UN CRIME
Je reçois chaque matin, comme tout honnête homme qui est ou a été député^ des demandes de bureaux de tabac, et d'autres demandes à foison. Beaucoup de jeunes gens s'adressent
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aussi à moi, en ma qualité d'homme de lettres, pour avoir accès dans un journal.
« Vous n'avez qu'un mot à dire. »
Si, en effet, je n'avais qu'un mot à dire, il est probable que je ne le dirais pas, car enfin, on ne peut pas recommander un homme par cette unique raison qu'il se déclare recommandable.
Les plus adroits ou les plus sensés envoient un échantillon de leur savoir-faire.
C'est assez contrariant, parce qu'il faut lire Tarticle, le renvoyer à l'auteur, et en donner, par lettre, son avis.
Si cet avis est un peu sévère, vous vous faites un ennemi irréconciliable; s'il est plus doux, vous êtes presque sûrd'arriver au même résultat, après une longue série de correspondances et de pourparlers.
« Monsieur, vous n'avez donc pas de cœur?... »
Mon Dieu, si, j'en ai un; mais il est fort occupé de plusieurs personnes que je connais, et qu'avec toute ma bonne volonté je ne puis pas tirer d'affaires.
Quelquefois, ce n'est pas un article qu'on vous envoie, c'est un volume.
« Je vous expédie un manuscrit de huit
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cents pages dont je suis l'auteur. J'ai passé quatre ans à le faire. Lisez-le avec soin, et dites-moi très sincèrement votre avis. Il est écrit à mi-marge, pour que vous puissiez l'annoter plus aisément. »
J'ai en ce moment sur ma table quatre ouvrages dont les auteurs me sont parfaitement inconnus.
Que faire?
Les renvoyer sans les lire, c'est bien dur pour eux.
Les lire, c'est bien dur pour moi !
Je suppose que tous mes confrères de l'Institut ou de la Société des gens de lettres sont exposés aux mêmes ennuis.
Parmi les manuscrits qui me sont tombés sur les bras, il y en a un qui a été presque un événement dans ma vie, et dont je vais vous conter l'histoire.
C'était à l'époque du fameux article 7, qui m'a donné beaucoup d'occupation et un peu de souci.
Tous mes amis me quittaient ; quelques-uns, par-dessus le marché, m'injuriaient parce que j'étais fidèle aux opinions libérales de toute ma vie. Ils me blâmaient de ne pas être un coquin. Je n'en avais pas le cœur très gros,
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étant depuis longtemps habitué aux bêtes. Vous comprendrez pourtant que je savais un certain gré à ceux qui choisissaient ce moment-là pour me témoigner leur estime.
Il y eut aussitôt chez moi un redoublement de manuscrits.
Tous les pauvres garçons que j'avais refusés depuis deux ou trois ans m'envoyèrent des articles où ils prouvaient, clair comme le jour, que j'avais raison, et que le parti républicain faisait fausse route en m'abandonnant.
Avec ces articles, je reçus un gros manuscrit qui ne pouvait pas avoir été fait pour la circonstance.
L'auteur était, presque sur tous les points, de mon avis. Il avait lu mes livres, il me citait souvent. Il n'était pas sans instruction, quoiqu'on vît bien que son érudition était de fraîche date et toute de surface. Le style me plut. Rien de bien frappant; mais il était simple et clair. C'était évidemment quelqu'un.
Je trouvai le temps d'écrire à l'auteur une très longue lettre. Je marquais nos dissentiments ; j'insistais plus longuement, et avecplus de plaisir, sur les idées qui nous étaient communes. En même temps, je relevais quelques
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erreurs historiques, et je lui indiquais des sources.
Cela faisait un travail assez long, que je lui expédiai avec son manuscrit.
Il me le renvoya quinze jours après; j'aurais dû le prévoir.
Il avait employé ses quinze jours, mais il aurait fallu six mois pour rendre l'ouvrage présentable.
Il me remerciait de mes compliments, que je regrettai un peu, quoiqu'ils n'eussent rien d'exagéré, et il me chargeait de lui trouver un éditeur. Rien ne m'était plus facile, parce que Hachette ou Galmann Lévy ne pouvaient rien me refuser.
« Je n'avais qu'un mot à dire. » Et le reste!
Il fallut lui expliquer que la plupart des grands éditeurs sont aussi lettrés que les auteurs, et se passent parfaitement de leur avis. Un des chefs de la maison Hachette est élève de l'École normale, comme moi; il est docteur es lettres; il sait aussi bien que moi si un livre plaira aux acheteurs. J'ajoutai cependant que je n'avais besoin que de mes propres lumières pour prédire que son livre ne se vendrait pas.
Je m'attendais, comme de raison, à une
réponse désolée, ou à une réponse irritée : il n'y a, pour ainsi dire, pas d'exemple d'une réponse résignée.
Comme je m'intéressais à lui, un peu à cause de ses lettres, beaucoup à cause de ses opinions et de son talent, je désirais une réponse irritée, qui aurait mis fin à nos relations et à ses espérances. C'est une réponse navrée que je reçus, et, ce qui me fut particulièrement pénible, elle se terminait par le refrain ordinaire :
« Faites-moi entrer dans un journal! »
J'avais alors un beau droit, que je n'aurais pas eu quelques années auparavant^ que j'ai perdu depuis; j'avais le droit de répondre :
« Il n'y a pas un seul journal auquel je puisse présenter ou un article ou un ami. »
Il ne se découragea pas.
Si, par malheur, un journal disait un mot aimable sur mon compte, vite, il m envoyait un article pour ce journal-là.
« Puisque vous êtes bien avec le Révolté... »
Ils n'étaient pas mal faits. Je les montrais à Manuel, qui n'avait pas plus que moi de journaux à sa dévotion, ou à Ulbach, dont la clientèle de postulants était aussi nombreuse que la mienne.
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Notez que le pauvre jeune homme n'avait pas le sens commun; il parlait de collaborer à un journal tout en demeurant dans son trou, à cinquante lieues d'ici; ou de venir en troisième classe s'établir à Paris aux crochets d\m journal, sans avoir un sou dans sa poche. Encore s'il avait été anarchiste ou pornographe! Mais il était scrupuleux, classique et raisonnable; on ne pouvait rien faire de lui.
Il faut que je vous dise à présent, que j'ai des amis, et, par conséquent, des affaires, dans la ville où il demeure. Je dis : et par conséquent des affaires^, parce que je n'ai pas d'autres affaires en ce bas monde, que de vaquer à mon travail et de visiter de loin en loin mes amis.
On me demandait une visite là-bas, depuis longtemps; je me donnai trois jours de congé pour aller respirer l'air de la province.
Je pensais bien que je le verrais. Je ne savais trop si je devais m'en réjouir ou m'en plaindre. D'un côté, il me plaisait; de l'autre, je sentais que j'aurais à recommencer ma démonstration, ce qui n'aurait rien d'agréable, ni pour lui ni pour moi. Je le vis, et je vous dis tout de suite que c'est un charmant garçon, vingtdeux ans à peu près, bien de sa personne, avec
des manières distinguées et réservées, autant de modestie que peut en avoir un homme de lettres, et un air de sincérité et de franchise qui m'attirait. Il me sembla qu'il avait pour moi du respect et de l'affection. Le respect, je le devais à mon âge ; mais pourquoi m'aimait-il? Je ne lui avais jamais fait de bien, et je passais mon temps à l'avertir que je ne pourrais jamais lui en faire.
Une chose m'affligeait.
Je le savais pauvre. Il me suffit de jeter les yeux sur lui pour deviner que sa pauvreté était presque de la misère. Je pris naturellement des informations.
On me dit de lui et de sa famille beaucoup de bien. Sa mère était veuve depuis longtemps; elle avait élevé ses deux enfants : ce garçon-là et une fille plus jeune de quelques années, sans qu'on pût s'expliquer comment.
Le garçon avait suivi les cours du collège et la fille ceux du couvent sans payer aucune rétribution scolaire; mais de quoi vivaient ces trois personnes?
Le père, professeur au collège, n'avait rien laissé; la veuve n'avait rien demandé, étant trop sûre de ne rien obtenir; elle avait cherché des leçons sans en trouver et avait fini par se
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fait'e couturière en robes ; on ne savait trop si elle était occupée.
Le fils, de son côté, après de très bonnes études, avait accepté, à dix-huit ans, une place de comptable dans une grande maison de nouveautés; mais la maison avait fait faillite, et, malgré d'activés et incessantes démarches, il n'avait pu trouver un autre emploi.
Je lui demandai ce qu'il faisait.
— Mais, dit-il, vous savez, j'écris.
— Oui, mais ce que vous faites pour vivre, pour aider votre mère et votre sœur?
Il rougit, balbutia.
— Un peu de tenue de livres... quand cela se rencontre...
Mais cela ne se rencontre presque jamais, et ne rapporte rien.
Je n'osai pas insister. Un autre que lui aurait compris que je cherchais un biais pour lui offrir de l'argent. Mais le pauvre enfant était fier. Il avait tous les défauts.
Je revins à Paris, très préoccupé de lui.
On dit communément qu'on finit toujours par trouver du travail, quand on en a bonne envie. Allons, mes amis, cela n'est pas sûr. Et puis, vous savez, il y a des hommes qui ont un talent particulier pour se tirer d'embarras,
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et d'autres qui ont une sorte de prédestination pour n'arriver à rien. Ceux-là se proposent, et quelquefois s'imposent; ceux-ci attendent et quelquefois meurent de faim. Dieu permet cela, et les hommes, par leur égoïsme et leur indifférence, y contribuent.
Je vis le préfet avant de partir. C'était un brave garçon, à qui j'avais rendu quelques services quand j'étais ministre de l'intérieur et qui avait la bonté de s'en souvenir.
Il me promit de voir mon protégé, et de faire son possible pour lui procurer un emploi. Il ne manqua pas de le faire appeler et me rendit compte de leur entrevue.
« Il me plaît beaucoup, m'écrivit-il, il n'est pas vaniteux et exigeant comme certains déclassés de notre connaissance. Il me semble bien qu'il est tout prêt à accepter la position la plus infime, mais à la condition de gagner son pain sur-le-champ. Là est la difficulté. Il faut commencer, dans les contributions et l'enregistrement, par être surnuméraire ; dans les ponts et chaussées, par être piqueur; dans l'instruction primaire, par être auxiliaire. On gagne un franc par jour à être maître auxiliaire, en faisant un rude métier; et on n'arrive
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que difficilement à cette position très enviée et très demandée. Impossible même d'y penser avant d'avoir le diplôme. Ce n'est rien, diton; c'est beaucoup. Le diplôme ne serait pas facile à décrocher, même pour vous, qui êtes docteur. Il n'y a pas d'examen facile, il n'y a que des examinateurs bienveillants; encore faut-il les rencontrer. Je ne vois que mes bureaux; mais les fils de tous mes employés ont une sorte de brevet de retenue sur l'emploi de leur père. Ni là, ni ailleurs, il n'y a de vacances pour le moment. Les vacances sont rares, parce que les pensions sont misérables. (Pas encourageant, le préfet !) Il trouvera partout des candidats inscrits avant lui. Ceux qui sont anciens sous-officiers ont le droit légal de passer les premiers. Notez encore, disaitil, qu'à chaque nomination que je veux faire, je me trouve en présence de mes députés et de mes sénateurs, et de mes conseillers généraux et de ma commission de permanence.
Ah ! cher monsieur, quelle peine il faut prendre, en province, pour obtenir la permission de ne pas mourir de faim au coin d'une borne ! Croyez-moi ; pendant que je guette ici les occasions avec plus de bonne volonté que d'espoir, cherchez à Paris, dans le commerce,
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dans l'industrie, N'avez-vous aucune relation avec la rue du Sentier? »
J'ai vu le moment où il finirait sa lettre par le fameux refrain :
« Vous n'avez qu'un mot à dire. »
Ainsi, il me rejetait sur Paris!
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Paris est la ville du monde où il y a le moins de places, parce que c'est la ville du monde où il afflue le plus de candidats. Je cherchai pourtant. Je recommençai dans l'industrie, dans le haut commerce, dans les Compagnies de chemins de fer, le métier que je faisais depuis si longtemps chez les directeurs de journaux et les éditeurs; ce qui revient à dire que je valetai de plus belle. Valeter! La moitié de la vie! Encore bien heureux quand on n'est pas obligé de valeter pour soi ou pour les siens.
Les plus bienveillants me répondirent :
— J'inscris sa candidature.
La plupart disaient :
— Je suis occupé à diminuer mon personnel par voie d'extinctions.
Je fus contraint de me dire à moi-même que je perdais mon temps et mes peines, et que je me rendrais ridicule en insistant.
Mon homme, d'ailleurs, ne m'écrivait plus.
Faut-il l'avouer? Ma pensée se détourna de lui; chaque jour m'apportait de nouveaux clients.
Il me fut rappelé tout à coup par la lettre suivante, que m'écrivit le préfet :
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« Je l'ai revu ; il est entré dans mon cabinet, un peu malgré l'huissier, que ses manières effrayaient, et puis il a essayé de parler sans y parvenir. Il s'est détourné brusquement et j'ai entendu un sanglot. J'étais fort mécontent; on ne vient pas dans le cabinet d'un préfet pour y jouer des mélodrames. 11 s'est enfin remis, et courbant la tête, le mouchoir sur la bouche, il m'a dit :
» — Monsieur, pour l'amour de Dieu, une place de garçon de bureau !
» Je me suis senti tout remué. J'ai voulu lui parler, l'interroger, mais il n'était plus là.
w — Ramenez-le !
» — Monsieur, il est dans la rue.
» — Appelez-le !
» — Il est trop loin; faut-il courir?
» — Non, pas d'esclandre!
» J'ai appelé le commissaire central. Je l'ai mis au fait.
» — Je veux des renseignements atout prix
» Je n'en manque pas de renseignements; vous allez voir.
» Le commissaire me les apportait une heure après. Jugez-en. Depuis trois mois il n'a plus de livres à tenir; la mère n'a plus d'ouvrage. Ils ont vendu jusqu'à leurs cou-
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vertures, en décembre ! Le petit poêle qui est dans leur chambre n'est qu'une ruine, il y a des années qu'il n'a vu le feu. On croit qu'ils vivent de pain et d'eau, peut-être d'un peu de lait, de loin en loin, quand une voisine trouve un prétexte pour en donner, La maladie s'en est mêlée ; alors la mère a cherché à se placer comme domestique ou femme de ménage, mais elle n'a trouvé que des gens étonnés.
» — Gomment! vous?... On ne veut pas d'une domestique à qui on dirait : Madame.
» La fille est dans un état d'épuisement à faire pitié, elle ne peut plus faire un pas. J'ai envoyé mon médecin. Il me répond qu'il connaît trop bien cette maladie-là. C'est la faim. Le curé et le bureau de bienfaisance ont donné un petit secours, que la mère a accepté en se cachant de ses enfants. Savez-vous, monsieur, ce qu'il y a de plus triste au monde? C'est la comparaison que nous faisons tous les jours entre les besoins et la bourse : Besoins immenses, bourse vide! »
L'excellent homme ajoutait :
« Je n'ai pas de place ici, mais je vais toujours le prendre comme auxiliaire, avec un traitement que je n'ose pas vous avouer. »
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Ce traitement-là, quel qu'il fût, il le tirait de sa poche. Mon premier soin, en recevant
cette lettre^ fut d'é- — — ■^:, ■■. — ;
crire à ce pauvre en- .5
fant et de glisser quelque argent sous l'enveloppe. J'écrivis aussi au préfet pour le remercier ^ -"
et le prier de me tenir au courant. ,- .
La réponse ne se fit pas attendre. Il travaillait au bureau depuis une quinzaine de jours, quand, tout à coup, il disparut.
La mère et la fille étaient toujours là : la fille n'ayant plus le souffle, la mère n'ayant plus, ou ayant à peine sa raison.
Elle répétait toujours :
— Parti! parti!... Mais où est-il allé?.. Parti !
Rien de plus. Il n'avait pas pris de place en chemin de fer. Avec quoi aurait-il payé?
— On le cherche, disait le préfet; on le trouvera. Pour diverses raisons, la pensée d'un suicide doit être écartée. En son absence, on s'occupera des deux femmes. Nos dames ont pris feu pour elles. La préfète fera une souscription, une fête, une loterie; je ne sais quoi. Tout ira bien de ce côté, mais lui?
La police n'est pas parfaite en province. Le fugitif la dérouta pendant quelques jours. On finit par trouver sa trace. Il s'était dirigé vers Paris, tantôt à pied, tantôt en charrette, quand un charretier lui faisait l'aumône d'un bout de conduite. Il avait pris un billet pour Paris à une station assez éloignée. Il n'avait plus ni gilet, ni cravate. Évidemment, il les avait vendus pour payer sa place. Le voilà donc rendu à Paris. La police étant prévenue, on ne pouvait manquer de mettre la main sur lui. Nous avions cette première consolation.
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de savoir qu'il était traqué comme un malfaiteur. Pour moi je pensai qu'il fallait d'abord courir à la Morsue.
Vous comprenez bien qu'il absorbait toutes mes pensées. Je le connaissais à peine depuis six mois, et il me semblait qu'il était un de mes proches. Je courais tous les jours à la Préfecture, et toujours la même réponse :
— Pas encore !
Je voulais agir moi-même.
— Dites-moi seulement ce qu'il y a à faire...
— Rien à faire : attendre !
Attendre ! c'était cruel et c'était mortel.
Je fus tiré d'embarras par lui-même.
Il entra un matin chez moi, comme il était entré chez le préfet, en bousculant mon domestique.
Il avait l'air de tout autre chose que d'un mendiant, il m'aurait fait peur au coin d'un bois. L'idée qu'il avait fait un mauvais coup ne me vint pas au premier instant. Je lui donnai du linge, une chaussure, quelques vêtements; je lui donnai à manger : il se laissait faire.
— Ma mère! ma sœur !
Je le rassurai. Il se jeta sur ma main. Je le crus assez remis pour l'interroger.
— Comment avez-vouspu les quitter? Pourquoi? Dans quel espoir?
Alors il se mit à divaguer.
— Grand Dieu! me dis-je; il est fou!
Il Tétait;, en effet, ou, du moins, il était en proie à un égarement momentané.
— Pardon! pardon! disait-il.
Ce mot me parut une révélation.
L'état où je le voyais prouvait qu'il n'avait pas commis un crime; mais^, me disais-je, il a essayé. Il y a pensé tout au moins.
Je me taisais depuis quelques instants pendant que ces idées me roulaient par la tête.
— Qu'allez-vous faire à présent? lui dis-je enfin.
Il me répondit avec beaucoup d'humilité :
— Je vais retourner auprès de ma mère et de ma sœur. Je suis incapable d'aller à pied : faites-moi l'aumône. Là-bas j'accepterai avec reconnaissance les soixante francs par mois que le préfet veut bien me donner. Je sens bien que c'est aussi une aumône. Je ferai mon possible pour me rendre utile.
Je causai quelque temps avec lui. Il était plus calme. Il écoutait attentivement mes conseils, il se montra très reconnaissant. Je me
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reprochais mes premières pensées. Il se troubla de nouveau en me disant : « Adieu ! »
— Pardon ! pardon ! dit-il encore plusieurs fois.
Pardon! Ce n'était pas du dérangement qu'il m'avait causé, des inquiétudes qu'il m'avait données. Non. Il avait un remords. Impossible d'en douter. Je le sentais dans son accent; je le lisais dans ses yeux. Je lui tendis la main pour l'éprouver. Il s'inclina sans la prendre. Il n'avait plus que le temps d'aller au train. JeTen avertis. Il partit sur-le-champ, sans dire un mot.
Que devais-je faire ? Je pris successivement plusieurs résolutions sans pouvoir me tenir à aucune. J'écrivis pourtant au préfet. Ce n'était pas une dénonciation. J'écrivais à mon confident, engagé comme moi, autant que moi, dans cette affaire. La police de Paris, une fois mise en branle, aurait agi comme envers un suspect; j'étais sûr que là-bas, si l'on croyait devoir faire une enquête, on la ferait paternellement, à petit bruit, comme sur un malade, plutôt que sur un coupable.
Tout se passa comme je l'avais prévu. Il s'était présenté à la préfecture. Il avait repris possession de son pupitre. Il travaillait avec
assiduité, avec intelligence, mais il se tenait à l'écart et ne communiquait avec personne. Il était à la fois humilié et effrayé.
— C'est un coupable qui se repent, disait le préfet.
'"'^' était moins circonspect que moi, en sa qualité de fonctionna ire, il avait écrit à Paris, en priant, dans l'intérêt même de l'enquête , qu'on laissât le pauvre être sous sa main, sans lui laisser voir qu'on le soupçonnait.
La police de Paris trouva ses traces partout, depuis son arrivée jusqu'à son départ. Rien ne pouvait faire croire à une faute, et motiver une arrestation. S'il avait des remords, ce ne pouvait être que pour une intention non suivie d'effet.
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Un mois, deux mois se passèrent. La mère et la sœur étaient guéries. On avait remeublé tout doucement leur pauvre chambre. Le nouveau commis, quand il n'était pas à son bureau, ne les quittait pas une minute. Il se rendit chez les dames charitables qui avaient secouru les deux délaissées, les remercia très humblement et très dignement, expliqua qu'il les avait quittées au commencement de l'hiver, dans l'espoir de trouver de l'ouvrage à Paris; que le préfet, dans sa bonté, y avait pourvu, et que son petit traitement leur suffirait désormais. Je crus alors que je pouvais lui conseiller de reprendre ses anciennes études, en ajoutant que je m'occuperais de leur placement avec plus de cœur et plus d'espérance. Je m'y pris à plusieurs fois pour écrire cette lettre. J'aurais dû consulter M. Bérenger, mon collègue au Sénat, qui est consommé dans l'art de relever les âmes tombées. Il y avait ici cette circonstance particulièrement délicate que la chute n'était que présumée et non constatée.
J'étais destiné à marcher, dans cette affaire, de surprise en surprise.
Un beau jour, il ne vint pas à la préfecture. On envoya chez lui. La chambre était déserte, mais ce n'était pas une fugue clandestine
comme la première fois. La mère, la tille étaient parties avec lui. On s'informa, tout était payé, il n'y avait pas un sou de dettes. Tout le mobilier était là, rien n'avait été vendu. Ils avaient pris le train pour Paris dans la nuit. Ils devaient être arrivés depuis plusieurs heures. Le préfet m'écrivit tous ces détails.
Cette fois mon incertitude ne fut pas longue. En même temps que cette lettre, j'en reçus une du malheureux, qui m'annonçait son arrivée et me donnait quelques explications, d'ailleurs très incomplètes. Je sus ensuite qu'il avait écrit au préfet à peu près dans les mêmes termes.
Il m'apprenait qu'il avait trouvé pour lui et pour sa famille des moyens d'existence assurés ; il était heureux de penser qu'il ne me serait plus à charge.
Il me parlait en termes émus de la bienveillance du préfet, — qu'il me devait, disait-il, — et de ce qu'on avait fait pour sa mère. Il était d'autant plus reconnaissant qu'il se sentait moins digne de tant de bontés. En un mot la lettre aurait été parfaite si elle avait contenu son adresse, et s'il avait fait connaître ces fameux moyens d'existence. Le doute n'était
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pas permis, puisqu'il se taisait. Encore un de perdu! J'en étais inconsolable.
Je me dis une fois de plus que, puisqu'il me congédiait, je n'avais qu'à le laisser là, que ce serait une inquiétude de moins dans ma vie. Mais que vous dirai-je? Sa nature expansive, ses bons sentiments, l'affection qu'il m'avait témoignée, celle qu'il avait pour sa mère et pour sa sœur, cette âpre misère dont j'avais été témoin, la malchance qui s'acharnait après lui, tout cela avait créé entre lui et moi un lien qui ne pouvait pas se rompre si aisément.
Et puis, il y avait là une énigme. Il se disait sauvé de la misère matérielle, mais il était tombé, comme je n'avais que trop lieu de le croire, dans la misère morale... Il avait beau me dire de l'abandonner, je n'en avais pas le droit, puisqu'il avait plus que jamais besoin d'être secouru.
Le préfet fut plus résolu que moi. Il me lit entendre qu'il avait poussé sa bonne action jusqu'aux limites où elle cesserait d'être raisonnable ; qu'il était bien aise de m'avoir montré sa bonne volonté et qu'il en resterait là ; ce qu'il fit. Sa femme fut plus persistante. Elle commença avec moi une correspondance des
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plus actives sur cette aventure qui surexcitait la curiosité de toutes ses amies.
Je répondais par de petits billets très laconiques à ses longues épîtres.
« Je suis sûre. ^^^ me répétait-
elle sans cesse, que ^sÊk c'est un bon -
bête homme.»
Je lisais cela
avec plaisir.
Ma foi
était loin d'être aussi robuste. Je n'allais pas jusqu'à le croire absolument perverti.
Je me disais :
« C'est un honnête homme qui aura fait une faute pour empêcher sa mère de mourir de faim. »
Un Crime. 1 3 1
Mais quelle faute ? Un vol ! C'est bien dégradant! J'avais beau faire, l'idée de vol ne pouvait pas s'associer dans mon esprit avec tout ce que je savais de lui. Et en outre, voler, me disais-je, c'est bien difficile ! Pour voler, ce n'est pas tout que de vouloir, il faut savoir; même pour voler bêtement, sottement, en homme qui n'est pas du métier, il faut une occasion. Il n'allait nulle part, il ne voyait personne. Le volé aurait crié : on ne signalait rien, ni dans le chef-lieu, ni aux environs. Une idée me traversa l'esprit. Il sera entré comme gérant dans quelque affaire véreuse, dans quelque banque interlope, dans une loterie. Ou encore il se sera enrôlé avec des saltimbanques. Il fait des boniments à la porte d'un phénomène. Tout cela me paraissait idiot après un moment de réflexion; mais j'étais littéralement obsédé. Je résolus de ne pas rester dans cette inaction et de savoir au moins où il était.
Je m'étais autrefois adressé à la police. Je pouvais le faire encore une fois, et avec d'autant plus de sécurité que je ne lui apprendrais rien; elle était avertie, ma sollicitude ne pouvait nuire à ce pauvre diable; elle pouvait même être pour lui une protection, une sauvegarde.
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Je m'en fus tout droit chez le préfet. Je le connaissais beaucoup. Nous avions été députés ensemble. C'était un homme intelligent et sûr. Je lui racontai mon histoire, ou plutôt l'histoire de l'autre. Il était déjà au courant.
— Il se cache de vous, me dit-il, mais non pas de nous. Il est certain qu'il n'a pas de délit sur la conscience. Vous ne le verrez pas sur les bancs de la police correctionnelle. Il n'avait pas d'argent et il en a : voilà tout le problème. Notez qu'il n'en a pas beaucoup; qu'il ménage ce qu'il a; qu'il vit en somme très pauvrement, ce qui est une bonne note; qu'il ne va dans aucun lieu suspect, et qu'il travaille constamment chez lui à des écritures.
— A des écritures ? Que peut-il écrire comme cela, et que peut-il gagner à cela ?
Le préfet se mit à rire.
— Tenez-vous donc en repos, me dit-il ; dans tous les cas, ce n'est pas un grand criminel. Nous serons pour lui, s'il y a lieu, doux comme des agneaux. Nous vous avertirons. Nous le mettrons sur la bonne voie. Dormez en paix.
J'étais un peu tranquillisé en l'écoutant, mais je sentais que mes terreurs reviendraient
Un Crime.
quand je serais seul, ou quand je recevrais de
nouvelles lettres de ma préfète.
— Vous savez donc son adresse? disje au préfet.
— Sans doute !
Il me la donna.
— Et croyezvous que je puisse aller le voir?
— Je vous le conseille; je vous dirai
presque : « Je vous le demande, » à condition que
vous ne lui parlerez pas de la surveillance toute paternelle dont il est l'objet.
— C'est entendu.
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— A mon tour de vous prier, dit le préfet de police, de nous faire part de vos découvertes, si vous en faites.
Je vis parfaitement qu'il se moquait de moi, mais je n'en pris nul souci. Je ne pensais pas du tout à entrer dans ses brigades.
Je partis pour la rue de la Tour-d'Auvergne, en me rappelant Michel Perrin, qui était policier sans le savoir.
Je me disais :
« Je jouerai au préfet le tour d'aller plus vite que lui. »
Je devins plus sérieux quand je me vis arrivé à la porte du numéro 17.
— Au cinquième, la seconde porte à droite!
— Est-ce qu'on y est?
— Je ne sais pas. Il y aura toujours quelqu'un pour vous recevoir.
La maison était habitée par de petits ménages. Elle est proprement tenue. Pas de sonnette. Je frappe. On ne me répond pas. Je frappe plus fort, je cours risque de casser ma canne. Rien. Il y a pourtant quelqu'un, car j'entends remuer.
Je prends le parti de l'appeler par son nom. Il paraît qu'on ne se souciait pas d'entendre
Un Crime. i35
crier ce nom dans Tescalier, car la porte s'ouvrit aussitôt.
C'est la mère.
— Que voulez-vous?
Elle me reconnaît.
— Ah! mon Dieu, c'est vous, monsieur? Et mon fils qui ne voulait pas... C'est égal, entrez, reposez-vous. Ma ûWe, c'est notre bienfaiteur.
— Dites notre ami, madame, je n'ai eu que de la bonne volonté. Votre fils a été plus heureux que moi, puisqu'il vous a donné une meilleure situation. Je sais que c'était son unique souci.
— Oh! oui, monsieur, le meilleur des fils!
— Le meilleur des fils! le meilleur des frères! dit une autre voix.
C'est la sœur; elle est là, je n'y avais pas pris garde.
L'appartement se compose d'une petite cuisine, grande comme la main, et de deux pièces. La seconde piècC;, que je puis voir par la porte entr'ouverte, sert de chambre à coucher aux deuxfemmes. Mon ami (pourvu qu'il soit encore digne de ce nom!) demeure dans la première chambre, qui est fort exiguë et qui sert en môme temps de salle à manger.
Je regarde la sœur, dont les yeux brillent
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en parlant de l'absent. Elle Tadore, c'est un bon signe. Elle est gentille, cette enfant : fautil m'en réjouir pour elle? Ce dont je me réjouis, par exemple, et très franchement, c'est de la voir entourée d'étoffes et de patrons. Il n'y a pas à en douter: elle et sa mère travaillent de leur état de couturière en robes.
— Vous avez de l'ouvrage, madame?
— Oui, monsieur, nos voisines sont très bonnes pour nous; nous travaillons à notre aise, mais nous travaillons. Mon fils ne le voulait pas d'abord; il disait que c'était inutile; mais j'y ai tenu, pour moi et pour cette jeunesse.
— Vous avez bien fait. Et lui, que fait-il? C'était le grand mot. J'étais contentde l'avoir
lâché, et avec cette simplicité.
« Et lui, que fait il? » Gomme cela, sans avoir l'air d'y penser. C'est ^u Michel Perrin tout pur. Mais pas du tout. Elle me regarde sans aucun embarras.
— Je ne sais pas les aff'aires de mon fils, me dit-elle. Je le remercie et je remercie Dieu du bonheur qu'ils nous ont fait.
« Dieu et mon fils! » Ces mères ne doutent de rien! Je sais qu'elle est dévote et sa fille aussi. Je vois au pied de son lit un petit crucifix avec une image du Sacré-Cœur et un cha-
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pelet. C'est bien. Quelle différence entre cet intérieur, tout médiocre qu'il est, et le galetas de là-bas! Je recommence à être embarrassé. La mère l'est également et inquiète. Elle se demande ce que son fils dira en me trouvant là.
— Monsieur, il se fait tard et je crains que vous n'ayez encore longtemps à attendre.
— Il est allé chez son patron ?
— Son patron !...
Elle a des yeux étonnés. Je me lève. Je ne puis pas prolonger ma visite sans impertinence.
— J'ai changé d'adresse, lui dis-je en lui donnant ma carte. J'espère qu'il viendra me voir.
— Oh! je n'en doute pas, dit-elle avec une sorte d'ardeur.
Elle écarte un châle, je ne sais quoi qui était sur la table, pour y déposer la carte que je yiens de lui mettre dans la main, et je vois qu'elle est couverte de papiers. Ce ne sont pas des papiers d'affaires; je ne m'y trompe pas, c'est de la copie !
J'ai découvert le pot aux roses avant d'être au bas de l'escalier. Il écrit dans un journal intransigeant. Voilà son gagne-pain et la cause de son embarras avec moi et avec le préfet. Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt? Cela
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crève les yeux. Pourvu qu'il soit sincèrement, franchement un imbécile, j'entends en politique; pourvu, je le répète, qu'il soit un franc imbécile, tout est bien, je resterai son ami. Si je n'avais d'amis que ceux qui pensent comme moi! Mais s'il écrit des sottises, tout en étant au fond raisonnable, je ne le reverrai jamais. Voyez-vous ce préfet de police? Il était au courant ; il s'est joué de moi. On n'écrit pas dans un journal anarchiste sans être couché sur le registre de la préfecture. En somme, je ne suis pas mécontent de ma journée. Ce vol mystérieux, qui était mon cauchemar, a disparu de l'horizon. Je n'ai pas affaire à Paul Ferrol. Est-il collectiviste, anarchiste, nihiliste? Il me le dira. Il n'a plus de raisons pour ne pas venir me voir. Il serait bon qu'il ne vînt pas, et que j'apprisse dans huit jours, en revenant ici, qu'il a déménagé sans laisser de traces! Je ne puis m'empêcher de rire en faisant cette hypothèse.
En effet, il arriva chez moi le lendemain matin ; il était vêtu très proprement, et, ce qui m'étonna, très correctement. J'ai toujours cru, comme vous, cher monsieur, et je crois encore qu'il y a une tenue de clubs et de journaux anarchistes, une sorte d'uniforme pour ren-
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verser la société. C'est peut-être une idée de bourgeois. En tout cas, il n'y avait rien d'extraordinaire dans l'aspect de celui-ci. Vous l'auriez pris pour un clerc d'avoué, ou pour un chef de rayon. Je lui tendis la main, il la serra cette fois.
Parbleu !
Il s'assit.
— Je viens, dit-il, me confesser.
J'étais ému, mais je me contenais. Je le regardais avec calme et en même temps avec bienveillance, pour faciliter ses efforts. « Voilà du Michel Perrin, pensai-je, ou je ne m'y connais pas! » Ce regard fixe parut l'embarrasser. Que faire? Je ne pouvais pas mettre mes yeux dans ma poche. Je résolus de tirer le premier et de me jeter in médias res.
— Dans quel journal écrivez-vous ? lui dis-je. Il sourit. J'avais deviné.
A mon profond étonnement, il me cita un très grand journal qui n'a pas d'opinion, ou du moins qui n'a pas d'opinion excentrique.
Je devais ressembler à quelqu'un qui aurait attendu un coup de canon, et qui reçoit une chiquenaude.
— Et que diable écrivez-vous là?
— Des romans.
— Des romans! Et quand cela?
— Aujourd'hui; tous les jours. Le roman en cours de publication est le second que je lui donne.
J'avais le journal sur mon bureau, avec plusieurs autres. Je le pris. Je lus tout haut le nom du romancier.
— C'est le nom de guerre que je me suis donné, dit-il.
— Mais vous êtes déjà très connu, presque célèbre...
— Vous allez bien vite! M'avez-vous lu?
— Non.
— Aviez-vous lu le premier roman que j'ai publié?
J'étais abasourdi. Les rôles étaient complètement changés : c'était lui, à présent, qui était l'homme célèbre, et je n'étais plus devant lui qu'un petit garçon. Quoique je n'eusse pas lu son roman, je savais que son succès n'était pas de la bonne espèce. Il n'écrivait pas pour les lettrés. Il faisait de la marchandise, mais de la marchandise qui avait un bon débit.
— Vous serez riche, lui dis-je assez durement.
— Je l'espère, me répondit-il avec une ferveur qui nous fit rire tous les deux. Faites-moi
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l'honneur de croire, ajouta-t-il en se reprenant, que je ne fais pour moi-même aucun rêve doré, mais nous avons tant souffert ! L'argent, pour moi, c'est la sécurité de ma mère; c'est l'avenir de ma sœur. Je la doterai, dit-il joyeusement.
Je lui tendis de nouveau la main, qu'il serra avec effusion.
— Et le préfet, et madame? Ils ont dû me croire bien ingrat !
Il s'arrêta avec confusion. Tous mes doutes, qui s'étaient échappés comme des oiseaux d'une volière, revinrent à la fois.
— Vous vous êtes enfui comme...
— ... Comme un voleur, dit-il en me coupant la parole.
Mais j'avais beau le regarder, ce n'était pas un voleur que j'avais là, en face de moi. Pourtant il était troublé ; il baissait les yeux; il se tordait les mains.
— Je suis parti deux fois, dit-il.
— Oui, répondis-je, et votre premier voyage m'est resté comme un rêve affreux.
— Et à moi donc !
Il leva les épaules.
— J'étais fou, en vérité!...
Puis, après un silence :
— ... C'est mon premier roman. J'en perdais la raison... Voyez-vous, je voudrais vous raconter...
Son trouble et mon anxiété ne faisaient que croître.
Il finit pourtant par me livrer son secret.
Il avait composé secrètement un livre d'après mes indications. Il l'avait fait avec bonheur. Le sujet était de son goût; il sentait que son esprit se développait et se fortifiait en le traitant. Il fondait sur la publication des espérances de gloire. Il comptait sur un mince profit; mais il leur fallait si peu! Le résultat fut ce que vous augurez. On lui renvoya son manuscrit avec une lettre banale. La maison était surchargée; elle regrettait, etc.
— Je compris, dit-il, qu'on repoussait mon livre parce qu'il était sérieux, savant, honnête.
— Oh! ajouta-t-il en s'interrompant, il n'était peut-être ni très sérieux ni très savant... Pour honnête, il l'était!
— Eh bien! je vais faire un roman qui ne sera pas honnête, qui sera malhonnête avec furie, avec cynisme. Ceux que je lis dans les journaux ne sont pas toujours des chefsd'œuvre, il s'en faut bien. On veut du naturalisme, je ferai du naturalisme. J'inventai
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un drame bien noir, une situation bien scandaleuse, et je la développai dans tous ses détails comme si j'avais eu à cœur de rendre mon livre dégoûtant et repoussant. Vrai! ditil en s'interrompant encore, j'en étais moimême écœuré. Est-il possible, me disais-je, que le public aime ce genre-là? Mais il l'aime. Je le voyais par le succès de tel ou tel. J'écrivis ainsi deux volumes dans un état de fièvre véritable. Je n'ose pas vous demander de les lire.
— Je les lirai, lui dis-je.
— Oui, je vous en prie; lisez-les par intérêt pour moi. Je serai soulagé quand vous les aurez lus, ma confidence sera faite. Vous les trouverez médiocres, mais ils vous choqueront d'une autre façon; ils ne sont pas... c'està-dire ils sont...
— Vous voulez dire, repris-je, qu'ils ne sont pas... ou plutôt vous avouez...
— Voilà le mot;, répéta-t-il, et sa voix tremblait. Merci de me l'avoir dit sans ménagement ! Il y a des jours où je pense qu'il vaudrait mieux encore être à mourir de faim, et ne pas les avoir écrits...
Il me faisait peine et pourtant plaisir. Il y en a tant qui n'ont pas de scrupules ! Je tournais machinalement le journal dans
mes mains, en parcourant le feuilleton.
— Celui-là, me dit-il, peut passer, mais le premier! . .
— Gomment se fait-il, lui dis-je, s'il était... réaliste à ce point, que le journal l'ait accueilli?
— Eh bien, me dit-il, le journal ne vaut pas mieux que moi. D'ailleurs, il l'a châtré. Tel qu'il a paru, il ne me fait pas honneur; tel qu'il était dans mon manuscrit, il me fait honte.
Je le consolai comme je pus en lui expliquant que ses futurs ouvrages rachèteraient le mal qu'avait pu faire celui-là. lime fit réitérer la promesse de le lire.
— Je ne serai tranquille, me dit-il, que quand vous l'aurez lu.
Je dis ici, sur-le-champ, après lecture faite, qu'il est détestable; il ne se relève pas, comme certains romans célèbres, par le talent. Le fond est absurde, la façon est médiocre. Mon pauvre ami n'est pas un romancier, ce n'est qu'un fabricant de romans. Je sus plus tard, par le préfet de police, qu'il avait été question de le poursuivre. Je voulus savoir comment il avait forcé la porte du journal.
— J'étais parti de là-bas, me dit-il, en me promettant à moi-même de ne pas quitter Paris sans avoir trouvé un éditeur. J'allait tout
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droit à un grand journal. On me mit à la porte. Une fois, deux fois, j'éprouvai le même sort. J'eus assez de lucidité pour reconnaître que j'avais l'air d'un brigand ou d'un homme ivre. Je tâchai de me donner un air plus décent, sinon moins misérable, mais la timidité m'était revenue avec la raison. Je passais des heures entières à me promener avec mon manuscrit sous le bras devant la porte des journaux sans oser la franchir. Après deux ou trois jours de ce métier, je compris l'absurdité de ma conduite. Je mourais de faim, je courais risque de tomber évanoui dans la rue. C'est alors que je vins vous demander l'aumône.
— Mais le manuscrit?... repris-je.
— Le manuscrit? Voyant que je ne pouvais pas le présenter moi-même, je le déposai chez le concierge, avec une lettre où je racontais mon histoire.
— Et alors?...
— Alors, je rentrai au bercail, j'oubliai tout : le roman, la fuite, l'affreux cauchemar; je m'efforçai d'être un employé modèle ; je crois que j'y avais réussi, et un beau jour...
— Eh bien?
— Un beau jour, au bout de deux mois, je reçus par la poste les épreuves de mon roman,
avec une avance qu'on avait la délicate bonté de me faire.
Voilà le récit extraordinaire que me fit cet échappé de Charenton.
Pauvre garçon ! Tu as goûté de la littérature facile et des succès populaires. Tu nous regretteras toujours; tu ne nous reviendras jamais.
J'ai gardé de cette aventure une aversion insurmontable pour les fleurs du mal, et les jardiniers qui les cultivent.
L'art a pour champ la nature entière. Je comprends qu'on nous peigne ses horreurs après ses gloires et ses enchantements, mais pourquoi nous étaler ses pourritures?
On dit qu'une fleur peut naître sur un fumier, mais les plus belles fleurs naissent dans les plus belles prairies. Epargnez-nous, de grâce, le fumier.
Je n'ai plus qu'un mot à ajouter pour vous, lecteur. C'est que mon ami vous est parfaitement connu; que vous lisez tous les livres qu'il ne cesse de produire, et que vous y prenez un plaisir que je ne saurais ni approuver ni partager.
Et je tiens à ajouter, pour les envoyeurs de manuscrits,, que je ne suis pour rien dans la fortune qu'il a faite. Il est chamarré de
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cordons; il est riche; il est populaire. Il aura peut-être une statue après sa mort. S'il avait suivi mes conseils, il serait à présent souschef de bureau dans une préfecture de troisième classe; il préparerait un savant mémoire pour l'Académie des inscriptions, et je serais en instance auprès de M. le ministre pour lui obtenir les palmes d'officier d'Académie.
Et nous, pauvres braves gens que nous sommes, nous l'aimerions sans remords.