DANS UN VERRE D'EAU
Ma pauvre Liberté de penser \ C'était une revue. Elle est tombée après une durée de trois ans, sans laisser après elle la
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moindre trace. Il n'y eut jamais effondrement plus complet. C'est moi qui l'avais fondée. Vous direz peut-être que je n'ai aucun intérêt à rappeler ce souvenir.
Cela est d'autant plus vrai qu'en parcourant les huit gros volumes de la collection, je m'aperçois que j'ai soutenu, dans ces temps reculés, deux ou trois opinions qui n'avaient pas le sens commun. Mais j'écris ces notes pour me rappeler, et non pour me glorifier. Ce n'est ni un plaidoyer, ni une confession, ni une histoire. Je revois ma vie comme dans un rêve, et j'y prends une sorte de plaisir mélancolique. Je devrais peut-être garder ces rêveries pour moi. Ma seule excuse pour les publier, c'est qu'ayant beaucoup côtoyé les grands hommes, il m'arrive souvent d'avoir à parler d'eux. Ce sont mes Mémoires que j'écris, mais c'est presque toujours M. Cousin que je raconte. Après lui, ce sera M. Thiers. Qu'est-ce que l'autobiographie d'un homme de rien? C'est une série d'indiscrétions sur les autres.
M. Cousin n'avait pas trop tort de vouloir être, comme il le disait, le maître de son régiment, puisque le moindre écart d'un d'entre nous pouvait perdre la philosophie et l'Uni-
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versité, dont il était responsable. Il aurait dû ruser un peu, comme la plupart des tyrans, mais il nous menait le bâton haut. Si encore nous avions enseigné la grammaire ! Mais enseigner la philosophie sur la parole d'un maître ! Nous nous sentions anéantis.
Il nous avait donné une sorte de soulagement en nous poussant à quitter la philosophie pour l'histoire. Nous nous étions tous précipités dans cette voie. Ce n'était pas tout à fait par vocation ; mais il nous laissait la bride sur le cou dans ce nouveau domaine. Il ne fallait pas broncher sur le panthéisme; mais sur Aristote, on pouvait dire tout ce ce qu'on voulait. On publiait de gros volumes pour établir dans quel ordre devaient être disposés les quatorze livres de la Métaphysique. Il y avait aussi parmi nous de grandes controverses sur l'authenticité du Phédon. M. Cousin prenait parti dans toutes ces querelles, et même avec acharnement; mais il souffrait la contradiction. Il lui arrivait même de changer d'avis, et d'en convenir.
De 1840 à 1848, il devint bien difficile au régiment de se cantonner dans ces problèmes d'érudition. M. Veuillot n'attaquait pas seule-
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ment les gallicans, il faisait chaque jour une charge à fond contre les universitaires.
Notez bien que c'était attaquer le même ennemi.
Qu'est-ce que l'Université telle qu'on l'a entendue en 1804? C'est un concordat. Le même esprit qui a présidé au concordat de 1802 a posé, en 1804, les bases de l'enseignement officiel. Ce Veuillot voyait clairement cela; il était très fort malgré sa violence. Cousin le voyait aussi, mais il en triomphait. Il aimait le concordat tout autant que l'Université. S'il avait été journaliste, nous aurions assisté à de belles passes d'armes entre Veuillot et lui. Et savez-vous ce que je pense? C'est que Veuillot, qui était beaucoup moins fort que lui, l'aurait battu. Mais nous autres, qui n'étions pas concordataires et qui nous détachions de plus en plus de la philosophie d'Etat, nous aurions bien voulu laisser là Aristote et ses glossateurs pour dire notre avis sur les droits de la raison. M. Cousin nous en empêchait. Nous passions notre vie à recevoir des coups sans avoir la permission de les rendre.
Saisset et moi nous écrivions dans la Revue des Deux Mondes. Buloz nous avait laissé
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toute liberté de discuter avec Veuillot, et même il nous y poussait. On ne voit dans Buloz qu'un éditeur de génie : il y avait autre chose en lui; c'était un journaliste de premier ordre, quoiqu'il n'ait jamais écrit un article. Mais nous avions à compter avec Cousin, qui nous redoutait un peu depuis que nous avions cette tribune, et qui ne manquait pas d'éplucher nos articles après qu'ils avaient paru. Nous lui rendions des services, il le reconnaissait, et pourtant il était manifeste qu'il aurait voulu nous ôter de là. Il se serait accommodé de Saisset, mais il craignait mes excentricités, ce qui peut paraître étonnant à ceux qui savent que j'ai péché toute ma vie par excès de modération.
Il se passa dans ses relations avec Buloz un incident que je veux raconter ici, parce qu'il ne fut pas sans influence sur la fondation de la Liberté de penser.
Cousin avait fait un article sur Kant, qui était un de ses chefs-d'œuvre. Il en était fier avec raison et en donna lecture à l'Académie des sciences morales, en annonçant qu'il allait paraître dans deux ou trois jours. Il me remit les épreuves après la séance, pour corriger quelques points et quelques virgules, et les
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porter ensuite à l'imprimerie. Mais Buloz monta chez moi quelques heures plus tard, et me déclara tout net que l'article ne paraîtrait pas. Vous jugez de mon étonnement. J'eus beau lui remontrer que c'était un morceau de premier ordre et bien supérieur à ses publications ordinaires :
— Je n'en doute pas, me dit-il, mais ce n'est ni pour vous ni pour Cousin que je fais ma Revue, c'est pour les gens d'une intelligence moyenne. J'ai lu cela d'un bout à l'autre, je n'y comprends pas un mot, et jamais je ne publierai un article que je ne comprendrai pas. Cousin n'a qu'à le porter au Journal des Savants.
Je lui représentai qu'il était amplement couvert par la signature, mais il s'était mis dans la tête de frapper un grand coup, pour se débarrasser à tout jamais de la métaphysique.
Je vous laisse à penser si l'affaire fit du bruit. Cousin entra dans une colère sans pareille. Il jura ses grands dieux qu'il n'écrirait plus dans la Revue. Vous pensez bien qu'on finit par s'arranger, et que la rupture ne fut pas éternelle. Elle dura assez longtemps, et, dans les premiers moments d'exaspération,
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Cousin nous fit l'honneur de penser que, si nous nous retirions en même temps que lui, cela ajouterait quelque chose à la punition de Buloz et à la majesté de son départ.
Nous reçûmes chacun notre petit billet, écrit par notre cher maître de sa plus belle écriture, portant injonction de nous en aller immédiatement et sans esprit de retour. Je ne m'en effarouchai pas outre mesure, parce que je pensai qu'il s'agissait tout bonnement de laisser passer de l'eau sous le pont; mais nous commençâmes à penser que notre situation à la Revue était fort précaire. Et que deviendrions-nous si nous n'avions plus cette ressource de la publicité qui nous créait une indépendance? Je me dis, dès lors, et je dis à mes amis, qu'il fallait avoir une Revue à soi. Oh! une Revue philosophique.
Saisset ne disait pas non. La Revue des Deux Mondes était une revue où la philosophie avait accès; il y avait place, à côté d'elle, pour une revue où la philosophie tiendrait le haut du pavé. Il se promettait d'écrire dans la nouvelle revue sans abandonner l'ancienne. C'est bien ainsi que je l'entendais. Les morceaux d'éclat qui s'adresseraient au grand public, — et que Buloz pouvait comprendre, —
paraîtraient chez lui; les dissertations arides, les discussions d'école et les questions universitaires seraient notre patrimoine. Je m'en ouvris à Améde'e Jacques, qui en fut ravi et devint mon principal confident.
Il avait beaucoup de talent, quoiqu'il n'en eût pas, à beaucoup près, autant que Saisset. Ce que je prisais surtout pour en faire mon associé, c'était son caractère franc, loyal, courageux. Il avait l'aspect, les manières et les goûts d'un officier, ce qui faisait un certain contraste avec sa profession. Il me racontait en riant qu'il avait pour voisin de table au café Procope, où il déjeunait tous les matins, un grand gaillard décoré, avec des moustaches superbes, et qui avait l'air encore plus militaire que lui. Il portait des éperons, mais Jacques, qui avait un oncle colonel, était luimême bon cavalier. Les deux voisins avaient fini par découvrir qu'ils étaient l'un et l'autre de première force aux dominos, et ils faisaient tous les jours leur partie entourés de spectateurs attentifs.
— Il me prend au moins pour un capitaine de cavalerie, disait Jacques, et il sera bien attrapé s'il apprend jamais qu'il joue depuis
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un an avec le professeur de philosophie du collège Bourbon.
Il arriva un jour qu'il n'était pas libre le matin, à cause de quelque concours ou d'un changement dans Tordre des classes.
— Il va falloir me déclarer, disait Jacques. Mais il n'en eut pas besoin.
— Je ne viendrai pas samedi, lui dit son partenaire, parce que ma classe a lieu le matin.
C'était Théodose Burette, professeur d'histoire au collège Stanislas, et vaudevilliste à ses heures, sous un pseudonyme.
Jacques n'était pas d'avis d'appeler Saisset.
— Autant vaut, disait-il, faire tes confidences à Cousin.
Il se rappelait que quand nous avions fait, avec Charpentier, notre collection des Petits Philosophes, dans un but tout semblable à celui que nous poursuivions maintenant, Saisset était allé raconter tous nos plans à M. Cousin, qui se les était appropriés.
— Il portera ta revue à M. Cousin, disait Jacques ; et voilà comment elle nous rendra indépendants. Dans huit jours, nous irons prendre ses ordres dans son cabinet.
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Je m'obstinai. Je savais que Saisset nous était supérieur, et comme philosophe et comme écrivain, et je ne voulais pas perdre cette force pour notre nouvelle entreprise.
D'ailleurs, je ne pensais en aucune façon à combattre M. Cousin. Cette pensée m'aurait fait horreur, si elle m'était venue. J'aurais été aussi effaré qu'un séminariste obsédé par la tentation du doute. Je voulais rester son élève respectueux, son admirateur très sincère ; j'étais seulement résolu à ne pas être son écho. Je trouvais humiliant de ne pas être philosophe quand on était professeur de philosophie.
Au reste, pour en finir avec le rôle de Saisset en cette occasion, je dis tout de suite que Jacques avait eu raison, et que Saisset livra nos secrets, selon sa coutume. Il y mit des procédés pour cette fois ; il ne fit pas son coup en sourdine, comme pour les Petits Philosophes. Quand il vit que l'affaire allait aboutir, il m'écrivit une lettre de son plus beau style pour me dire que la revue ne pouvait prospérer que sous le patronage de Cousin, et qu'il allait tout courant lui demander en notre nom de vouloir bien nous l'accorder. Je lui répondis, sans avoir besoin de consulter
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Jacques, qu'il n'avait pas le droit d'adresser des requêtes au nom de la direction de la revue, par l'excellente raison qu'il n'en ferait pas partie. Nous n'en fûmes ni mieux ni plus mal ensemble. Il clabauda un peu contre nous, ce qui nous était fort indifférent, et nous donna, pour notre quatrième numéro, un fort bel article « sur l'Origine et la Formation du Christianisme, à propos de deux livres de Newmann ». Ce fut son unique contribution à notre œuvre, et nous ne revîmes jamais la couleur de son écriture.
Nous eûmes l'idée de le remplacer comme administrateur par M. Charles Merruau, qui avait été un instant secrétaire général du ministère de l'instruction publique sous le ministère de M. Cousin.
M. Merruau avait sur nous l'avantage de se connaître en affaires, et en affaires de journalisme. Il accepta avec bonne grâce et nous donna les plus utiles conseils ; mais précisément parce qu'il connaissait les affaires, il ne voulut pas nous suivre jusqu'au bout dans la voie où nous nous engagions avec une si étrange témérité.
On jugera par un seul mot de l'absurdité de nos projets : nous parlions de publier une
revue de grand format, d'impression compacte qui, suivant notre programme, devait paraître tous les mois par livraisons de six feuilles ; et nous ne possédions pas un sou vaillant pour cette grosse entreprise.
Nous avions mis notre revue en actions de cinq cents francs. Nous avions souscrit chacun deux actions et encore nous nous demandions, avec anxie'té, où et comment nous trouverions l'argent nécessaire pour les payer.
Mon revenu annuel ne dépassait pas quatre mille francs. Jacques, qui devait être logé à la même enseigne, avait sur moi l'avantage de ne pas être marié. Quand je dis l'avantage, vous m'entendez bien ; c'est de l'argent que je parle.
Notre éditeur, Joubert, était hors d'état de nous faire la moindre avance. Le pauvre homme tomba en déconfiture quelques années après. Il avait, je crois, le même défaut que nous, défaut grave pour un commerçant : il croyait qu'on peut faire des affaires avec rien.
Jacques dressait la liste de ceux de nos amis « qui ne pouvaient manquer de souscrire ». Celui-ci souscrirait parce qu'il était riche; celui-là parce qu'il était pauvre. L'un serait charmé de faire de l'opposition, l'autre était
Une Révolution dans un verre d'eau. i63 un peureux qui ne voudrait pas se fâcher avec
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des jour- Je doi s fut admirable, supposais pas
alistes.
dire qu'il
ne le
capable de
tant d'énergie. Il écrivit a tous les absents ; il visita plusieurs fois tous ceux qui étaient
à Paris. Le résultat de tant d'efforts fut de nous mettre à la tête de douze mille francs environ, en y comprenant nos deux mille francs, créance véreuse. Je dis douze mille francs promis, dont nous ne vîmes jamais que la moitié. La liste des souscripteurs serait assez curieuse. Il y avait quatre ou cinq de nos camarades (les moins riches, naturellement), deux ou trois inconnus, qui obtinrent quelque célébrité par la suite, un de nos maîtres, le plus sage, le plus modéré, et aussi le plus paternel, M. Damiron, qui ne voulut pas nous abandonner dans cette extrémité. Je crois aussi, sans pouvoir l'affirmer d'une façon précise, que nous eûmes la souscription d'un autre de nos maîtres, M. Adolphe Garnier.
Jacques rentra un soir tout radieux.
— Tu as la poche pleine de souscriptions, lui dis-je rien qu'en voyant sa figure.
• — Non, dit-il, je n'en ai qu'une, mais devine laquelle?
C'était celle de Lamartine.
Nous pensâmes notre fortune faite. Et, en réalité, cet illustre nom acheva de donner bonne figure à notre liste. Quoiqu'elle ne contînt, hélas ! qu'une douzaine de signatures, le nom de Lamartine en faisait un livre d'or.
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Celui de notre bien-aimé Damiron nous honorait infiniment. Nous avions un appui moral, à défaut d'une base financière un peu respectable.
Jacques ne doutait de rien.
— Que nous puissions seulement faire paraître les six premières livraisons, disait-il, et je réponds de tout.
Il comptait que l'Université entière s'abonnerait.
Je ne fis rien ou presque rien pour l'aider dans ses recherches. Excepté mes camarades d'École et mes professeurs, je ne connaissais âme qui vive. Je me trouvai député deux mois après la publication du premier numéro (il y a quarante-deux ans de cela; comme le temps passe !), il ne s'ensuit pas que j'eusse aucune relation dans le monde politique, si ce n'est avec M. Thiers, à qui je n'aurais jamais osé demander une souscription et qui n'aurait pas hésité à me la refuser. Il y eut de grands débats entre Jacques et moi pour savoir si, avec nos douze mille francs (en espérance), nous pouvions lancer l'afTaire. Nous pesions les noms, comme des financiers vigilants.
Nous avions fait, en imagination, le bilan de chaque souscripteur.
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Je disais quelquefois à Jacques :
— Tu le trouvais riche quand il s'agissait de souscrire, et, à présent qu'il s'agit de payer, tu le trouves pauvre!
Damiron avait payé d'avance.
Nous regardions la souscription de Lamartine comme de l'or en barre.
— Il fera comme Damiron; il suffira de lui dire que nous sommes pressés.
Jacques se rendit chez lui à toutes les heures qu'on lui indiqua comme propices, sans pouvoir parvenir à être reçu.
Il fallait en finir. Il lui écrivit une belle lettre pour obtenir un rendez-vous ; il l'obtint, et Lamartine, qui était sollicité de tous les côtés, lui expliqua fort nettement, dans cette audience, qu'il nous avait donné son nom, que c'était un beau cadeau, et que nous étions des malappris de lui demander autre chose.
Pas d'argent, et la résolution de ne pas faire un sou de dettes! C'est dans ces honorables conditions que parut le premier numéro de la Liberté de penser.
Nous n'avions pas imité les manieurs d'argent, qui commencent par. stipuler de gros bénéfices pour les fondateurs et les administrateurs.
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i68 Nouveaux Mémoires des autres,
Jacques et moi, nous avions unanimement déclaré que^ travaillant pour la patrie, c'està-dire pour la philosophie, nous renoncions à tout bénéfice (quel héroïsme !) et à toute rémunération, soit comme directeurs, soit comme rédacteurs.
Nous devions lire tous les manuscrits qu'on nous enverrait, les rejeter ou les accepter sous notre responsabilité. Je m'engageais à écrire un article pour chaque numéro, et plusieurs, s'il y avait disette de copie.
Nous savions d'avance que Jacques écrirait beaucoup moins, mais il se chargeait de la correspondance.
Il avait loué, au numéro 5 de la rue des Petits-Augustins, un atelier de peintre, auprès duquel il avait une soupente, sorte de niche à chien où il avait fourré son lit de sangle. L'atelier formait pour lui un vaste cabinet qui devint le bureau de la revue.
Il n'avait pas de domestique ; le portier de la maison faisait sa chambre, de sorte que Jacques lui-même nous servait de garçon de bureau. Il servait aussi de porteur.
Nous n'avions pas plus de quarante abonnés à Paris; en dirigeant bien ses courses, il parvenait à remettre tous les exemplaires à do-
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micile dans le cours d'une même journée.
— Nous aurons un commissionnaire quand le nombre des abonnés sera augmenté, disionsnous.
— Un garçon de bureau ! disais-je.
— Avec une livrée, répondait Jacques, et La Liberté de penser brodée en or sur sa casquette.
En attendant ces magnificences, mon camarade mettait lui-même sous bande tous les numéros. Il les portait à la poste. Il passait des journées à les relire. Il en admirait l'impression ; il palpait le papier en connaisseur. Il trouvait tous les articles admirables.
On ne le voyait dans la rue, au café Procope, au collège, qu'avec un exemplaire de la Liberté de penser sous le bras.
Il ne manquait pas de dire en entrant au vestiaire:
— Qui est-ce qui n'a pas la Liberté de penser } On lui faisait des objections, quelquefois
sérieusement, le plus souvent par esprit de taquinerie. Gela n'allait jamais loin, parce que tout le monde l'aimait. Il passait d'ailleurs pour une fine lame, sans que j'aie jamais su pourquoi; peut-être à cause de son air de capitaine de cavalerie.
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Les esprits étaient partagés à notre égard.
Les uns nous savaient un gré infini de notre courage. Ils nous admiraient d'être indépendants et de leur donner les moyens de l'être. Ils se voyaient enfin défendus, après avoir subi si longtemps des attaques auxquelles personne ne répondait. Jacques était le favori de ceux-là. Ils lui attribuaient toutes nos imprudences. Quand la revue faisait quelque concession à l'ennemi, c'était moi qu'on rendait responsable. J'ai toujours eu la chance de passer pour un réactionnaire parmi les avancés, et pour un avancé parmi les réactionnaires.
D'autres universitaires condamnaient énergiquement notre entreprise. Nous n'avions pas le droit de défendre TUniversité. Elle ne nous en avait pas chargés. Elle ne voulait pas être défendue de cette façon-là. Elle avait ses chefs qui la défendraient au besoin. Nous n'étions que des brouillons, et nous ne pourrions que la compromettre.
Notre titre, la Liberté de penser, avait ravi certains de nos confrères, et exaspéré les autres. Il n'était pas, comme aujourd'hui, dans le langage courant.
Il parut si extraordinaire qu'un critique très
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autorisé, et qui a fait depuis un beau chemin dans les lettres (il est de TAcadémie), déclara que c'était un barbarisme.
— La liberté de penser, dit-il, c'est comme si on parlait de la liberté de respirer. Ils veulent dire sans doute : « La liberté d'exprimer sa pensée. »
Gomme nous avions lu Voltaire et Fénelon, ces querelles nous faisaient rire.
Les mots de liberté de penser et de libres penseursont changé de signification depuis ces temps reculés. Un libre penseur, aujourd'hui, c'est un athée.
Nous aurions dit de Descartes, en 1848, qu'il était un libre penseur, parce que nous entendions ces mots dans leur sens naturel: un libre penseur, c'est-à-dire un homme qui dispose librement de sa pensée. Nous étions pleins de foi dans la Providence, spiritualistes jusque dans les moelles.
J'avais déjà rompu je ne sais combien de lances contre les panthéistes, et Jacques n'était ni moins ardent que moi, ni moins convaincu.
Notre titre n'en était pas moins une grosse imprudence. Mais nous n'en étions pas à compter avec les imprudences.
La première avait été de nous exposer à rester en route, après les deux ou trois premiers numéros, faute d'argent.
Nous risquions aussi d'être chassés de l'Université.
Jacques était professeur titulaire de philosophie au collège Bourbon ; il fallait un jugement du conseil royal pour lui faire perdre sa position.
Moi, qui étais suppléant de M. Cousin, je dépendais absolument de la volonté de mon titulaire ou de celle du ministre. Ils n'avaient^ l'un ou l'autre, qu'à dire un mot pour me mettre sur le pavé. Ma place, il est vrai, ne me donnait pas le moyen de vivre; mais c'était un poste d'honneur et une promesse d'avenir.
Je savais que Cousin avait pensé plus d'une fois à se séparer de moi. J'avais un ami (on devine lequel) qui brûlait de s'essayer dans l'enseignement public, et qui lui disait, qui me disait à moi-même : « A chacun son tour ! »
Ce fut peut-être la révolution de 1848 qui nous sauva.
Elle nous sauva pour quelques jours ; mais la réaction fut si prompte !
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Je trouve, en y pensant à présent, que les ministres réactionnaires tardèrent beaucoup à nous frapper.
Vous verrez, tout à l'heure, qu'une fois résolus, ils frappèrent à tour de bras.
La première victime fut Deschanel ; la seconde fut Amédée Jacques. Quant à moi, mes amis et collaborateurs avaient pris soin de me mettre à l'abri des foudres ministérielles en se chargeant eux-mêmes de mon expulsion.
Mais le plus grand malheur de la revue n'était pas de manquer d'argent, ni d'exposer ses rédacteurs à une destitution presque certaine. Ce qui nous manquait surtout, c'était d'être une école. Chose étrange, nous nous étions associés tout exprès pour démontrer que nous n'en étions pas une.
Je comprends très bien qu'une grande revue, comme la Revue des Deux Mondes, ne veuille s'inféoder à aucune école. La Revue, au point de splendeur où l'avait conduite l'habile direction de Buloz, étaitune institution nationale. Elle avait son parti en politique, sans entrer dans les questions de détail et dans les querelles intestines; elle n'avait en littérature et en philosophie que « l'air de la mai-
son ». C'était un salon; il fallait être 'du monde, et un peu de son monde, pour y entrer, mais, à cette condition, tout homme de talent y était bien reçu. Toute autre était la condition d'une revue philosophique ou d'une revue historique. Du moment qu'on s'adresse à un public restreint, il faut prendre parti entre les écoles diverses. On représente une philosophie; on ne représente pas la philosophie.
Dans un article très remarquable sur l'enseignement public de la philosophie, Jacques avait écrit les paroles suivantes:
« Quelle philosophie l'État enseignera-t-il dans ses écoles? Je réponds, en un mot, que l'État n'accepte pas une philosophie, plus qu'il n'adopte une religion. Il n'impose à la philosophie qu'on enseigne dans ses écoles, d'autre règle que le respect de la justice, de l'honnêteté, de la raison et du bon sens, et cette règle, il la subit lui-même avec tout le monde. Proclamer que la justice est sacrée, et que la nier est un crime aussi bien que de la violer ; que le bon sens est indispensable, et que qui l'outrage est un fou indigne des fonctions publiques, est-ce instituer une philosophie de l'État? La justice implique Dieu et le libre
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arbitre. Gela mis hors de cause, que faut-il de plus ? »
En parlant ainsi, Jacques n'exprimait pas le programme général de la philosophie, puisqu'il imposait le spiritualisme; et il n'exprimait pas le programme d'une école, car cette vague affirmation de spiritualisme s'applique à une multitude d'écoles et de systèmes. Il ne faisait en réalité qu'une chose, qui était courageuse, et qui pourtant était une petite chose : il mettait M. Cousin à la porte, sans le dire.
M. Cousin tenait le même langage que Jacques.
Il ne cessait de nous dire :
— Vous êtes libres !
Mais il nous imposait un programme, et nous proposait, comme livres de classe, ses livres. Il se débarrassait toutes les fois que cela était possible (et c'était possible presque toujours) des rarissimes survivants de l'école de Condillac et de La Romiguière.
Il disait à ses professeurs :
— Vous êtes libres!
Et à ses collègues du conseil royal :
— Je les tiens !
Il ne les tenait plus ou, du moins, plusieurs d'entre eux lui échappaient, et Jacques lui
en faisait la déclaration formelle dans cette nouvelle revue.
Mais, en échappant à Cousin, où allionsnous? Nous lui échappions, pour faire volontairement ce qu'il nous avait jusque-là obligés à faire, et pour être ce qu'il était devenu lui-même, c'est-à-dire des prédicateurs de morale.
Nous avions cru être une école, et nous n'étions qu'une insurrection. Au lieu d'obéir à une idée, nous étions gouvernés par un sentiment- Notre revue était certainement une preuve de courage ; nous l'avions prise, à tort, pour une preuve de force. Loin de là, elle étalait notre faiblesse.
Aussi, qu'arriva-t-il? Si nous jetons les yeux sur les sommaires des quarante-huit livraisons, nous trouvons de la politique, de l'histoire, de la littérature, des questions relatives à l'Université et à l'Église. C'est à peine si la philosophie occupe quelque place dans cette revue philosophique.
Pour m'expliquer à présent cette triple faute, de commencer une revue sans argent, de courir au-devant de la persécution sans utilité, de fonder une tribune philosophique sans philosophie, je suis obligé de songer à
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notre extrême jeunesse. J'avais plus de trente ans, et Jacques était mon aîné de deux ans, mais nous n'étions pas plus expérimentés que des enfants de vingt ans, et cela tenait à l'éducation que nous avions reçue.
Prenez un enfant de dix ans. Colloquez-le dans un collège. Gardez-le jusqu'à dix-huit ans, occupé à apprendre le grec, le latin, le français, l'allemand, toute l'histoire, toute la géographie, l'arithmétique, la géométrie, l'algèbre, la physique, la chimie, l'histoire naturelle.
Qu'il passe ensuite par le concours très difficile de l'admission à l'École normale. Il ne réussira pas la première année.
Il entrera à l'École à dix-neuf ans, sachant beaucoup de choses importantes à savoir, et ne sachant rien de la vie. Une fois là, il ne manquera pas de besogne.
Pour commencer, il faut qu'il se fasse recevoir licencié es lettres.
S'il échoue à cet examen, qui est difficile, il est obligé de quitter l'École après la première année, et ce qu'il a de mieux à faire, c'est de renoncer à la carrière.
S'il réussit, il doit, dès le lendemain, se préparer au redoutable concours de l'agrégation.
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Il se lève à cinq heures, il se couche à dix, il se cache pendant la récréation pour travailler; il profite de la sortie du jeudi pour assister aux cours de la Sorbonne.
Pendant ce temps-là, il est soumis à un règlement comme les internes d'un collège; le règlement est un peu plus dur, voilà toute la différence.
Enfin les trois ans terminés, le concours subi, il est libre.
Il a vingt-deux ans révolus ; il est depuis douze ans tenu à la chaîne, comme un prisonnier dans une maison centrale assez sévère. Il ne sait du monde que ce qu'il en a appris dans les classiques grecs et romains, et dans les écrivains français du xvii" siècle.
Nous autres, philosophes, nous avions en outre les fameuses leçons pédagogiques de M. Cousin. Pendant les derniers mois de l'année, il nous parlait de la conduite que nous aurions à tenir l'année suivante, plus que de la Métaphysique d'Aristote, qui était le sujet officiel de son enseignement.
Ces avis portaient uniquement sur les précautions que nous aurions à prendre pour ne pas faire d'affaires à M. Cousin avec M. le ministre de l'intérieur et M. le ministre des cultes.
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De M. le ministre de l'intérieur, il se préoccupait médiocrement :
— Vous irez trouver M. le préfet et vous lui direz...
Je vous fais grâce du discours. Je me demande s'il pouvait croire sérieusement que nous ferions cette visite. Il se le figurait sans doute pendant une demi-heure pour rendre sa leçon plus pittoresque.
Puis venait M. l'évêque. Il ne manquait jamais de dire M. l'évêque, pour avoir l'occasion de se reprendre aussitôt, et de dire « Monseigneur », en croisant les bras et s'inclinant profondément. Le discours qu'il proposait n'était pas trop humble en vérité. Grandes protestations de respect pour la religion catholique, mais revendication formelle des droits de la raison. Était-ce une déclaration de vasselage ou une profession de foi philosophique? C'était un peu l'un et l'autre; mais ce qui dominait, après beaucoup de révérences, c'était une revendication très ferme des droits de la pensée. Nous écoutions comme à la comédie, parce que la pièce était bonne, et l'acteur incomparable.
C'était là toute notre connaissance du monde.
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Je pensais quelquefois que si nous étions allés en ambassade chez le préfet et l'évêque pour leur faire nos compliments sur la façon dont nous nous proposions de traiter le roi et le pape, nous aurions été moins embarrassés de notre discours que de notre personne. C'était affaire à nous de composer un discours en trois points pour Tébahissement de nos auditeurs, mais entrer dans un salon, le traverser, faire un salut, s'asseoir sur une chaise, tenir ou déposer son chapeau, faire quelque chose de ses deux mains, il y avait là une suite de cérémonies qui me faisait trembler rien que d'y songer. Je me disais bien qu'il ne fallait pas grimper sur sa chaise et mettre ses pieds sur les barreaux, comme ce benêt de Thomas Diafoirus; mais si on prenait avec Monseigneur une honnête liberté, et si on lui parlait de la perception extérieure, ou de l'association des idées, n'allait-on pas tomber dans les Vadius et les Trissotin?
Il y avait bien d'autres précipices à éviter dans cette vie au grand air à laquelle il allait falloir nous initier. Pas de règlement, ni de maître d'études, ni de maître de conférences, ni de directeur, ni de sous-directeur, c'était à en perdre la raison.
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M. Cousin m'envoya au collège de Gaen, un beau collège.
Je me rendis, en débarquant, chez M. le proviseur. C'était un prêtre, Tabbé Daniel, qui est mort évêque de Lisieux, après avoir été recteur de l'académie et membre du conseil royal, le plus gros et le plus gauche des proviseurs, avec une face épanouie et rougeaude, des petits yeux percés en vrilles, et des cheveux roux tout plats, un vieux paysan dans une soutane sale, et avec cela le plus fin des hommes. Je fis au bout d'un quart d'heure une découverte qui m'enhardit un peu : c'est que je l'effrayais. Il était aussi timide que moi. Je sortais de l'Ecole normale, il sortait du séminaire; il se demandait avec une certaine émotion ce que ce Parisien, frais émoulu de l'École normale, et qui passait pour le favori de M. Cousin, allait penser de lui.
Après la classe, je me retrouvais à l'Ecole normale.
C'étaient mes anciens, mais c'étaient mes camarades : Berger, qui a été professeur à la Sorbonne; Henri Martin, non pas l'historien, mais le savant, depuis membre de l'Institut ; Masson, qui est mort tout jeune, professeur de physique au collège Louis -le- Grand ;
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Vieille, qui a été recteur de Tacadémie de Dijon et inspecteur général de l'Université.
Je m'aperçus qu'on vivait entre soi, et que même à Gaen, on pouvait se croire encore à la rue Saint-Jacques. Toute la différence était que nous nous promenions sur le cours, le long de la Prairie, au lieu de nous promener entre les quatre murs de TEcole.
Martin, qui était dévot et mondain, mondain par ses aspirations seulement, aurait bien voulu frayer avec la belle jeunesse de la ville. Il prit secrètement des leçons de danse. Nous finîmes par découvrir son secret, et je vous laisse à penser avec quelles gorges chaudes il fut accueilli quand il se trouva avec nous sur le cours :
— Montre-nous donc comment on fait un cavalier seul!
C'est tout ce qu'il retira de ses efforts. Comment aurions-nous été des jeunes gens? Nous avions été des enfants jusqu'à vingt-deux ans, et depuis l'âge de vingt-deux ans nous étions des professeurs.
En 1846, il y avait dix ans que j'avais quitté Caen pour revenir à Paris, mais, grâce à ma pauvreté, je vivais de la vie des étudiants, un peu plus difficilement, et beaucoup plus laborieusement que les autres.
Je voyais M. Cousin tous les jours, M. Damiron de loin en loin, et M. JoufFroy dans les tout derniers temps de sa vie. En dehors de cela, je ne fis certainement pas, en dix ans, dix visites. Je ne parle pas de Buloz, qui était pour moi à peu près ce que le patron d'une grande usine est pour un de ses ouvriers.
Nous étions à Paris comme une colonie étrangère ; à peu près comme des Japonais, venus à Paris pour étudier la civilisation européenne, et qui vivraient entre Japonais. Jacques, que je croyais initié à la grande vie parisienne parce qu'il fumait et qu'il allait au café Procope, n'était qu'un timide et un isolé comme moi. Et voilà pourquoi nous fondâmes une revue avec deux ou trois billets de mille francs pour tout capital.
A présent, dites-moi pourquoi elle dura quatre ans, et pourquoi je suis persuadé que, si j'avais continué à la diriger, elle durerait encore?
Jacques, directeur, administrateur, commis aux écritures, garçon de bureau et homme de peine, y fut certainement pour beaucoup.
De mon côté, je lisais les manuscrits, j'écrivais des lettres sans nombre et des articles à n'en plus finir.
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Parcourez les sommaires : vous y trouverez rarement mon nom : une étude sur Sénèque; quelques articles sur la réforme électorale ou la réforme parlementaire, mais tous les articles sur l'Assemblée nationale, signés **% sont de moi. Il y en avait dans chaque numéro. C'est rhistoire de l'Assemblée nationale en 1848, histoire souvent absurde dans ses théories et dans ses enthousiasmes, mais d'une franchise et d'un courage qui m'ont fait plaisir ce matin, en les relisant, après plus de quarante ans d'oubli.
Oserai-je dire qu'il y a là quelques descriptions très vivantes? Je ne retrouverais pas cette verve aujourd'hui.
Je commençais alors mon combat contre les ennemis de la liberté : jacobins, communistes, ultramontains. Je vois, en tournant les pages, bien des théories plus qu'aventureuses sur la politique, mais si je publiais à part ces impressions écrites au jour le jour il y a quarante ans, je pourrais donner pour épigraphe au livre ces mots qui résument toute ma vie : Dieu, patrie, liberté. Cela me fait un certain plaisir; pourquoi m'en cacherais-je?
Je prenais quelquefois un pseudonyme ; c'était lorsqu'il y avait deux articles de moi
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dans le même numéro. Ainsi, un article signé Léon Sarpi, dans le deuxième numéro, est de moi. L'avant-propos, signé Amédée Jacques, dans le premier numéro, est de moi. L'article de Léon Sarpi est intitulé : Cas de conscience d'un philosophe y à propos des cas de conscience de ilfsi- l'évêque de Langres. J'étais plus agressif alors que je ne l'ai été depuis. Nous avions à nous défendre, il y a quarante ans, contre la domination cléricale; et nous avons maintenant à défendre le clergé contre la domination jacobine.
Jacques avait eu raison de dire que nous trouverions des écrivains à foison, et j'avais eu tort d'en douter. Je lui soutenais, avant l'épreuve faite, que l'Université était trop pauvre et trop timorée pour collaborer à une revue qui ne payait pas les auteurs, et qui, de plus, les compromettait.
Jamais, ni Jacques, ni moi, ni personne, ne toucha un sou sur les fonds de la revue. Tout allait au marchand de papier et à l'imprimeur.
Nous n'étions pas aussi assiégés qu'on l'est ordinairement dans les journaux, surtout dans les journaux obscurs où tout le monde se croit le droit de porter sa prose; mais quand nous demandions sa collaboration à un homme de
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talent en lui disant, comme c'était notre usage : « Nous ne payons pas les articles », nous n'éprouvions jamais de refus, ou du moins nous n'étions jamais refusés pour ce motif-là.
Nous eûmes les débuts de plusieurs écrivains qui depuis se sont illustrés; ceux de Renan, de Janet, de Baudrillart, de Bersot.
Renan n'avait pas encore, comme il l'a dit depuis, « arrêté sa manière ». Il était moins brillant et moins éclatant, mais il avait les grâces de la jeunesse, et c'était la jeunesse d'un homme de génie. Il était déjà savant à vingt-cinq ou vingt-six ans, parce qu'il était doué de cette sorte d'instinct scientifique qui devance et devine la science.
Paul Janet, qui depuis a pris place au premier rang de nos philosophes, était dès lors un penseur et un écrivain. Il était le philosophe de la revue.
Nous avions aussi Barni, le traducteur et le commentateur de Kant; Vapereau, dont je me rappelle un excellent article sur la colonie de Mettray; Glarigny, qui publia une étude extrêmement curieuse, fort longue et fort malveillante, sur les jésuites. Cet article, écrit avec modération par un ennemi des jésuites, souleva de longues polémiques.
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M. Louis Veuillot se signala par les injures qu'il nous adressa.
« J'ai l'œil sur vous, disait-il. Votre Liberté de penser m'apprend bien des choses sur l'Université. Vous m'êtes nécessaires. Je vous protège. »
Il nous protégeait à sa façon, en nous fustigeant.
Le recueil de la Liberté dépenser, qui est devenu rare, forme huit volumes grand inoctavo, de 600 à 700 pages d'impression compacte. Il mérite d'être lu, non seulement comme document historique, mais pour la valeur intrinsèque d'un grand nombre d'articles.
On y trouvera les noms d'Emile Saisset, d'Adolphe Garnier, un des premiers psychologues que l'École normale ait produits.
Adolphe Franck défendait, avec un talent magistral, les principes de liberté religieuse auxquels il a voué toute sa vie.
Les économistes ne nous manquaient pas; un des premiers, moraliste en même temps, et des plus purs, était M. Baudrillart.
Tom Franc est M. Perrens, l'auteur de V Histoire de Florence.
Je dois signaler tout particulièrement un vigoureux article d'Eugène Despois sur le Can-
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didat de M. Emile de Girardin. Ce candidat était Louis-Napoléon. Nous étions, dans la revue, défenseurs passionnés du général Cavaignac, ennemis violents du prince Louis- Napoléon. Le comité de propagande du général Cavaignac fit tirer à part deux cent mille exemplaires de l'article de Despois. Pauvre Despois ! C'était un des esprits les plus ouverts, les plus libres, les plus fins, les plus lettrés de notre génération; un véritable maître dans la critique littéraire. C'était aussi, en politique, un polémiste redoutable. Il est mort encore jeune, ayant subi la pauvreté pendant toute la durée de l'empire, car il avait refusé de prêter serment après le coup d'Etat, et vivait de quelques leçons et de quelques articles mal payés. Il fut quelque temps mon chef de cabinet, en 1870. Je le nommai inspecteur général, et tout le monde applaudit à cette nomination, excepté lui. Il se trouva trop récompensé et refusa avec obstination. Je le priai de choisir lui-même sa place. Il prit le ' modeste emploi de sous-bibliothécaire à la Sorbonné. Je ferai deluicet éloge qui lui aurait plu : c'était un républicain véritable.
M. Michelet (de Berlin) écrivit plusieurs fois pour nous.
L'autre Michelet, celui que je puis appeler le Grand sans manquer de respect à son célèbre et savant homonyme, nous communiqua plusieurs fois la primeur d'un chapitre ou d'un beau passage.
Quinet nous rendit le même service. Ces deux grands penseurs étaient avec nous, parce qu'ils savaient que nous étions avec eux.
Un des plus assidus et des plus brillants parmi les écrivains de la revue, était Emile Deschanel.
C'était mon élève. Il était resté mon ami, et il l'est encore. Mais s'il était fidèle à ma personne et à notre amitié, il ne l'était pas à mes leçons. En politique^ il allait presque jusqu'à la montagne ; en philosophie, il faisait la guerre à toutes les religions et nourrissait, contre les jésuites, les sentiments les moins fraternels. Nous étions jeunes alors, et nous avions toutes les exagérations de la jeunesse.
Mon ami Deschanel me mit, sans y penser, à la porte de la revue, c'est-à-dire à la porte de ma maison, car j'étais bien chez moi à la revue ; je l'avais imaginée, je l'avais nommée, je l'avais fondée, je l'avais dirigée, et j'y avais écrit plus que personne. Je lui avais même donné un peu d'argent, et ce peu était beau-
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coup pour moi, qui n'en avais pas du tout. Je vis un matin Jacques à côté de moi, pendant que je terminais un rapport pour l'Assemblée nationale. Il n'avait pas sa figure de tous les jours.
— Qu'y a-t-il ? m'écriai-je.
— Tu vas être fâché, me dit-il, mais je suis acculé, comme tu vas le voir ; l'article de Bersot m'a manqué, j'ai prié Deschanel d'en écrire un; il l'a rédigé, et je ne puis faire autrement que de le mettre.
— Il ne faut pas le mettre, s'il est mauvais.
— Ne pas le mettre ! Il l'a fait en trois jours, par complaisance, sur ma demande. D'ailleurs, il faut bien le publier; je n'ai pas d'autre copie.
— Il ne faut pas le publier s'il est mauvais, répétai-je encore. J'aimerais mieux écourter le numéro.
— Il n'est pas mauvais, il est au contraire très brillant. C'est un des meilleurs de Deschanel, mais...
— Mais?
— Mais il est presque socialiste, voilà le mot lâché. Tu répondras dans le prochain numéro.
Il faut se rappeler que les républicains étaient alors en grande querelle avec les so-
cialistes. Je les avais combattus à plusieurs reprises dans la revue. Jacques n'était pas plus socialiste que moi, mais il était assez d'avis que nous pouvions insérer des articles de toute nuance républicaine, sans nous regarder comme responsables de l'opinion des auteurs.
Je parcourus rapidement l'article de Deschanel, car le temps me manquait pour le lire attentivement.
C'était la réponse à un mot de Falloux, qui avait dit à la tribune : « Il n'y a plus de milieu ; il faut être catholique ou socialiste. — Il a raison, répondait Deschanel. Nous sommes enfermés dans ce dilemme, et, pour notre part, nous n'hésitons pas; nous sommes et nous resterons socialistes. » Je crois bien que Deschanel tenait surtout à ne pas être catholique, et que, si on avait épluché son socialisme, on ne l'aurait pas trouvé trop féroce. Cependant l'article nous mettait dans un camp où je ne voulais pas aller, et je dis à Jacques que je m'opposais résolument à la publication.
Le pauvre garçon avait pris les vertus de son état : il était fanatique de la régularité. Ne pas paraître au jour fixé, ou paraître avec un numéro de quatre feuilles au lieu de cinq, lui
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paraissait le renversement des lois de la nature.
— Fais un article, me dit-il.
Le tirage devait commencer le surlendemain, et par conséquent la copie devait être remise à l'imprimerie le lendemain matin au plus tard.
— Tu nV penses pas, lui répondis-je. Il va être huit heures. A huit heures, je dois être à l'hôpital de la Charité. (J'étais membre d'une commission pour la visite des hôpitaux.) A dix heures, il faut que je sois à la commission du conseil d'État. (J'étais secrétaire de la commission chargée d'exercer quelques-unes des attributions du conseil d'État, en attendant qu'il y en eût un.)
Le président de la commission était Dupont (de l'Eure), qui n'y mit jamais les pieds ; les vice-présidents, Lamartine et François Arago, qui laissaient toute la besogne au secrétaire. Il y avait deux autres secrétaires élus après moi, mais l'un était Boulatignier : il boudait; l'autre était Jules Grévy, le futur président de la République. Ils faisaient comme Dupont (de l'Eure), de sorte que j'étais obligé à une assiduité absolue.
La commission, ce jour-là, ne pouvait pas
siéger moins de trois heures.
Il fallait aller, au sortir de là, à la s éance de l'Assemblée où la discussion serait ouverte depuis longtemps; nous siégions sept ou huit heures sans désemparer, bienheureux quand il n'y avait pas de séance du matin ou de séance de nuit.
J'étais, comme vous voyez, un homme très occupé.
— Cependant, dis-je à mon ami Jacques, si je ne m'endors pas en écrivant, je ferai un article cette nuit.
Je le fis. C'est un article intitulé V Education. Je n'ai pas le courage de le relire. Cette impro-
Une Révolution dans un verre d\\iu. kjS
visation sur ce sujet, dans ces conditions, me fait frémir, rien qu'en y songeant.
Quand je le terminai, la lumière du jour naissant luttait contre ma lampe, et je m'endormis sur mon fauteuil, tenant encore ma plume à la main. C'est en cet état que Jacques me trouva. Il se confondit en remerciements.
— Je le corrigerai, me dit-il.
— Corrige- le, change-le, améliore-le; ôte mon nom si l'article est trop mauvais. Je vais faire de belle besogne toute la journée!
Je courus à la commission des hôpitaux. En rentrant chez moi, à onze heures du soir pour me mettre au lit sans avoir dîné, je trouvai un petit mot de lui.
« Ton article est excellent, m'écrivait-il, je n'y change pas un mot. Il paraîtra avec ta signature dans le numéro d'après-demain. »
Je lui sus gré de cette attention qui me réconfortait un peu et me permit de dormir cette nuit-là.
Oui; mais quand, le surlendemain, j'eus terminé la lecture de mon article, je tournai la page pour voir ce qui me suivait ; et, ce qui me suivait, c'était l'article de Deschanel.
Jacques avait sacrifié je ne sais quel article médiocre pour mettre le mien, et il n'avait pu
se résoudre à supprimer celui de Deschanel, qu'il regardait, non sans cause, comme un article à sensation.
Il ne me restait pius qu'à m'en aller de la revue, ce que je fis sur l'heure. J'écrivis à Jacques que, n'étant plus de son avis, je ne pouvais plus être de sa direction.
J'eus le tort de ne pas exiger l'insertion de ma lettre. Il m'en coûtait tant de me séparer de mon meilleur ami et de mes amis! J'en étais encore, en ce genre, à l'apprentissage.
Jacques eut un mauvais procédé. Il annonça ma retraite par une note très sèche à la fin d'un numéro.
La voici :
« L'un de nos plus anciens et de nos plus actifs collaborateurs, M. Jules Simon, s'étant séparé de nous pour cause de dissentiment politique, et étant devenu, à dater du i5 avril dernier, étranger à la collaboration de la Liberté de penser... »
Voilà tout.
La revue se rapprocha de plus en plus de la montagne. Jacques obtint encore après mon départ deux ou trois articles d'Eugène Sue, articles médiocres, car Eugène Sue était très
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inégal; et des communica tions d'HauréauetdeSchœlcher. Il va sans dire que je ne m'en mêlais plus.
Deschanel fut poursuivi pour son article devant le conseil de l'instruction publique,
qui prononça la destitution. Il s'était défendu lui-même, avec beaucoup de verve et de courage; mais il savait d'avance que la condamnation était inévitable. Son plaidoyer se trouve tout entier dans la Liberté de penser, où il eut plus de succès qu'à la rue de Grenelle.
J'étais depuis longtemps déjà l'un des rédacteurs du National. Nous fîmes une place à Deschanel parmi nous. Il était encore plus journaliste que reviewster ; mais il était aussi professeur et professeur excellent. L'enseignement était sa carrière, et il ne se consola pas aisément de l'avoir perdue.
Le coup d'Etat me réconcilia avec Jacques. Nous désirions nous rapprocher depuis longtemps.
Il avait été chassé de l'Université comme Deschanel. Il n'attendit pas la proscription, qui ne pouvait manquer de l'atteindre. Il partit pour l'Amérique espagnole, dans l'espérance d'y trouver à donner des leçons de français. Il savait quelques bribes d'espagnol, c'était tout le fondement de ses espérances.
Ses lettres furent rares, d'abord parce qu'il était de cette espèce d'hommes qui écrivent rarement et seulement pour affaires, ensuite
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parce qu'il eut de rudes moments à passer. Il fut plusieurs mois photographe ambulant, portant sa boîte sur son dos, et faisant le portrait de demi-sauvages pour avoir du pain.
Enfin il put fonder une institution de jeunes gens à Montevideo. Il se maria ; il eut toutes les consolations qu'on peut avoir en exil.
Rien ne put le consoler du malheur de sa patrie, et du malheur de l'avoir perdue. Il mourut subitement, dans la force de l'âge, loin de tous ceux qui l'avaient aimé.
Telle est l'histoire de la Liberté de penser, qui tient une certaine place dans ma vie ; elle en tient une aussi dans l'histoire de l'Université vers le milieu de ce siècle, et dans l'histoire de M. Cousin. Je le voyais beaucoup pendant ces quatre années ; jamais il ne prononça le nom de la revue devant moi. Je lui en savais gré. Il en parlait sans cesse à nos amis. Une conversation entre lui et moi n'aurait pu aboutir qu'à une rupture. Nous l'évitâmes d'un commun accord.
Je continuai à le suppléer jusqu'au 9 décembre i85i.
Ce jour-là, je dis à mes auditeurs qui refluaient jusqu'au milieu de la cour de la Sorbonne :
« Je vous donnerai demain ma dernière leçon de morale. On appelle le pays à consacrer par ses votes son propre asservissement. N'y eût-il dans les urnes qu'un seul bulletin de protestation, je le revendique, il sera de moi. »
VALPAJOUX
VALPAJOUX
DOMMARTIN DES VALPAJOUX
Je voulais vous parler de la façon dont le pouvoir législatif exerce son droit de tutelle
sur les communes de France; et pour cela, j'avais pris dans les innombrables paperasses qu'on distribue tous les jours aux membres du parlement, les derniers projets de lois d'intérêt local. Mais, en les parcourant, j'ai trouvé un emprunt de 2 060 000 francs pour la ville de Dommartin des Valpajoux, et cela m'a causé tant de surprise que j'ai voulu faire une petite enquête sur cet événement extraordinaire.
L'historiette tiendra en deux mots, je vais vous la raconter; elle est aussi intéressante que n'importe quel épisode de nos mœurs parlementaires, ce qui, à ja vérité, n'est pas beaucoup dire.
Malheureusement, vous ne connaissez pas la belle ville de Dommartin des Valpajoux. Personne ne la connaît, excepté moi.
J'y suis allé, en 1872, à cause de son château, que Charles Blanc voulait faire classer. Le château doit toute sa beauté à sa situation sur le haut d'une montagne, d'où il domine fièrement une vaste étendue de pays. On est frappé d'admiration en l'apercevant; quand on le détaille, ce n'est rien, qu'une grande tour mal percée et sans ornements. Ceux qui l'ont bâti ont voulu seulement le faire fort. Ils y ont tellement réussi que j'imagine qu'il ne
Valpajoux.
tombera jamais : il restera là soudé à son rocher, jusqu'à la consommation des siècles.
C'est au rez-de-chaussée de ce donjon qu'est mort, à l'âge de quatre-vingts ans, le dernier des Pierrepoint de Valpajoux. C'est
2o6 Nouveaux Mémoires des autres.
là aussi qu'il avait vécu, puisqu'on assure qu'il ne lui était jamais arrivé, durant sa longue vie, de monter au premier étage de sa maison.
C'était un brave homme, sans beaucoup d'idées, assez bienfaisant pour ne pas choquer, assez poli pour ne pas irriter, assez instruit pour soutenir la conversation avec son curé, quand ils jouaient ensemble au piquet ou à la boule. Au fond, il ne savait rien, et ne se mêlait de rien, excepté de ses terres, qu'il cultivait à ravir, et de ses bœufs qui n'avaient pas de rivaux dans toute l'Auvergne.
Il avait une fortune prodigieuse, qu'il augmentait encore tous les jours, car il était aussi retors qu'un procureur, et il vivait avec ses paysans comme l'un d'entre eux, quoi qu'il fût fort entiché de sa noblesse. Il était resté célibataire, ce qui exerçait les langues de la ville.
Les dames prétendaient qu'il avait eu un chagrin d'amour dans des temps reculés, mais le curé croyait plutôt qu'il avait toujours été trop occupé à acheter de la terre et à perfectionner son bétail pour penser à autre chose.
Bref, il mourut sans enfants et sans collatéraux. On aurait pu l'enterrer avec son épée, comme étant le dernier de cette grande race des Valpajoux, alliée aux Listenay.
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Un de SCS ancêtres avait figuré avec honneur dans la troisième croisade ; un autre avait été pendu, en 1666, par sentence des Grands Jours d'Auvergne.
Il donna tout, par testament, et sans conditions, à la ville de Dommartin des Valpajoux, le château, les bois, les étangs, les fermes, la fabrique de chaudronnerie, car il n'avait pas dédaigné de se faire grand industriel. Il se trouva qu'il était encore plus riche qu'on ne l'avait pensé. L'histoire était plus merveilleuse que la légende.
Cette jolie petite ville, calme, ignorée, isolée, où tout le monde s'occupait uniquement, comme le défunt baron, d'arrondir ses terres et de faire son salut, ne perdit pas la tête en devenant plusieurs fois millionnaire. Elle fonda un hôpital, un orphelinat et un asile pour les vieillards; elle creusa un canal qui permit de porter les coupes de bois jusqu'à Aurillac, et elle empierra ses routes, qui devinrent les plus belles du département. J'avais vu Dommartin avant toutes ces merveilles, car le bonhomme vivait encore en 1872, et je l'avais gardée dans mes souvenirs comme une petite ville du xvi*' siècle, qui serait restée immobile et engourdie jusqu'à nos jours sans
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connaître d'autres progrès que ceux de l'agriculture.
Mais j'ouvris de grands yeux la semaine dernière en lisant le projet de loi. Il s'agissait de bâtir un lycée de jeunes filles, ni plus ni moins ; et sachez qu'Aurillac n'en aura jamais. Je me demandai aussitôt dans quel recoin de leurs bonnes cervelles auvergnates ils avaient pu pêcher une idée comme celle-là.
Vous vous rappelez sans doute Frontenac, qui a joué un si grand rôle dans l'insurrection de 1871?...
Le docteur Frontenac, celui qui dit un jour à la Commune, dont il était membre :
— Entendez-moi bien. Je veux être ministre de la destruction des cultes.
Alors il y eut dans toute la salle un éclat de rire homérique. Il renonça pour toujours à la tribune après cet exploit. Mais, s'il ne dit plus de sottises, il est probable qu'il en fit , puisqu'il arriva dans la Nouvelle-Calédonie par le premier convoi de transportés.
Il fut aussi l'un des premiers graciés. Il promit de ne plus faire de politique, et vint s'établir à Dommartin des Valpajoux, son pays natal. Il s'y présenta très simplement, et y fut très simplement reçu. Personne ne lui parla
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de ses aventures. Il n'y avait dans la ville qu'un médecin, qui était vieux et fatigué, avec lequel il s'arrangea à l'amiable. Il rendit beaucoup de services, et ne tarda pas à être aimé et considéré. Il devint conseiller municipal, et fut maire après l'amnistie.
Il administra habilement, paternellement, et réveilla un peu le pays. Il ne le réveilla pas trop, ce qui était de sa part une grande preuve de sagesse.
Il se rencontra avec le curé au conseil de fabrique; ces deux hommes si dissemblables y firent en somme bon ménage. Le maire était franchement athée, mais il respectait tous les droits acquis, et se montrait scrupuleux observateur de la loi.
Deux mois après l'amnistie, il eut une idée qui pouvait être bonne, et qui, dans tous les cas, était digne de son bon cœur. Il se rendit à l'arrivée du train qui venait de Nouméa, prit dans les nouveaux débarqués une douzaine de ceux qu'il avait connus « pendant les troubles », les choisit parmi les plus honnêtes, et leur persuada de venir se mettre à l'abri dans une jolie ville du Cantal, où ils s'efforceraient, comme lui, d'oublier et de se faire une vie nouvelle.
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Ils y vinrent par amitié, et pour se donner le temps de regarder et de réfléchir, comme des oiseaux qui se posent sur une branche, en attendant de prendre définitivement leur volée. Mais le pays était riche, les habitants affables, le maire excellent et bienveillant. Ils pensèrent qu'il y avait quelque chose à faire de ce pays-là ; et c'est ainsi qu'en passant par la Nouvelle-Calédonie, la Commune de Paris vint s'abattre à Dommartin des Valpajoux, et y changer la destinée des demoiselles.