faire^ de la nécessité de chercher par moimême la vérité au nuxnent même où j'étais le phM capâr

bledela trouver cl le plus ai dent à renlreprendre. Ce fut <

donc aussi une bonne fortune pour mon développement philosophique que cette double nomination par laquelle je fus chargé à la fois, et d'une chaire, à TÉcole, et d'une aaire an collège Bourbon. Mais, je dois le dire, quelque lionoré que je fusse de cette double marque de contianoe, et quelque heureuse que îél Féellemeoi pour mon esprit la nécesaté qu'elle m^imposaît, j'en fus d'abord épouvanté. On avait beau me dire que renseigne^ meot dont on me diargeait était élémentaire, c'était i»*ô-» cisémenl à cause de cela qu'il m'effrayait.

Si on m'avait laissé comme à M. Cousin la liberté de choisir mes questions, moins bien que lui sans doute, nuis dans la mesure de mes forces et en les concentrant tout entières et avec 4oot le temps nécessaire sur ces questions, je m'en serais tiré ; mais celle hherté ne m'é* tait point laissée. Cet enseigneaientamt sou prognaume ; ce programme il fallait on un an le remplir; et que cooipoeMil-Ulf Non pas une question, ni deux, nm pas Qiène one de ces sciences comprises dans le sein de la philosophie, mais trois de ces sciences : la psychologie, la logique et la morale ; encore cellenci devait-elle ètœ suivie des linéaments d'une quatrième, la théodicée.

C'était là ce qu'on demandait à moi, un esprit de vingt ans, à qui on n*amt enseigné ni l'une ni l'autre de ces

sciences, et qui dix-huit mois auparavnnt n'en avais aucune idée. Encore si j'avais été assez ignorant pour accepter quelque traité tout fait sur ces matières et le suivre! Mais non, on m'avait donné une méthode, on avait mis dans mon esprit une sévérité scientifique, qui ne pouvaient s'accommoder du dogmatisme de la plo* part de ces traités; et, quant au petit nombre des autres, ou je ne les connaissais pas, ou ils appartenaient à une école du dix-huitième siècle dont j'avais appris à apprécier et le peu d'étendue et le peu de profondeur dans les deux questions de l'origine des connaissances et de la nature du vrai. D'ailleurs, à la manière dont j'avais tu s'évanouir tous les systèmes de la philosophie moderne sur ces deux questions sous la critique de mon maître, j'étais porté à croire que tout était à faire, et qu'il nj avait rien à emprunter en philosophie. C'étaient donc trois sciences à créer, à Mtir de toutes pièces, qu'on donnait, et cela dans l'espace d'un an. En vérité, il 1 avait lieu de trembler, et cependant il était impossible que je reculasse.

Je me mis donc à l'œuvre avec courage et résolution. J'avais une idée bien nette de l'objet de la psychologiet et le peu que nous en avions fait l'avait été si bien et si profondément, que j'en possédais bien la méthode. Doué à un assez haut degré du sens psychologique ou de la^' culté d'observer les faits intérieurs, j'avais une granit inclination pour celte science. La question de l'origiB^ des connaissances, comme je l'ai dit, m'avait îoitit i la véritable logique. J'en concevais également bï^^ l'objet, et je voyais bien comment il fallait s'y

pour en résoudre les problèmes; c'était là mon côté fort. Onantàiamorale, je n'en avais aucune idée scientifique; je n'en avais que ces idées vagues que tout le monde en a. Là, tout était à découvrir pour moi, et l'objet de la sdence, et sa méthode, et la science elle-même. Ainsi, des trois sciences que j'avais à enseiicrner, je savais robjet et la méthode de deux» plus, quelques résultats isolés en psychologie et en logique.

On peut bien penser d'après cela quel énorme travail remplit toutes les minutes de cette première année de

proiessorat. J'avais bien vite reconnu que je n'avais pas assez de temps pour chercher une idée dans les livres, où Je ne trouvais d'ailleurs rien qui me fût clair, ou qui me parût méttiodiquement cherché et scientifiquement trouvé. J'avais donc jeté les livres, trouvant plus court de bâlirà neuf que de construire avec des matériaux empruntés. C'étaient donc des journées, des nuits entières de méditation dans ma chambre ; c'était nne concentration <rattention si exclusive et si prolongée sur les faits intérieurs où je cherchais la solution des questions, que je perdais tout sentiment des choses du dehors, et que, quand j'y rentrais pour boire et manger, il me semblait m^e je sortais du monde des réalités et passais dans celai des illusions et des fantômes. Ce qui me soutint et qui me sauva dans cette rude entreprise, ce furent et rexcellente méthode et le véritable esprit scientifique dont j'étais rempli. Passionné pour la précision, je ne m'arrêtais jamais à une idée vague ou à moitié éclaircie, et je m'obstinais jusqu'à ce qu'elle le fût complètement. Kn abordant une science, je cherchais d'abord dans la ïîature des choses quel était son objet vrai, et je déterminais cet objet avec une rigoureuse netteté. Je,me de->

mâiidais après, étant doiiué ce qu'elle se proposait de €oanattre, quels moyens rasprît hamain avait à a difrpoiHion pour y parmiir. Pats, ces moyens tpoiités, je décomposais avec sévérité Tobjet total dans ses parties mies, èt je fixais fordre oaturel ctaos lequel ms parties devaient être étudiées. Gelafeît, je conoentraîs tmte mon attention sur la première; j'opérais sur elle comme sur Tobjet total) analysant» ordoniumi les éléments analysés, et concenirant successivement mon attention sur 'Cbacuu. Après 4|uai je passais à la seoonde, et ainsi tle fluile. De cette manitoe mes rechercha et mon cours se

déroulaient avec ordre et clarté; mon esprii a^ùLail jamais égaré, mes llorces jao^ partagées; j'agissais sur •chaque point avec touie la puissance de mon attention, et en m'enfonçant ainsi, gi âce à l'ensemble [)osé d'avance, je ne me perdais pas. On ne saurait croire xxun* 4ien de difiicoltés redoutiMes oèdeiit à une telle méthode, et quelle vigueur elle donne. Mais je n'avais pas 4a folie piélention de h»ui trouver, de tout sch&im; je mais que les sciences ne ee toÊA pas d'un jet, qu*eUes sont Tœuvre du temps, et qu'il est plus important de ne pas y introduire d'erreur que d'y mettre quelques vérités de plus. Quand donc une diffiraUé résistait trop, je la constatais, je la signalais^ et la laissais à foudre. Forcé d'avancer, il y swait des questions que je me contentais de poser à leur piaoe et que je n'abprdais même pas.

J'eus le bonheur, dans cette année féconde, de ne

guère avancer de résultats que j'aie dû modifier ou rejeter IMU* la suite, ei je lui dois le germe 4e . la #l4*pftit de ceux Auxquels je suis arrivé depuis ^uince ans tant en psy-

-chologie qu'en logique : car, pour la morale, le temps

ne me permit que de TefOeurer. J'y revins Tannée sui«

vante, ainsi que sor la tbéodicée, ayec plus de détail.

Mais, pour cctfe première amiéo, elle fui toute psychologique et logique, surtout psychologique, car je tirai m logique de ma psychologie : elle fut doue toute d'ob» servation et de faits, et ce fui là que s affermit en moi celte prédilection pour la science et i'observatioa de» phénomènes de Tesprit, à laquelle je dois tant.

J'avais tellement assoupli mon intelligence à l'observation intérieure par le rude exercice auquel , la néce&- AédVoir trouvé h heure fixe Tobligeait, qu^elleaTait fini par s'y plier avec autant de facilité qu'à Tobservation extérieare. Elle analysait là^ elle distinguait ici, elle expérimentait là, comme celle du chimiste au dehors. Elle avait appris aussi à se concentrer à volonté, et longtemps, et sans distraction, sur le sujet que je désirais, limais depuis je n'ai joui de cette autorité sur l'instrument intellectuel au même degré. La même nécessité n'existant pas, les habitudes d'obéissance eontradtées seiis cette forte discipline se sont ralenties, et ma voloiité n'a pas eu le courage de les rétablir dans toute la per^* faction qu'elles avaient alofs.

Le sentiment de cette puissance de réflexion et, de méthode que j'avais acquise, et l'expérience des résultats^ nombreux auxquels elle m'avait conduit dans le court espace d une année, eurent sur moi une grande et durable influence. Je perdis le goûl d'aller chercher et emprunter ailleurs ce que je pouvais trouver et acquérir par moi-même* Les livres^ les cours, ne me furent plua rien. Si j'ouvrais le» philosophes, si je continua» d'assister le plus souvent que je pouvais aux leçons de Goosin^ c'était plutôt pour apprendre oà^ étaîenl ka 9«estions que pour en obtenir la solution. Ce que j^

100 i DE L'ORGANISATION

sais, ce que j'entendais de philosophie, n'avait sur moi d'autre effet que de me donner matière à penser, à chercher. J'en vins môme à me convaincre que je ne comprenais véritablement que ce que j'avais trouvé moimême ; une foule de choses que j'avais lues ou qu'on m'avait enseignées, et que j'avais cru entendre, m'étaient apparues sous une lumière si nouvelle et avec une clarté si supérieure quand je les avais retrouvées dans le cours de mes recherches personnelles, que je perdis toute foi à rinstruction transmise; et dès lors je n*ai point changé d'opinion. Je puis dire que je n'ai jamais compris des philosophes que ce que j'avais compris avant de les lire ; aussi depuis cette époque j'ai pu devoir aux autres bien des excitations, bien des indications utiles ; mais je n'ai rien su que ce que j'ai trouvé ; et quand il m*est entré dans la tète des opinions qui étaient aussi les leurs, c'est que mes recherches comme les leurs y avaient abouti.

• Ainsi s'écoulèrent pour moi les deux premières années de mon proiessorat ; et, si Ton veut réûèchir aux travaux qui les remplirent, on croira facilement qu'ils ne laissèrent aucune place à l'examen de ces questions générales dont je m'étais d'abord si vivement préoccupé. Je révais bien de loin en loin à ces questions, chemin faisant; quelques idées, quelques lumières, jaillissaient bien de ces reclierclies spéciales, que j'aurais voulu suivre et pousser; mais je n'en avais pas le loisir ; et la nécessité de préparer une prochaine leçon coupait court à mes rêves et me forçait d'ajourner à une autre époque le soin de tirer parti de ces clartés accidentelles.

Je dois même ajouter, pour être vrai, que cet ajournement m'était devenu moins pénible. Les recherches particulières auxquelles mon devoir me condamnait

J.Û by Googl

DES SGIENGËS PHILOSOPHIQUES. 101

araieat de jour ea jour revèlu & mes ]feux un intérêt plus puissant. Xaimais à trouver la vérité pour ellemême, pour le plaisir de la découvrir, de la voir, de la posséder. Ces faits psychologiques que je constatais, ces lois de la nature humaine que j*en induisais, ces règles pour la conduite de l'esprit, ces conditions de certitude que je tirais de ces lois, tout cela, comme je le vis bien mieux par la suite, et comme je le sentais déjà peut-être ol)scurément> pouvait bien et devait bien un jour ni'élre Irès-utile pour résoudrè les questions qui intéressent rhomme et qui m'avaient conduit à la philosophie ; mais tout cela ne me plaisait pas pour celte raison, tout cela me plaisait par soi-même. J'avais retrouvé ce que m'a* ^ient donné jadis les mathémaliqucs pures, ce bonheur parfaitement désintéressé aussi et purement scientifique; mais je l'avais retrouvé à un bien plus haut degré, parce qu'alors je ne faisais qu'a[)prendre des vérités trouvées, tandis qu'ici je trouvais moi-même, et aussi V^vce que là les vérités étaient de raisonnement, tandis quici elles étaient d'observalion, et que, pour mou esprit du moins, les vérités de fait ont bien plus de charmes que celles de raison, et Tart de Tinduction plus d aiirait que celui de la déduction. Cet amour de ce que je faisais me rendait donc moins pressé de retourner aux questions qui m*avaienl premièrement tant agité.

£t toutefois, la préoccupation de ces questions n*était pas éteinte dans mon cœur; elle y subsistait tout entière, et par intervalle, quand j'avais quelques heures à rêver ^ nuit k ma fenêtre ou le jour sous les ombrages des Tuileries, des élans intérieurs, des attendrissements oublis, me rappelaient à mes croyances passées et éteintes, à Tobscurité, au vide de mon &me, et au projet

Bos DE voBaàJsmkrm

foojours ajourné de te eoînbler. Ces questions dies*

mêmes vivaient secrètement d.'ins mes pensées. Elles y subissaient à mon insu ce travail mystérieux, cette fermentatioA soorde, qtn les a^nos d*nne manière fi étrange» et qui Êiit qu^après de longs intervaile.s» pendant lesf|nel$ on n'a pas son^é à nn proMème qu*dn s'ôMt efforcé de résoudre, toul à coup un matin, et sans qu'o» devine comment, î) vous revient et vous apparaît véaobÊ. Au fond, il se détachait de fout ee qne je faisais, de tout ce que je trouvais, de tout ce que j]apprenaîs dans mes recherches, des idées, qui venaient seerètement se grouper autour de ces problèmes délaissés, et qui peu à peu en débromDaîent obscorément les énigmes» Toutes ces idées, je n'en avais pas conscience, mais je devais les retrouver quand le temps me serait donné de revaûr à mon projet primitif et de Teiréeiitcnr.

Ce temps, que j'osais à peine enlrevoir dans le lointain de ma vie, arriva beaucoup plos vite qne je n*avais compté. Une maladie nerveuse résultant du travail obstiné auquel je me livrais depuis quatre ans, m'obli** gea à aller chercher dans mon pays un repos nécessaire. J'avais pensé qu'une année me sutlirait; mais, après cette année, étant revenu à Paris et y ayant repris mes cours, je pus à peine atteindre les vacances suivantes; il fiEdlut regagner de nouveau la maison paternelle, el j consacici une autre année encore au rétablissement de ma santé. Ces deux années de retraite ne furent point perdues; elles ont été les plus (ëcondes et les pins heoreuses de ma vie ptiilosophique, quelques souffrances physiques et morales qui les aient remplies. Débarrassé de tout devoir et de toute contrainte, ma pensée put s'attacher librement aux dioses qui la trouMaienl de^ pois si longtemps, et, avec toute la force et rexpérmice'

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DES SdBUDBS PHILOSOPHIQUES» lOA

qa'eDe arait acquiBes, s'en rendre un compte net, et»

anl-int qu'il était en elle, les éclaircir.

ïout, dans ia situation oà je me trou? ais^ semblait coneonrir à ftrire prendre h mon esprit cette direetbfl. Je me retrouvais sous le toU (m s'était écoulée mon faoSuÊte^ an milieu des personnes qui m'avaient A len*' drement élevé, en présence des objets qui avaient frappé^ mes yeux, touché mon cœur, affecté mon intelligence

fais les plus beaux jours de ni;i première vie. Chaque TOix que j'entendais^ chaque objet que je voyais, chaque tien oè je portais mes pas, ravivaient en moi les souve'nirs éteints, les impressions eitacées de cette preaiière m. Mais, en rentrant dans mon Ame, ces souvenirs et ces impressions n'y trouvaient plus les mêmes noms. Tout était comme autrefois, excepté moi. Cette ^^iise,. o> y célébrait encore les saints mystères avec le même recueillement ; ces champs, ces bois, ces fontaines, ou encore au printemps les bénir; cette maison, on y devait encore, au jour marqué, un autel de fleurs el de îeuiilage; ce curé, qui m'avait enseigné la foi, avait ^^i, mais il était toujours là, croyant toujours ; et tout ^ que j'ainia», et tout ce qui m'entourait avait le même ht mtaie Ame, le même espoir dans la fol. Moi seul lavais pet due; moi seul étais^dans la vie sans savoir ni comment ni pourquoi; moi seul, si savant, ne savais ^n; moi seul étais vide, agité, privé de lumièi es, aveu- Sl<^ et inquiet. Devais-je, pouvais-je demeurer plus long- ^ps dans cette situation, et, puisque la foi ne pouvait se ï'clever, avais-je du temps à perdre pour essayer d'appU-* qoer èees grandes questions, devenues des énigmes pour ^yeux, ceUe raison qui maintenant savait chercherla ;énté et la trouver?

était impossible que ce double appel de mes souve-

ïOk DE L'ORGANISATION

nirs et de ma conscience ne ranimât pas à un haut degré tous les besoios intérieurs qui m'avaient conduit à la philosophie, et ne m^enflammàt pas d*une nouvelle ardeur pour les grandes questions qui intéressent rhomme. J'employai donc tous les moments que me laissait ma santé pour 3 songer avec celte intensité d'attention et cette régularité de procédés que j'avais acquises.

Avant tout, je sentais que je devais me rendre un compte exact de ce que je voulais savoir, me faire une idée bien nette des difficultés que favais à surmonter pour parvenir à le savoir, puis, ces difficultés étant clairement posées, examiner les meilleures mesures à prendre, le meilleur ordre à suivre pour les résoudre.

Que voulais-je savoir? je voulais savoir la solution de certaines questions que les religions posent et résolvent, et qui sont précisément celles aussi qui intéressent toute créature luiinaine, k plus barbare comme la plus civilisée, la plus éclairée comme la plus ignorante.

Quelles étaient ces questions? £n premier lieu, tout homme désire savoir pourquoi il est ici bas, à quelle fin, dans quel but : car il est libre, et comme tel il se sent responsable de sa conduite. Il est donc inquiet tant qu il ignore comment il doit user de cette liberté, et dans quel sens il doit diriger cette conduite. Il a donc besoin ou de découvrir par lui-même, ou d'apprendre de quelque autorité extérieure la véritable destination de la vie humaine.

£n second lieu, tout homme se demande et désire vi- Tement savoir si toute son existence est renfermée dans

les limites de celle vie : car il sent en lui une foule de désirs et de (acuités que cette vie ne contente pas, et il

s'estimerail très-malheiireux, et celui qui Ta fait trèsiojuste, si sa destinée devait être de ne jamais atteindre à ce bonheur, à celte perfection dont il a l'idée. Il lui semble qu'il y aurait contradiction qu'il eût cette idée, si autre chose que ce monde ne devait pas suivre. C'est là ce qui lui suggère iiiévitaljlement des pensées de l'autre vie; et, une fois ces pensées éveillées dans son esprit, il n*y a plus de repos pour lui, si le doute subsiste et si une solution claire ne vient point les résoudre.

En troisième lieu, tout homme veut aller plus loin, et

savoir encore, en supposant qu*il y ait une autre vie, quelle sera cette autre vie, si elle sera immortelle ou limitée ; quel y sera son sort ; comment s'opérera le passage de la vie présente à celte nouvelle existence ; s'il y reverra ses parents, ses amis, ses enfants ; si les bons y seront sur le méine pied que les méchants. Enfin, il veut savoir le mot de toutes ces énigmes qu'on se pose sur le tombeau de ceux qui ne sont plus, et qui reviennent si souvent dans le cours delà vie, à riieure de la douleiir, de l'injustice, de la maladie, en présence de la nature, dans l'obscurité des nuits sans sommeil et jusque dans les rêves. Il veut le savoir, parce qu'il n'y a point pour lui de repos autrement.

En quatrième lieu, tout homme veut savoir qui Ta fait, qui a fait ce monde qui l'enveloppe, les astres qui réclairent, quia fait cette terre et toutes les choses qui la couvrent : car il sait bien que le premier homme ne s*e$t pas fait tout seul, car il ne voit aucune intelligence dans cette terre qui le nourrit'ainsi que les animaux et les arbres, car il n'en soupçonne aucune dans ces astres qui font toujours la même chose, et qui semblent plutôt des esclaves obéissants que les maîtres de l'univers ; et

t<M * DE L'(»IGANISATION

cependant, dans cet adinimble ensemble, comme dans ses 1)1 us petits détails^ il y a un ordre prodigieux qui annonce un ouvrier intelligent. Ce qui lui spivihle si probable est-il î Cet ouvrier existe-t*il réellement, et, s'il existe, quel est-il^ où réside-t-tl^ tomment est-îl fuit? Toui cela rinléresse, non^-senlement comme la chose la plus curieuse qu'il puisse Toir, mais encore comme la plus importasle pour luv : car, si ee créateur existe, le sort de Thomme est entre ses mains puissantes, et dépend des desseins qu'il peut avoir sur lui, de sa bonté ou de sa méchanceté, de sa justieeotide son injiBtice. Aind, toute 1 énigme de sa destinée dépend de cette question. Gommentdonc pourrait-il dormir en paix» si elte é&mmrait insoluble pour lui?

En cinquième Ketr, tout homme songe à ses pères, à ses ancêtres, à ses enfants, et poursuit de la pensée jusqu'à leur terme mystérieux ces deux filiations de créa* tures humaines dont ïunc se perd dans la nuit du passé et Tautre dans celle de l'avenir. 11 fui faut à cette chaîne m commencement et une fin ; il lui finit à l'existeticede l'espèce une raison, et à l'espèce elle-même une destinée. Quand finira-t-elle et de quelle façon? Pourquoi a-t-elle commencé, pourquoi aura-t-elle un terme 1 A quelle lin existe-l-elle / Quels sont les desseins qu'a eus en la formant celui qui Ta formée? Son existence se rapporte-t-etle à celle du reste de l'univers, ou Pnnivers a-t-il été ïini pour elle? Que signifient 1rs révolutions qui l'agitentï Où vont ces peuples qui se succèdent? Pourquoi pas xm seul, pourquoi plasieurs ^ D'où vient qu'ils , meurent et naissent eomine des hommes? D*où vient qa'iis ne se ressemblent pas» qu'Us ont des génies, des langues^ éss visages dîSèreÉta! VfSfèee esft^ to»t en-

DES SCISNCS8 PHILOSOPHIQUES. 107

(îère sur eette terre» ou la retrou¥e4'*on partout, dans

tous les mondes, ou ces inondes ont-ils chacun la burt Tontes ces questions ittLéressenl au su{)rèJBae degré rjadividu liuoiaio, parœ qu*il seat qu*il ne peut ^ âfoir la raison de lui-même, s'il n'a pas celle de ThumâOàHéf n'a pas ^^Ue du ipuC II se la demande done, car, pour le repo^ de son esprit, il lui faut une solution.

Ea aixièaie lieu, tout booime se compara avec les autres exîslaucee qui peuplent avec lui cette terre, et remarque entre elles et lui des diOérences et des rapports. (4atte<x)niparaisoa4e conduit inévitablement à rêver sur sa nature et sur les natures diverses des différents êtres. 11 e.si une énigme à lui-même et tout iuj est énigme autour de lui* Il se sent supérieur aux animaux, aux plantes, et il voudrait savoir où gît cette supériorité : car, tant qu'il Tignore, il est embarrassé de cette inlinie création qu'il n*ose pas traîner k rimmortalité avec lui, et il redoute une égalité qui le conduirait avec elle au néant. U se demande donc ce qu'il est et ce que sont les animaux, les plantes ; ce que c'est que l'dme dont on lui parle; ce quecVsi que le cui [}s qu'il touche et qu'il voit;commeoisoiil ^nies, comment dépendent l'une de lauti e ces deux natures» et, ^ elles sont deux, pourquoi leur union, leur dépendance, et comfnent elle se forme à l'heure de la naissance, et comment elle se rompt à celle de la mort Ainsi, toute la naiune lui est Inconnue, et il veut la connaître , el il demeure dans Tanxiété tant gull lignoiie.

En septième lieu, touthomme songe aux homuics avec lesquels il mi et qui formant avec lui une famille, un village, une nation, une humanité* Les rapports de la

famille ne rinquièleiit guère, car ils lui semblent naturels; mais, quand il étend ses regards sur la société, de terribles énigmes s'élèvenl encore de là devant ses yeux: les uns sont riches, les autres sont pauvres ; les uns gouvernent, les autres obéissent; les uns sont heuretix, les autres sont souffrants ; les uns possèdent, les autres ne possèdent pas ; et il y a si loin des uns aux autres, qu'on dirait deux races différentes; et cependant ce sont également des hommes. Tout cet ordre de choses est maintenu et semble fondé par des lois qui imposent des devoirs et donnent des droits ; parmi ces devoirs et ces droits, il y en a qui semblent légitimes, mais il y en a d'autres qui ont une apparence contraire. Gomment tout cela s'est-il établi ! Est-ce le hasard, est-ce Tusage, est*

ce l;i nocessilé, est-ce la raison? Gela est-il bon, cela estil mauvais? Où prendre une règle pour en juger? quelle est cette règle, si elle existe, et quelle^ est son autorité? Où est en un mot le fondement des droits et des devoirs sociaux et Torigine de ces devoirs et de ces droits! Car si rhoniaïc ne le sait pas, si la société est pour lui une Énigme, comment en supporte-t-il patiemment le fardeau pour lui et ses enfants, surtout s'il ëst un de ceux sur qui ce fardeau semble porter principalement? Gomment ne se révolte-t-il pas contre la force qui Fy contraint? Gomment saura-t-il ce qu'il peut faire et ce qu'il ïfa pas droit de faire? Comment sera*f-il citoyen? £t coniinent ne lui viendra-t-il pas des doutes sur tous ces points» s'il voit chaque nation régie par des lois différentes et la même nation en changer t En sorte qa'3 semble au premier coup d'oeil que tout soit arbitraire dans la constitution de la société, et qu'il n'y ait d'kutres raisons aux lois qui la gouvernent que la force ou le hasard qui les a choisies !

J)£S SÛiENGKS PHILOSOPHIQUES. ' 109

En repassant dans mon esprit ces diiïérentes questions, après les avoir dégagées et posées, je vis bien qu'il y en avait quelques autres encore que j'aurais pu y ajouleF; mais je sentis qu'elles n'étaient qu'accessoires, on d'un intérêt infiniment plus faible, et que celles-là comprenaient véritablement et embrassaient suliisamment toutes leâ difficultés qui me tourmentaient, depuis qu'ayant rejeté l'autorité de la foi chrétienne, je n avais plus de raison de croire aux solutions plus ou moins

complètes que celte grande religion nous en donne.

En les envisageant dans leur ensemble, je me couvain* , quis que, si j*avaîs des réponses à ces questions, mon âme rentrerait dans un repos parfait ; et, bien que je n'espérasse nullement arriver à toutes ces réponses, bien qu'il me parût évident qu'il y avait là plus d'énigmes que la raison même n'en pouvait résoudre, il ne m'en resta pas moins démontré que, soluble ou non soluble, c'était h'm véritablement là de quoi il s'agissait pour moi.

Ce que je voulais savoir étant ainsi déterminé, je me mis à réfléchir sur les ressources et les moyens que j'avais à ma disposition pour y parvenir; et, comme j'a- ^embrassé la philosophie comme un de ces moyens, plutôt comme le seul, je me demandai d'abord quel rapport il y avait entre la philosophie et ces problèmes.

Ou n'a pas oublié que le but de la philosophie m'avait paru être d'abord précisément de les résoudre, et que c'était cette considération qui m'en avait fait entreprendre l'étude. Depuis, j'avais suivi deux ans un cours qu'on appelait de philosophie ; et pendant deux ans, à Vàon tour, j'avais professé cette «cience; et ni Fenseignement que j'avais reçu, ni celui que j'avais donné, n'avait touché à la plupart des questions que je venais

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