L'QBOANmmH
de réuak ; um» en revaocbe l'un et Tautre avaient . . embrassé des problèmes qui n'élai^t point compris
dans ceux-là.
D'un autre c6té, j*avais, sinon fait lecUire, du moins pris connaissance de beaucoup de livres de philosophie^ et, en recueillant mes souvenii'5, j'arrivaiâ au même résultat» Il me semblait donc posdbie, en résumé, que la philosophie embrassât tons mes problèmes ; mais il était certain qu'elle allait plus loin, et en contenait d'autres qui leur étaient étrangers*
IViin in'assurer si ce que je présumais en premier lieu était ioudé, je me mis àcbercher les noms sous lesquels pouvaient être représentés en philoso^ihie les problèmes que j'avais examinés, et il me fut facile de reconnaître que le .premier n'était autre chose que le prol>ièa)e morâl; que le second* le troisième et le quatrième» fer-maient ceqH*onap|H'lle la religion naLui elle ; qu'on s'était occupé du cinquième sans rembrassec compléêemefit sous le litre de philosophie de l'histoire ; que le sinène était la psychologie largement entendue; et qu'entin les sciences du droit naturel et du droit poidAiqiie aiaiettl pour objet la solution du septième.
Ôr, toutes ces recherches, tous ces problèmes, toites ces seienoes, étaient comprises évidemmeDtdans le Mil de la philosophie. La philosophie comprenait doue kkm réellement dans £on objet toutes les questions qui m'intéressaient et que j*avajs posées.
Mais bien réellemeiit aussi elle en embrassait d'autres: car qu'éiail-ce que le problème iogi^ue^ qu'était-ce que le problème estliélique» et laaitid'ftutres q«i«i6 wnieii à l'esprit, sinon des problèmes philosophiques? La philosophie n*a¥ait donc^ pour stijet excUisif les problè- . laeg qui m'iotérettaîaul , M mm objet était ftais mte
que le mien , èt 8t vaste , que je a'en «voyais pas les
limiles.
Il y avait ddoc ce rapport eotre la phiki80(»hie et mes
questions, ([ue mes quesLioiis cLiicnt conipi ises dans 1 objet de celle âcience, cL que cette scieace était iMen ttUe à laquelle }e devais m'adresser pour en obtenir les tamières que je cberchais. J'avais donc pris le bon chemin, dans mou doute, en me jetant de ce côté ; c'était à la philosophie que j'avais affaire, et d'elle que j'avais à tirer les solutions qu'il me fallait.
Mais cette sdeDce qa*était«eUe et que pouvait-elle? Quel était son objet, sa mélhode, sa certitude ?
J'avais fait de la philosophie pendant quatre ans, et personne ne me l'avait dit, et jamais je n'avais pu me douaer moi-même une répoiise sur ces points; il est irai que je n'avais jamais consacré beaucoup de temps à k chercher. A TÉcole» je ne m'en étais pas senti la force ; doRint les deux àns de mon professorat, les sdesces particulières que je devais enseigner ne m'en avaient pas iaiâfié le loisir, «t, quoique toujours préoccupé de ces questions générales, je les avais toujours ajournées* Mais ttsint^ant Je temps était venu où je devais sérieusement fes exmmerieà l^rèmsÂîe^ ear U y «idlait 4n sœcès des recheix^bes 411e j'^ivais résolu de foire. Ces redieiYjftes étant coBp^jaesidâiis la fiM je^devais «avoir à quel titre elles y étaient renfermées et quelle {ilace elles y occupaient; je iue ^^vais m'en rendre compte qu'en me fiiisant ane idée nette Ae rohjet total de la philosophie et de toutes les questions enfermées dans cet objet. De pins, j'entendais arriver à des vérités ccrlaines dans ces recherches ; or elles faisaient partie de la philosophie; ai 4ânc ia philosophie avait des Aoyais certains d*anriF^ à la véfité, je pouvais espérer
d'arriver à mon but; mais, si elle n*ea avait pas, je devais en désespérer. La certitude à laquelle je voulais arriver dépendait donc de la certitude même que coinporlaient les recherches philosophiques en général. Je devais donc aussi m'éclairer sur ce point.
Enfin, toute science a sa certitude, qui résulte de la nature même des choses qu'elle cherche ; en vertu de cette méthode, elle applique certains procédés à chaque question; et de plus, elle dispose ces questions ellesmêmes dans l'ordre le plus favorable à leur solution ; et cet ordre, elle le suit dans ses recherches ; et de sa fidélité à le suivre, s'il est bon, dépend, en grande partie» le succès de ses investigations.
Il m'était indispensable aussi à moi de connaître cet ordre général et ces procédés. spéciaux m philosophie: car autrement je courais le risque, en méconnaissant l'un, d'échouer contre des problèmes qui pourtant ne seraient pas insolubles, et, en négligeant de prendre connaissance des autres, de ne pas les découvrir moimême ou de perdre beaucoup de temps à les chercher. Il me parut donc évident que je devais avant tout» si je voulais mener à bien mon entreprise, me faire une idée nette de robjet de la pliilosophie, me rendre compte du degré de certitude que comportaient ses recherches, et reconnaître d'une manière exacte quel était Tordre et h méthode qu'elle y suivait ; et, en considérant dans quel ordre ces trois recherches elles-mêmes devaient être faites par mol, je vis bien vite que je ne pouvais com* prendre ni juger la méthode d'une science qu'à la condition d'en connaître l'objet, ni apprécier 1^ degré de certitude auquel elle pouvait arriver, sans m*étre rendu compte de son objet et de sa méthode.
Je résolus donc d'aborder dans cet ordre les trois dif<*
Acuités préalables que je venais de me poser, et que je devais nécessairement éclaircir avant d'aller plus avant.
Qaand j'eus ainsi dégagé et noté ces trois difficultés, j'essayai de me les figurer résolues, pour voir si dans cette supposition il ne me resterait dans l'esprit aucun nuage, aucune inquiétude, rien qui m'empéch&t d'arriver aux problèmes eux-mèmrs, et d'en chercher avec sécurité, et toutes les lumières préalables, la solution. Car je ne voulais entrer dans cette recherche qu'avec la conscience, d'une part, qu'elle pouvait me mener à des résultats, et, d'autre part, que je savais tout ce qu'il follait savoir, que je m'étais rendu compte de tout ce qu'il ne [allait pas ignorer pour la faire avec fruit.
Or, cette fiction me remit, dans l'esprit deux autres pensées qui s*y étaient souvent présentées, et qui m'avaient coûté bien des heures d'insomnie et d'agitation. Et ces deux pensées me parurent pouvoir subsister encore dans mon esprit, et le tenir inquiet et incertain, alors môme que je serais parvenu à des résultats clairs et favorables sur les trois questions préalables que je m*élais posées.
En effet, de toutes les questions de philosophie que j'avais rencontrées, soit que je m'en fusse occupé moimême, soit que j'en eusse pris connaissance dans les livres, il n'en était pas une sur laquelle j'eusse trouvé une solution reconnue vraie, et acceptée comme telle, et établie comme telle dans la science. Et cependant il n'en était pas une avec laquelle la science ne fût aux prises depuis longtemps, et qui n'eût fortement occupé les plus grands esprits des temps passés. Ce résultat ne pouvait s'expliquer que de deux manières: ou par l'impuissance de la science, ou par Terreur des hommes qui s'en étaient occupés. Or, en supposant même qu'il résuKAt
de ni€S recherches sur la science (jue la science n'était
pas impuissante, pouvais-je aller en av;mt sans m'être IMTéalablement expliqué l'erreur de tant de grands hommes, et rendu compte des causes qui les avaient ainsi, et avec une uniformité si fatale et si étrange, fait échouer devant ces problèmes? Ne me resterait-il pas un nuage dems Fesprit tant que je n'aurais pas trouvé cette explication? Et ce nuage ne jetterait-il pas toujours, quelle que fût la force de ma convktion» quelque doute sur h possibilité même de la science? En m'interrogeant de bonne foi sur cette question» je me convainquis qu'il en serait ainsi, et je compris que là aussi se rencontrait un point fondamental à éclaircir préalablement à mes recherches sur ces questions elles-mêmes.
Enfin, ce nuage m*en fit remarquer encore un autre qui pesait aussi lourdement et depuis longtemps sur mon esprit. J'avais souvent admiré que les questions mômes qui iiiléressenl au plus haut degré Thomme fussent précisément celles sur lesquelles il ne possédât aucune certitude : car la philosophie ne cherchait et ne paraissait sur aucun point encore en avoir trouvé, et la religion ne lui en offrait que Tapp^ence, et point du tout la réaHté. Ce fait m'avait tellement étonné, que j*j étais souvent revenu dans mes nu (litalions; et, à Ibrce d'y rêver, j'en avais rencontré un autre qui, enrectitianl le premier, avait substitué un autre mystère à celui qui
m'avait d'abord frappé. J avais vu qu'il n'était pas exact de croire que l'humanité fât dans l'ignorance sur les questions qui l'intéressent le pfais: car, depuis qu'dle existe, elle porte sans hésitation certains jugements trèsuniforiiiies et très-pré(^, qui impliquent des idées ai'rétéeSy très^nniforiMs et très-préeises aussit for ces ques^
DES SCIENCES PHILOSOPmQUES* IH
tions méims. En effet , tout homme distingue et a toujours distingué le bien du mal, le juste de Tinjuste, ie beau du laid, la réalité du néant. Tout homme croit et a toujours era à une cause ou à des causes intelligentes qui ont formé cet univers, et k des rapports entre elles et lui ; et aucun homme n'hésite sur chacun de ces points. Or, que supposent ces jugements et ces croyances? que sont-elles sinon des manifestations de certaines solutions arrêtées sur la plupart des questions qui intéressent rfaumanité, et que les philosophies et les religions essayent de résoudre? Et qui est-ce qui accepte ou, rejette les religions et les systèmes? Les hommes. Et à quelle condition peavent*ils .les accepter et les rejeter ? A condition qu'ils les trouvent vrais ou faux, c'est-à-dire à condition qu'ils les Jugent. £n les acceptant et en les rejetant, ilâ témoignent donc encore qu*ib ont des idées sur les questions que les religluiis et les systèmes cherchent à résoudre. Et ces idées sont tellement fixes, tellement certaines et supérieures à ces systèmes , qu'elles ont résisté en philosophie à toutes tes erreurs grossières dans lesquelles Jes philosophes sont successivement tombés. Ainsi jamais Thumanité n*a youtu croire qu'il n*j eût que de la matière ou de l'esprit : elle s'est obstinée k admettre l'un et l'autre ; jamais que tout son bien fût dans le plaisir ou dans la yértu r die a persisté à regarder l'un et Fautre conime des biens; et, quant aux religions, si elle les a acceptées pour un temps» c'est qu'elles ne sont jamais tombées dans des erreurs aussi excessives, on ne les ont jamais produites sous des tormes aussi précises ; et toujours elle s'est réservé le droit de les refor» mer, et toujours elle a exercé ce droit, à ce point qu'il a'; en a pas une qu'elle n'ait abandonnée ou modihée* Amsiy de ropinion que lliufnanité était dans l'igno-
116 DE L'OIlGANLSAÏiON
rance sur ces questions qui IMntéressent, j avais passé, en examinant mieux ces faits, à celle qu'elle avait un sentiment, une ofHnion sur ces questions, opinion plus fixe, plus arrêtée que les systèmes philosophiques ou religieux, ou supérieure k ces systèmes, puisqu'elle s'en servait pour les juger. Or, d'où venaient à Thunnanité ces idées, commeut les avait-elle acquises, quelle était leur autorité, et comment, si elle les possédait, la science les cherchait-elle? C'étaient là des questions qui me jetaient dans un labyrinthe inextricable de pensées contradictoires. Cette raison commune, ce sens commun, était un troisième svstème de solutions fondé sur une troisième autorité , qui venait se poser à côté des sys<* tèmcs feligieux et des systèmes philosophiques dans rhistoire et dans le spectacle de l'humanité. C'était un troisième fait à expliquer en soi , à concilier avec les deux autres , avant de me livrer à aucune investigation philosophique sur ces questions elles-mêmes : car il pouvait avoir une explication telle, qu'elle me fit paraître toute investigation philosophique ou superûue, ou impuissante. Je résolus donc encore de me rendre compte de-cette difficulté avant de mettre la main à Texécution de mon projet.
Arrivé à ce point, il me parut que j'avais fait sortir de
mon esprit une partie des nuages qui le troublaient, et quMl ne me restait plus qu'à m' occuper sérieusement de les dissiper tous, si je pouvais.
Il me sembla bien certain que, si j'^y parvenais, je me trouverais en pleine lumière sur tout ce qui me rendait la philosophie obscure ou -douteuse , et que je pourrais alors, en connaissance de cause, ou renoncer à lui demander les vérités que je désirais, ou lui tour-
J)£S sa£NG£S PHILOSÛPHIQUËS. 117
ner le dos comme à un fantôme impuissant et trompeur*
Et, pour commencer, je n*hésitai pas un moment à croire que je devais d*abord m'occuper de toutes les questions qui eoncemaieni la philosophie elle-même: car il me fallait d'abord savoir ce qu'elle était et ce qu'elle pouvait, pour être en état de m'expiiquer le mystère de sa longue impuissance, et la distinguer ensuite et des religions < t chi sens commun. C'est ainsi que je fus conduit par une pente, que je puis, je crois, appeler Invincible et naturelle, à rechercher, avant tout et préalablement à tout, quel était robjet de la philosophie. Je vais dire maintenant avec la même naïveté comment je m'égarai et me retrouvai dans cette recherche, et quelle solution radicale de ce grand pioblème finit par sortir de cette investigation.
Mon premier soin, en présence de cette question, devait être de chercher quels moyens j'avais à ma disposition pour la résoudre. Il y avait longtemps que j'avais remarqué que le nom même de la philosophie ne contenait aucune indication sur son objet; je savais, d'autre part, que parmi les définitions qui en avaient été données la plupart étaient vagues et n'apprenaient rien, et qu'entre celles qui avaient quelque précision, et que le génie de leurs auteurs investissait de quelque autorité, il y avait des différences très-grandes ; que pour cela même on ne pouvait en adopter une qu'en rejetant les autres : ce qui aurait exigé la connaissance même de ce qui était en question, c'est-à-dire du véritable objet delà philosophie. Ënfm, j'avais assez parcouru et lu d'ouvrages de philosophie, pour savoir qu'on ne pouvait induire l'objet de cette science des matières mômes embrassées par les livres qui en traitent, la plupart n'étant
DE L'ûR/GÂNISATIOîf
que des trakés sur certaines questions particulières, et le petit nombre de ceux qui ont eu la prétention d'enibnmer ïm pUIosopIiie Irai entière présentant sur' les rediercbes qu'ils y introduisent des diversités souvent si grandes» qaTU Crodraity poor prenére parti entre elles, posséder la définition Traie qu^l s'agit de découvrir. J'étais doue édairé d'avance sur Fimpuissauee de ces étfEérenUi moyens qui se présentent d'atxNrd comme les plus naturels pour déterminer l'objet de la philosophie. Je devais donc songer à d'autres plus efScaees, et cetot qui a^offraît à moi comoie le pke simple et le plos sûr fut de remonter à l'origine du niol, et de constater hiitiNriqyement ce qu'on avait successivement uns sons ce Ml et représenlé par ce terme depuis sa preonère •ippaTition jusqu'à nos joure. Il me semblait qu'en procédant ainsi, j'obtiendrais iniuiiiiblement quelque lu» mière sur Tmiité réelle oa app«*eBte de tout temps sentie dans l'objet de la philosophie, unité qui avait pu n'être pas la même aux différentes époques, mais dent jene vimlaia pas douter, consacrée comme elle me sem* biait l'être par le consentement du sens coujiuun et des phitosopbea dans l'airtiqttUé et dans le» temps modsmea*
Je me mis donc à parcourir rapidement Thistoire delà phaosephie depuis » première apparition en &rèee j«k qu'à nos jours, notant ce q«*elke «vaiC été dTabord et ce qu eile était successivemeot devenue dans toutes les grandes époqnea eà elle awt keitté jnsqu^an di»-oen^ vième siède.Et, soit que celte revue eût été trop rapide, oaque, saisi dèsTabord d'une idée qui l'avait sédui^ mon esprit préocenpé se fftt laissé entraîner à ne pbm
Toir dans les fails que les circonstances qui pouvaient la cooârmer, elle me coinUiisit à lioe première solntiMp
ingénieuse peut-être, mais qui ne pouvait et ne devait ps résister à xm examen pla9 mAr et & des réflexions fins approAxKKes.
J'ai dit qu'en Grèce, comme partout ailleuis, Tesprit tamiain avait commencé par considérer le monde et toutes les énigmes qu'il présente comme un seul objet, et qu'il en avait fait le sujet d'une seule recherche^ qui, im son unité, ue pouvait être légitimement représentée que par un seul mot, celui de science (ao^ia). Ce mot, ^fiqué à la recherctie elle-même, entraînait celui de mois ou de sages, (ro<pot, ponr ceux qui s'en occupaient. Une tradition qu'on trouve partout raconte qu'un de ces sages, on ne s'accorde pas sur son nom, fit au jovolisenrer à ses eonfirères qu'il y avaii bien de Tor- ?Bei^, et, qui pis est, bien de Timpropriété, dans ce nom qu'ils se donnaient. En effet, pour avoir le droit de s'ap-* pdèr sages ou savants, il eût fallu posséder la sagesse ou la science, et ils ne les possédaient pas, seulement ils les cherchaient II les engagea donc à repoosser cette ié n e m mation, et à tuf substituer ceSe beaucoup plus modeste et plus exacte d'amis de la science ou de la safMse tÀ^ffofot), et, donnant M-méme TexempTe, il prit fenom de philosophe, qui peu à peu prévalut et rem- ^aca le terme primitif. Ceux qui cultivaient la science i^appefanC philosophes, on s'accoutuma insensiblement à appeler philosophie la science elle-même. Et c'est là Torigine très- probable, pour ne pas dire authentique, dunoC*
Il suit donc de là que le mot de philosophie a désigné daus le principe cette recherche totale qui avait pour objet tous les objets confondus et non encore démêlés de la connaissance humaine, tous les objets des sciences qui sont nées depuis, et de toutes celles qui pourront se
produire par la suite. A cette époque primitive, la plii-
losophie embrassait donc dans son vaste sein toutes les sciences possibles. Son objet était alors Tobjet total de la connaissance humain^
Mais celte unité de la science ne pouvait durer; il était inévitable que l'intelligence démêlât des parties dans cet objet total, qu'elle étudiât séparément ces parties démêlées, et qu elle distinguât ces recherches isoléesd'avec ces reclierclies générales, comme elle avait distingué les objets spéciaux de ces recherches d'avec l'objet total. Eu un mot, peu à peu des sciences particulières devaient se détacher delà science totale primitive, comme un enfant du sein de sa mère, et prendre une existence et un nom qui leur fussent propres et qui les en distinguassent. L'histoire atteste que c'est ce qui arriva, et c*est ainsi qu'elle nous>montre la naissance des sciences particulières.
Mais à quelle condition une science particulière pou* vajt-elle ainsi obtenir une existencé propre et se détacher du sein de la science primitive? A cette condition que son objet propre fût parfaitement distingué et dégagé par rintelligence humaine de tous les autres^ ce qui suppose une connaissance déjà assez grande de cet objet; et à cette autre condition encore que sur cet objet un assez grand nombre de notions eussent été recueil* liei^ pour constituer une science commencée, une science qui mérit&t d'être.
C'est-à-dire que, pour qu'une science naquit, il falliA que son objet fût tiré de l'obscurité qui enveloppait l'objet confus de la science primitivei et fût mis en lumière par les efforts de l'intelligence.
Ainsi donc, à mesure que les sciences particulières se sont formées et multipliées^ certains objets qui faisaient
' DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES. ' ISl
d'abord partie de Tobjet total de la science primitive en
ont été retranchés, ce qui a diminué de plus en plus Tobjet de cette science primitive; et, comme ils n'ont pu en être retranchés et tirés qu*à la condition d^ètre mieux connus, il s'ensuit que ceux qui ont continué d'en faire partie ont continué de rester obscurs; en sorte qu*à toutes
les époques la [)liilûsophie a eu pour objet la portion restée obscure de Tobjet total de la connaissance humaine, et les sciences particulières la portion rendue claire par les efforts de rintcliigcnce humaine.
C'est ce qui explique la variabilité de l'objet de la philosophie: il a varié et dû varier comme la conuaissauce elle-même, dont chaque progrès a pour effet nécessaire d'en réduire Tétude.
C'est ce qui explique pourquoi l'objet de la philosophie n'est point déterminé et reste vague. Gomment serait-il possible de déterminer ce qui n'est pas encore démêlé! Gomment serait- il possible de circonscrire le diamp des découvertes futures de rintelligence hu-. maine? .
C'est ce qui explique pourquoi la philosophie est si peu avancée, pourquoi elle ne contient aucun système en possession de la vérité; si, dans un des objets quelconques encore contenus dans celui de la philosophie , on certain nombre de vérités venaient à être constatées, aassitôt cet objet deviendrait celui d'une science particulière, il cesserait de faire partie de la pliilosophie , et la situation de la philosophie resterait la même.
Il est donc de Tessence de la philosophie d'avoir un objet variable, d'avoir un objet indéterminé, et de ne. présenter aucun ensemble de vérités certaines sur quoi que ce soit ; et on comprend admirablement pourquoi.
Voyez toutes les sciences existantes : il n'en est pas
DigitizGd
m DE L'œ^ANISATION
une qui n'âll fait partie de la philosopiue. Cherchez quel Joot elle s'en est séparée et à qael tilre, tous verrez que c'est le jour où elle a commencé à rencontrer la certitude, et parce qu'elle Tavait rencontiée. Voyez la phymfmj h chimie, fastroMMnie : toales ont feh partie de la philosophie' ; toutes n'en ont él6 définitivement émancipées que le jour où elles Œt trouvé leur méthode. Gberdktz les plus ancieniies sciences, tous renrez queee sont précisément celles qui ont possédé le plus tôt des certitudes ; cherchez celles qui n'ont jamais pu s'en détadKf, fuoMfn'eltes aient pris des nenis; celles qui, après avoir essayé de vivre quelque temps à part, y sont f^ttœbées : vous trouverez que ce sont celtes qui n*ont pas pu accoucher d'une méthode, aboutir à nue méthode.
£t ce qm confirme adoûrablemenl ce système, c'est la BaÉinre même des sciences émancipées et de cdfes qm
ne le sont pas* Les premières sont presque toutes des sciences» d*ohservation extérieure, et les autres, cefles du moin& qui ont un nom dans la langue, des seienees dont l'objet n*est ni visible, ni tangible, mais iiUelligible. G'cst qu^il én devait être- amsi ; c'est que l'atteolion temaiiie, se p*oriant dTakevd as delms, devait créer plutôt la science des objets sensibles que la sciexice des objets qm fie le sent pas.
Qu*est-ee done quels philosophie? C'est la science de ce qui n*a pas encore pu devenir Tobjet d'une science; c'est la seiiRiee de toutes' ce» cftroses que FinteiKgence n'a pas encore pu découvrir tes moyens de connatlre d^èrement ; c'est le reste de science primitive totale; c'est la science de Tobscur, de rindétermmé, de Fin* connu : car die comprend des objets auxquels ces diverses épithètes conviennent, selon qu'on les entrevoit
DÉS SdENGBS FBILOSOPHIQUBS. 1S3
d'une manière plus on moins vague ou ^*on ne les aperçoit pas du tout encore.
Oik est àone. l'unité de ta {ibilosoplûe )! Gesi une màkk ittmâemr et de sitmiies, et non peint me ontté réelle, lotre obje^ de la pbilosopbie» U y aceici de comiiiun qa^ib sent mcore obècnrs Cfn ioconiius. Mais ees objets
peuvent être de natures extrêmemenL diverses, cL exiger, quand ils seront eonnus , que Ton consacre à leur éMe me nmliHiide ée scienees parfaitement étstlnetes et complètement indépendantes.
La phik»of^ie n'ayant pohrt d'onitë réelle, et son objet étant indéfini, il est donc ridicule de chercher celte anité, de s'efforcer chrcomcrfre eel objet. On poursuit, quand on le fait, une double chimère. On selafese abuser par le mot, qui, étant un et toujours le même, fini croire qu'il représente une seienee ayant tm objet un aussi et déterminé.
Que ii»t*il émc ftiireeif philosofdtient font eontioner de faire avec connaissance de cause ce que l'esprit a fait jusqu'à présent sans s'en rendre compte ; il faut rencmoor à la ekîmère d'mie sdenee dbnt la phifesophie serait IeiK)m et dont Fuiirlé et Folifet seraient déterminubles ; cf| eomprenant enfin ee que e'est que cette prétendue science, s'efforcer de dégager du complexe obscur et indéfini qu'elle représente quelques nouTeau}^ objets de comaissanfe; puis, ees oli;fe(s nettement séparés, déter* miner des méthodes spéciales par lesquelles onpuissearri* ver à les étudier avec sArelé et à les ennriner aiee certitude ; puis, ces raètliodes trouvées, les appliquer» et ^ttre ainsi an monde de noOTeiles ^iences partieu^ Bères. Voifà ïe véritable nwf de Fénîgme de la pfiîlosopbie, Yoilà les véritables conséquences théoriques et pra- %M qni en déeooient*
Telle fui la solulion à laquelle j*ariivai [presque subitement au début de mes recherches sur l'objet de la philosophie. On comprendra peut-être, après avoir la les pages précédentes, comment elle eut le pouvoir de me séduire et ce qu'elle pouTait présenter de spécieux à qui n*ayait étudié que très-superficiellement Thistoire de la philosophie. Indépendammeut du mérite qu'elle avait de m*expKquer une foule de circonstances de la destinée et deTétat présent de la philosophie, elle flattait ma paresse en me délivrant tout à coup de rechercher l'objet de la philosophie, sa ceilitude, sa circonscription* son organisation et sa méthode. En déliant le nœud, elle brisait le faisceau redoutable que j'avais à rompre. Je n'avais plus affaire qu'à des recherches particulières et isolées, et j'avais a[)pris par ma propre expérience qu'il y avait moyeu, avec de la persévérance et en conduisant bien son esprit, de venir à bout de ces recherches, séparément entreprises. J'étais abusé sur ce point par la psychologie, celle de toutes dont je m étais le plus occupé, et qui, par sa nature, n*en présupposant aucune autie, m'avait présenté une-^ande facilité à être traitée isolément. Je me voyais déjà pas^t d'une recherche à une autre, et constituant, chemin faisant, plusieurs sciences nouvelles. Les ( butes de mes prédécesseurs en philosophie ne m'embarrassaient plus, ne m'inquiétaient plus. Les plus grands avaient diverti du véritable but une partie de leur temps et de leurs forces en poursuivant l'ensemble chimérique de la science; les autres avaient échoué dans leurs recherches particulières, parce qu^après tout ce n est pas une chose aisée que de créer une nouTelle science , et que la plupart des objets restés enveloppés dans la philosophie n*étant pas saisissables ' aux sens, il. y fallait un degré d'attention peu commun,
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DES SaENCES PHILOSOPHIQUES. 125
et une nouveauté de jnéthode dont peut-èlre ils ne s'étaient pas avisés. £n un mot, je me trouvais très-heurenx et trës-soulagë par ma découverte, et ce bonheur ne fut pendant quelques semaines troublé par aucun nuage.
Mais des idées ne lardèrent pas à venir qui obscurcirent d*abord» et puis bientôt après dissipèrent entièrement ce beau rêve.
Et d'abord, bien que cette supposition flatt&t mon esprit et charmât mon imagination, je m'aperçus bientôt * qu'au fond et en réalité ma raison lui opposait une sourde et involontaire, résistance. Cette répugnance secrète, que je m'étais d*abord dissimulée, se fit sentir avec plus de force quand la fièvre de Tiiivention m'eut abandonné; et, voulant m*en rendre compte, je ne tar-» dai pas à en démêler le motif. L'explication qu'elle me donnait de ia philosophie rendait compte, il est vrai, de Tétat présent de cette science et des principales circonstances de son histoire ; mais il était un lait plus important que tous ceux-là, un fait dont j'avais conscience, et avec lequel elle ne s'accordait nullement; ce fait, c'était ridée que j'avais toujours attachée, et que, malgré mon hypothèse, je continuais d'attacher involontairement au mot phiiosophie. 11 m'avait toujours paru qu'en appelant philosophiques certaines questions, j'entendais désigner par là un certain caractère spécial à ces questions, commun à toutes, que mon esprit ne pouvait, il est vrai, démêler d'une manière bien nette, mais de l'existence duquel il ne doutait pas, et qu'il entrevoyait confusément. Si mon hypoûièse eût véritablement surpris et démêlé ce caractère, il est certain que mon esprit l'eût reconnu, et qu'en le reconnaissant, mon hypothèse eût obtenu de lui un assentiment complet et immédiat. C'est
Ii6 A£ L'ORGANISATION
ce qui ne manque jamais d'arriver quand rintelligence fîènl à délenniaer elahrement une idée dont eile n'avait aupiravant que le sentimenl:* Ce qu*on appelîe le bon sens, et qui n'est autre chose que la vue conluse de la vérité, voyant apparaître daicement ce qu'il ne foisaft jusque-là quVntrevoir, saisit îmmédiatefnent la justesse de l'idée claire et l'accepte sans balancer. Mais, loin d'accorder à mon hypothèse cet assentiment, je trouvais au contraire que mon esprit ne pouvait consentir à Tadmelire. Il avait beau chercher à s'y plier, il ne pouvait reconnaître dans le sens qu'elle imposait au mot phUo^ 50j9/u'e l'acception confuse dans laquelle il avail toujours pris ce mol el l'avait toujoursappliqué. En un mot,ridée qu'elle mettait sous le mot phUosapkU ne rendait point, ne traduisait [ims la sieune; il y a plus, je trou\ais, en m'interrogeant bien, qu'elle lui était inconipalible ; car •ce caractère coimnun entre toutes les recherches philosophiques était, selon Thypothèse, Tétat peu avancé de ces reclierches, ce qui n'impliquait rien de commun entre les objets mêmes de ces recherches ; tandis que le caractère coin i min entrevu par mou esprit, et impliqué . dans l'acception confuse qu'il donnait au mot, appartenait aux objets eux-mêmes et étabKssait entre en une similitude de nature. Et c'était surtout parce que mon hypothèse niait cette siraMifiide de nature entre tous les objets de la philosophie, el brisait par conséquent Tunilé de cette science, que je sentais que mon esprit se révoltait eootre die el ne pouvait en aucune manière et mal' gré sa bonne volonté l'aecepler.
Cette opposition de mon bon sens, qui à elle seule était tBrfM)le contre mon hypothèse, me conduisît à en re-* marquer une autre beaucoup plus décisive, ce qui acheva de m'éclairer. Cette acception, contraire à mon hypo-
th^> que j'avais toujours donnée, et que malgré moi mon esprit s'obstinait à attacher au mot philosophie, ce n'était pas moi ([ui la lui avais donnée. Elle était dans la langue, et j« rayais apprise en apprenant la langue : die exprimait donc infiniment plus que mon senti* ment particulier, elle exprimait le scnliment universel. Le senlnnenl unirersel eroyait donc à une similitude de nature entre tons les objets embrassés par la phi* losopliie ; il se refusait donc à ne voir dans la phiiosopine qu'une collection de sciences indépendantes encore à créer ; en un mot, il admettait Tunité de la pluioso pille, et mou hypothèse la brisait. Et comment concevoir» si mon hypothèse eût représenté la rérité, ri eKe eût surpris et traduit fidèlement la différence réelle entre ce qui est philosophique ou ne l'est pas, que nulle pari et îamais Tesprit humain n'eût entrevu cette diSèrence, la seule qui fût vraie, la seule qui existât, et que ptf tout et toujours il en eiit suivi une autre tout à fait dnmérique et éépotnrfue de réalité? Réfléchissant sur la possibilité d^une pareille aberration, il me parut que je ne pouvais en aucune façon l'admetUe, et je compris que, malgré les beaux côtés par lesquels elle m'avait sé* duit, mon hyiicihèse n'était, selon toutes les apparences, iju'ttiie décevante illusion.
Ce qui me confirma eneere,s*il est possible, dana cette opinion, ce lui le souvenir qui me revint des résultats auaquelftj'étais moi-mè«Ae arrivé en m'occupant de philosophie. En effet, j'avais étudié de près trois des scienees qo'eiie embrasse, la psychologie, la logique et la morde; yavâts déterminé l'ohjel de ces trois sciences, j'en arms apfNrofondi la niéthoée, et je pouvais eo raison^ lier en coimaissance de cause. Or que résultait-il pour moi de ectte élude 2 S'eneuivaitHl que la psychologie, ht
logique, la morale, fussent des sciences isolées, qui n'eussent de commun entre elles que de ne point encore maretaer dans des voies régulières et assurées? Tout au contraire» je les avais trouvées très-étroiicmenl liées ; à telles enseignes qa*en approfondissant la question logi«> que et la question morale, qu'en me demandant de quelle manière et à quelles conditions elles pouvaient être résolues, j'avais vu d'une manière nette qu'elles ne pouvaient Tôtre que par les données de la psychologie, et à la condition de l'exactitude de ces données. Loin donc d'avoir senti, en sortant de cette dernière science
et en entrant dans les deux autres, que ce que j'allais faire n*avait rien de commun avec ce que j'avais iiiit, j'avais éprouvé au contraire que, sans ce que j'avais Mt, îlm*eûl été impossible d'accomplir ce qu'il me restait à foire, £n un mot, au lieu de trouver indépendantes, comme le voulait mon hypothèse, les trois seules sciences philosophiques que j'eusse étudiées, je les trouvais liées entre elles comme le voulait mon instinct, comme Ten* trevoyait et TafOrmait ropiiiion commune; n'avais-je donc pas toutes les raisons du monde de croire que, si ce double sentiment se trouvait ainsi contirmé dans ces trois sciences philosophiques, il Tétait aussi et devait l'être dans toutes les autres, et que, comme celles-là, toutes les autres aussi étaient dépendantes, unies» liées! Et, si toutes Tétaient, que devenait mon explication?
JTavoue qu'il m'en coûta beaucoup de voir ainsi des nuages s'élever autour de ce flambeau que j*àvais allumé et dont la clarté m'avait semblé d'abord si triomphante, et je compris bien en ce moment tout le pouvoir de fascination qu'une hypothèse spécieuse peut exercer sur les plus grands génies. Mais il m'importait trop d'arriver à ime idée vraie de la philosophie pour que je reculasse
DES 8CIBNCBS PHIIX)80jmQ0BS. 1S9
devant le résultat de mes réflexions; et puisqu'elles
m avaient rendu douteuse l'idée que je nVétais formée, je résolus de la bannir autant que possible de mon esprit, et de me remettre à examiner de nouveau et plus profondément la question.
Toutes mes idées, un moment détachées de la supposition que la philosophie iic formait qu'une seule science, se trouvaient maintenant rappelées avec plus de iorce à cette supposition par les réflexions que j'avais faites. En effet, j'avais approfondi 1 mclination qui m'y avait naturellement et primitivement entraîné, et je l'avais trouvée déterminée en moi et dans le sens commun de tous les iiommes par des motifs qui lui donnaient une grande autorité, n me semblait impossible que mon intelligence se trompât, que celle de tous les hommes s'abusât, en , croyant apercevoir entre tousles objets de la philosophie une nature commune qui les assimilait et les liait en un seul système» et jetait entre toutes les recherches qui s'y rapportent une dépendance correspondante. Tout dépendait de déterminer le caractère» la circonstance qui constituait cette nature commune : car, une fois démêlé le lien de toutes les recherches philosophiques, l'unité toujours poursuivie et jamais connue delà philosophie,son véritable objet, sa véritable nature, si attestée par le sens commun et pourtant si cachée, tout le secret de la pensée luimauie sur cette science, toute l'énigme du nom par lequel elle se désigne, tout cela se trouvait dévoilé, mis à jour et clairement compris. C'était donc vers ce but que je devais de nouveau diriger toutes les forces de mon attention ; c'était sur les moyens à prendre pour l'attemdre que je devais encore une fois ramener mes réflexions.
Ces réflexions, que je n'iO journal pas, me conduisirent
presque iminédiatemenl à quelques idées qui me mirent déâDitivemeni dans la boone roule pMur réaondre le problème.
Parmi les raisons qui venaient de me détermiaer i renoncer à ma première hypothèse se trouvait, rnnf je l'ai du, la dépendance que j'avais rencontrée entre les trois scales sciences philosopliiques que j*euâse étudiées» Il y avait donc dégà * trois sciences philoso^ pfalques de la liaison desquelles j'étais assuré, et, qui plus est, de la liaison desquelles j'avais une idée pré- ' dse. Gomment s'était dévoilée tn moi d'une manièfe claire celte dépendance qun je ne faisais que sentir, qu'entrevoir coniusément, entre toutes ks autres brandies de la philosophie? l'avais évidemment dû de la Toir clairement à l'idée nette que j'iivais acquise et du véritable oh|et de chacune de ces sciences et de la v^iiable méthode à suivre pour en résoudre les proUènes ; car la dépendance que j'avais découverte était celle-ci : la solution de la questira morale et celle de la question io* gique présupposent la soIntioQ de la question psydu^ gique ; et, cette dépendance, il m'eût été impossibie de l'apercevoir avec cette certitude et cette netteté» si je ne m'étais fas |n*é«lafalemettt mdu tin compte net de h nature de ciiacune de ces questions et de» moyens Indi- .^piés par leur aatore inème jionr les résoudre. C'était donc de la nature même 4e oes quesltons, inen «unifrise, et de la méthode révélée par leur nature pour les fésoudre, dairmnent comprise aMsi, qu'était sortie pour moi la vue nette et du lien qui les unissait et de la nature 4ie ce lien. Or, celte route qui ui'a«ait conduit à la lanière sur ces trois questions, qu'asKais-je de orienxA
faire ([ue delà suivre pour y arriver également sur toutes les questions phiiosopliiques ! L'expérience n'indiquait-
D£S SGiKNCfiS PHILOSOPHIQUES* iSI
elle pas assez qu*elk était sûre et qu'elle me guiderait m&illiUemeiU à moQ but?
Non-seulement rexpérience me le ré¥élait, mais le raisoiiiiemeiU lue le démoatrait d*une manière évidente. tsk efièt, cammeDt juger avec certitude des TBpfmU qui peuvent exister entre deux choses, si on ne se fait pas une idée netle de ce que sont ces deux choses? Le rapport résulte de la nature des deux termes entre lesquek il existe : il faut donc commencer par la connaissance des deux termes si Ton veut s'élever à ceUe du rappel. D*iui autre c6IA, de quelle manière deux questicms pea^venl-elles cire liées? Elles ne peuvent Tôtre que de deux Sàçoas : ou parce que les choses qui en sont le sujet sont itmème nature ou les parties* distinctes d*un même tout, et alors le lien est dans l'objet; ou parce qu'on ne peut résoudre l'une sans avtMr résolu l'autre préalable* Bienl, et alors le lien est dans la méthode. Il n'y a pas une troisième dépendance imaginable entre deux qiiestioDs. Or^ comment savoirs! ces dépendances existent ou n*existLnt pas? Gomment savoir si elles existent toutes deux, ou seulement Tune des deux ? Evidemment on ne le ffmt qu'après avoir déterminé l'objet de chaoone «t la méthode de chacune; et on le saiirn d'iuitant plus claimmsi et d'autant plus certainement, que cette double létonidnalion anra été plus nettement et plus conscient
cieusement faite. La double détermination de ro])jet et deiaimétàode des diiiéreates recherches philosophiques ttt doK la seok bnne à prendre, la senle ceitaine pour arriver à s'assurer de deux choses : premièrement, caisie entra «Uas «ne •dépendance; secondeaoieiA, Vi4leesl la Mtm»e4eoett6 dépendance.
Ce fut donc à cette méthode que je m'arr&taî; et elle M fkimi d'aatnt plus, qne si, par hasard, qudque
132 I>£ L'OEGANISATION
désespérée que me parût ma première hypothèse , elle se trouTait cependant avoir quelque chose de vrai» celte méthode le fendt nécessairement apparaître. Elle embrassait donc et promeliail de résoudre à la fois tous mes doutes ; elle ne laissait aucune chance à la vérité^ quelle qu'elle fût, de m'échapper ; elle n'avait.qu'un incouvénient âmes yeux^ c*était d'eiïrayer ma paresse : car il ne s'agissait de rien moins que de passer en revue toutes les questions diles philosophiques, et de les approtbndir assez pour me laire une idée claire et de leur véritable objet et de leur véritable méthbde : ce qui était une entreprise immense, et peut-être au-dessus de mes forces. Mais qu avais-je de mieux à faire de ma vie et de mon tempsï N'était-ce pas à mon projet que j'avais résolu de consacrer entièrement l'un et Tautre, et le problème que cette effrayante recherche pouvait seule résoudre n'était-il pas, pour l'exécution de ce projet, le
premier à résoudre, celui sans réclaircis^ement duquel je n'avais rien à espérer ? Je ne pouvais donc hésiter, et quelque grande que fùi la tâche, je l'acceptai.
Je dois due cepcndiuit qu'il y avait deux choses qui me rassuraient et qui rendaient ma détermination moins héroïque. Plus qu'à moitié convaincu que la philosophie était une, je ne doutais pas que, si je découvrais .une fois d'une manière certaine la dépendance qui existait entre quelques-unes des questions qu'elle embrasse, cette dépendance ne fût très-probablement celle-là même qui les unis^t toutes. J'espérais donc rencontrer unp assez grande facilité à saisir cette dépendance entre le plus grand nombre des sciences philosophiques quand une fois j'aurais constaté d'une manière bien prédse et bien certaine celle qui existait entre quelques-unes. D'un autre côté, je croyais avoir déjà constaté avec assez
de certitude celle qui rattachait la morale et la log i([ae à la psychologie pour espérer qu'un nouvel examen les con- ' firmerait* Que s*il en était ainsi, non^seulement la partie la plus difficile de ma tâche se trouverait ainsi accoraplie, mais j'avais la chance de posséder déjà le lien universel qui unissait toutes les recherches philosophiques : car, s'il y avait celte dépendance entre la logique, la morale et la psychologie, que les deux premières questions trou-
vaient les éléments de leur solution dans la troisième, peut-être en était-ii de toutes les autres questions philosophiques comme de ces deux premières, peut-être toutes venaient- elles se résoudre, comme elles, dans quelques lois psychologiques de la nature humaine , peut-être la
philosophie tout entière n'ét;iit-elle qu un seularl)rc dont
la psychologie était le Uronc et toutes les autres recherches les rameaux. Et ce qui me confirmait dans cette espérance, c'est que je me souvenais qu'en observant les phénomènes de la nature humaine, et en constatant ses lois, j'en avais vu fréquemment sortir comme d'elles-mêmes, et sans que je les cherchasse, des inductions lumineuses sur différents problèmes philosophiques. Je savais que mon maître avait aussi rencontré la même vue, qui lui avait été. suggérée probablement par les mêmes observations et par le commencement d'expérience qu'il avait acquise, comme mol, en approfondissant quelques-unes des questions de la science; et la hante eonfiance que j'avais en, ses lumières ajoutait encore à l'assurance que nous inspire toujours en nos propres idées le con* senteinent qu'un autre esprit leur accorde.
C'est ainsi que, malgré moi, mon esprit se livrait à ces anticipations dont on ne peut pas se défendre dans la recherche de la vérité, à ces anticipations mères des systèmes, et pour cela si dangereuses. Ce danger, je ne
134 m L'ORQUiïu&kmm
me le dissimulais pas; et, après avoir fait de vains ef- > fiHis pour retenir moa esprit et l'empèdier éttfédmj^ pei* ainsi en avant, et de se eoiii[)1aire dans ces Tues 16iiiéraireSy je résolus de n'eu mettre que plus 4e sévérité dans la revoiie qoe j*ftlkis «atrepreôdre ; et, ponr me persuader davantage combien celle sévérité étast ifidîspensable, je ne négligeai rien tpoor me mettre devant ksyenx tcNiles les ^diances q|w «oraeiit d*èlrB mes anticipalions.
Je me iigurai donc d'aboiid que mes pI:^mières reeherches rapidement faites snr la p^yeholo^, ht Itgi* que et la morale, pouvaient ne m'avoir pus montré toos les rapports qui les unissaient, ni même le pius ibnda' mental de ces rapports, et qn'ainsi à ce premier titre je courais grand i isque de m'abuser en considérant celui que j'avais vu coumie constituant Tunité de la philosophie« Mais, en supposant même que j*€usse bien saisi la vraie dépendance de ces trois problèmes, qu'est-ce qui m'assurait que ces trois problèmes ne formaieat pas un groupe uni par un autre rapport mx antres hrairfirr de la philosophie, dont Tunité serait alors constituée par ce rapport? Ne pouvait^il pas se faire «en «Ifet ^pae, ia philosophie étant une, cette unité résulté! d*oae rekikm entre divers systèmes distincts de questions, formés eumémespardesralaliniissecondakes; et<!iette seule Jiyp»thèse trèfi^possible,«t que sanblaUrevètirde<qiidque prohabilité la nature ti ès-éloignée en apparence de plusieurs . questions pbikisflfdiifyues, se jButûsait^^Ue pês pour inverser et détruire toutes mes anticipations? Né se pouvait-il pas aussi quew sans être couslitaée d'Orne manière aussi extérieure que je rayais 4'alMMid Mppoaét, ïmité de la philosophie ne fût point intrinsèque, mais reposât mr une drconstance d'une autre natiu^ ^e celle qne
DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES. tSb
jfmk rêTée, quoique également «jctérieure, et qui pouvait à la rigueur être telle qu'elle expliquât le sentiment Bnhrersel, sans rentrer dans aucune des suppositions que faraîs faîtes? Ne se pouvait-il pas enfin à toute force, et malgré le sentimenl universel, que Tunilé de la philosophie fût une chimère, et le sentiment universel une de CCS illusions longtemps géïK i aies que les découvei lc^ de la science finissent un jour par dissiper? *
C'est ainsi que je cherchais , en poussant même mes supposilions jusqu'à l'absurde, à m'armer contre ces idées a priori qui s'étaient élevées en moi malgré moi, et dont je craignais Ilnfluence. Hais, tout en prenant ces précautions, je comprenais que la meilleure de toutes était de procéder avec toute la sévérité qui était en moi au travail que je m^états prescrit sur chacune des questions philosophiques. Je résolus donc d'y mettre tout le temps et toute l'attention possibles, et, quelle 91e pût être runiformité des premiers résultats auxquels je parviendrais, de ne point croire que j'avais rencontré la véritable unité de la philosophie tant que je ne . serais pas arrivé au terme de ma revue.
Cependant je sentis que je ne devais point m'exagérer k nécessité que cette revue Ait complète. Il était pos^ ^le que, quelque soin que je misse à les rechercher, plusieurs questions philosophiques m'échappassent ; mais H était difficile, pour ne pas dire impossible , que , du nombre de celles-là, s en trouvât une qui fût véritablement principale. Toutes les grandes questions, toutes celles qui intéressent yéritablement Thumanité, ayant élé posées et agitées depuis des siècles, je devais nécessaiirenient m'en aviser ou les retrouver. Or, ii était certaînèment suffisant à mon but que j'esaminaw» celles-là : car, si je trouvais la dépendance de ces ques-
lae DE L'ORGAimsATION
lions, il était évident que j'aurais trouvé runité vraie de
la philôsopliie ; et si je découvrais au contraire qu'aucun lieu n'unissait quelques-uns de ces grands problèmes, il le devenait également que la philosophie n*était pas une. Je résolus donc de ne point porter le scrupule trop loin, et bornai d'abord mes recherches aux grandes branches delà philosophie, sauf à descendre ensuite aux rameaux, à mesure qu'ils se présenteraient.
Ce fut ainsi qu'après avoir combiné mon plan je m'engageai dans son exécution. Plusieurs mois avaient été employés à me conduire jusque-là. Le reste des deux années que je passai dans ma famille, fut consacré aux recherches que je m'étais prescrites et aux conséquences qui, une fois mon résultat atteint et la solution du problème trouvée, en découlèrent aussitôt sur toutes les autres difficultés préalables que je m'étais posées, et dont j'ai plus haut donné rénuméralion au lecteur. Je puis dire que j'eus, dans ces deux années, la vue première de la solution de toutes ces difficultés, et de toutes les opinions qui, mieux déterminées et mieux liées depuis, * ont composé et composent encore aujourd'hui mon système général sur ces points préalables. Mais ce n'était qu'une ébauche, que tons mes efforts pour retenir mon intelligence ne purent l'empêcher de jeter d'abord dans son ensemble, et dont toutes les parties ne furent achevées et complètement approfondies et déterminées que dans les années suivantes. Une circonstance fâcheuse me permit de me livrer pendant six années presque en* tières à ce perfectionnement de mes idées, comme une autre circonstance fAcheuse m'avait donné le tempsdeles créer. L*École normale avait été supprimée ; et ayant de mon côté renoncé à la chairede Bourbon, je me trouvai parbitement libre de donner à mes études la direcliou
qui pouvait le mieux me convenir. J'ouvris alors dans ma chambre des coors particuliers, que je continuai jus* qu'en 1828, et auxquels assistaient un petit nombre d'esprits distingués. Dans les six ans qu'ils durèrent, je donnai successivement pour ol)jet à mon enseignement chacune des principales sciences dont se compose la philosophie ; de la sorte la psychologie, la morale» la logique, le droit naturel et politique, Icsthéliquet la philosophie de rhistoire , la religion naturelle, repassèrent en détail sous les yeux de mon esprit, qui put les approfondir à loisir et y trouver la confirmation ou le démenti certain des résultats auxquels une première revue de ces mêmes sciences Tavait conduit. Ces résultats furent tous confirmés, en même temps que déterminés avec plus de précision. Ce ne fut qu'alors que je pensai pouvoir m'y fier sans autre réserve que celle qu'impose à tout esprit le sentiment de sa faillibiiité et des bornes de Tintelligence humaine. Ainsi s acheva la longue entre* prise que j*avais formée. £t quand vinrent pour le professeur des joui s plus heureux, le philosophe étaitorienlé dans sa science ; et Thomme dont la foi avait été ébranlée voyait clairement la route à suivre pour retrouver la solution perdue du problème; et, tout en cherchant cette route, il avait déjà rencontré bien des couvictions qui loi avaient rendu sinon tout son premier bonheur, du min& le calme de Tesprit et le repos du cœur.
Je vais maintenant donner à mes lecteurs, de la manière la plus rapide et la plus claire possible , les résultats généraux auxquels me conduisirent toutes ces méditations sur robjetde la philosophieet sur les autres difficultés que j'ai posées. On verra que, Bur le premier point, et le plus difficile, la solulion que j'avais anticipée a été précisément celle à laquelle je me suis arrêté*
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Seulement, poor ccmserver à cette exposition riuiérët qui a pa s*attaclMer aux choses qui précèdnl, je suimi ïùtàn dinvention, c'est-à-dire celui dans lequel ces idées se sont ]irëseiitées successif cment k mosi esprit» indkpiaiit,
autant que possible, les circonstances qui me les ont suggérées» G*eât doue la suite de mou histoire qu!ùa valire» à cela près que aies résultats n*eiirent pas immédiste^ ment la précision que je chercherai k leur donner»
DES SGEENCra PRUX^FHIQUES. 139
TEOiSIÈME PAJITIE\
REVUS m &mmâ fHiLOâOf hioues.
Aa début de la revue que j'entreprenais de faire de taoks les sciences philosophiques pour déterminer et l'objet et îa méthode de chacune, il était naturel, et, par les raisons que j'ai dites plus haut , important et utile aussi, de commencer par ceUes dont Je ro^étafs occupé, afin de soumettre à un nouvel examen les idées que je m'en étais Cotes* Ce fut donc la psychologie qui devint le imûier sujet de mes méditations.