UN NID DE COLOMBES
Vous croyez que quand le docteur Frontenac rentra à Dommartin des Valpajoux, au mois de février 1881, avec sa colonie de transportés, la ville entière fut frappée de consternation? Il n'en fut rien.
On avait si longtemps dormi à Dommartin qu'on y dort encore à moitié ; et, pour le dire en passant, ne trouvez-vous pas comme moi que la France entière est somnolente et patiente? Nous manquons d'indignation.
Valpajoux. 2 1 1
Frontenac n'excita même pas la curiosité. Il campa son monde provisoirement dans le vieux château qui était resté désert et s'occupa de faire des baraquements le long de la Jordane pour y installer plus commodément les nouveaux venus.
Comme le bois et la toile ne manquent pas dans le Cantal, il y eut bientôt à côté de la vieille ville une espèce de ville foraine, qu'on s'habitua à appeler la Ville-en-Bois. Elle fut, en peu de temps, assez peuplée. Les transportés avaient d'abord appelé à eux leurs familles ; ils appelèrent ensuite tous ceux de leurs amis qui étaient chaudronniers. On ne saurait croire combien il y avait de chaudronniers dans la Commune de Paris. Frontenac avait déclaré qu'il ne souffrirait pas de vagabonds, et les transportés eux-mêmes y tenaient la main. Dommartin des Valpajoux se trouva ainsi augmenté d'une population industrieuse, et le bruit des marteaux y retentit du matin au soir.
Il y avait, en Nouvelle-Calédonie, bien des gens qui avaient été condamnés pour la politique, et qui auraient pu l'être pour des délits ou des crimes de droit commun; il y en avait qui, soit par convoitise, soit par fanatisme, ne
212 Nouveauv Mémoires des autres.
rêvaient que bouleversement et représailles; mais il y avait aussi des hommes sérieux, plus malheu reux que coupables, qui commençaient à c o m prendre qu'on les avait trompés, et qui, sans renoncer
^If
définitivement à leurs revendications,
Valpajoiix. 21 3
jugeaient plus sage, même au point de vue du succès futur, de les ajourner.
Tels étaient le^ amis de Frontenac. Ils se mirent à vivre, comme d'honnêtes ouvriers, de la vie de famille. On ne les vit plus au cabaret ; on ne les entendit pas parler de revanche, ni chanter des chansons à faire peur. On n'aurait pas aperçu, dans toute l'étendue de la Ville-en-Bois,un seul chiffon d'étoffe rouge. Ç^uand il fut bien constaté que les arrivants n'étaient ni menaçants ni arrogants, les natifs ne refusèrent pas de frayer avec eux, et Frontenac réunit sous son empire deux nations différentes, mais alliées.
Parmi les différences qui caractérisaient ces deux peuples, la plus saillante était celle-ci.
Les Dommartins des Valpajoux étaient fort indifférents pour l'exercice de leurs droits politiques; ils votaient de père en fils pour les Parieu, parce que c'étaient de braves gens et qu'ils étaient du pays. Quand on leur parlait d'un autre candidat, ils répondaient invariablement par ces paroles profondes :
— Nous ne voulons pas de révolutions.
Les Ville-en-Bois étaient tout autres.
Ils commencèrent par se faire inscrire sur les listes électorales, ils nouèrent des relations
2 14 Noureaujc Mémoires des autres.
avec les avancés des autres communes ; ils tinrent des conciliabules, assistèrent aux réunions publiques d'Aurillac, tout cela sans exagérations, sans folies, et, à ce qu'on pensait généralement dans le pays, sans aucun succès.
Les Auvergnats ne faisaient que sourire de cette agitation si différente de leurs habitudes, et se disaient : « Nous nous retrouverons dans le scrutin. »
Ils comptèrent si bien là-dessus, qu'ils furent battus à plate couture. La commune de Dommartin des Valpajoux eut un conseil exclusivement composé de transportés, et le département ayant eu deux sénateurs à élire, donna tant de voix au docteur Frontenac qu'on put regarder son succès comme assuré pour une prochaine candidature.
Les réactionnaires de toutes nuances ne manquent pas de protester, parce qu'on proteste toujours quand on est battu; mais, au fond, ils n'ont rien à dire.
Il n'y a pas eu de pression administrative, pas d'intrigues; il n'y a même pas eu de ces programmes effrontés qui promettent des choses impossibles.
Tout s'est passé régulièrement; une opi-
Viilpajoux. 2 1 5
nion Ta emporté sur une autre, et voilà tout.
Dommartin des Valpajoux s'est trouvé fort penaud un beau matin, en se voyant dépossédé de l'administration de sa fortune communale.
Ses conquérants n'ont pas fait de folies, mais ils ont fait des nouveautés inquiétantes. Ils ont aliéné le vieux château où la maison Thinisane, qui exploite la chaudronnerie en grand, a immédiatement empilé plus de cinq mille casseroles; ils ont traité avec M. Molinier, de la vallée aux Blaisots, qui va fonder une usine de cuivre sur les communaux; ils ont exproprié tout le côté sud de la rue Pavée- Sainte-Ursule, pour ouvrir une place publique et construire un groupe scolaire et un casino. Ils disent qu'il ne faut pas enfouir les écus du baron.
Avec tout cela, les centimes additionnels vont bon train.
Comme la dernière loi municipale a supprimé l'intervention des plus imposés, les transportés disposent tout seuls d'un argent qui n'est pas à eux et d'un pays qui n'est pas le leur.
On les attendait sur les questions religieuses. Dès la première séance du conseil où ils
2i6 Nouveaux Mémoires des autres.
s'étaient trouvés en majorité, Tun d'eux avait proposé de désaffecter le presbytère.
Mais l'ancien ministre de la destruction des cultes s'était moqué de lui, et lui avait fermé la bouche en lui citant le soixante-douzième article organique de la convention du 26 messidor an IX.
L'opposant a été plus heureux quand il a ouvert l'avis de laïciser en bloc les deux écoles, l'hôpital, l'hospice et l'asile.
A l'heure qu'il est, c'est une expédition terminée. Il n'y a eu aucune violence. Le conseil a émis un vœu unanime. Frontenac est allé trouver le préfet, qui s'est empressé de prendre les mesures nécessaires. Les religieuses de Nevers, qui tenaient l'école et desservaient l'hospice et l'asile, ont été comblées d'égards; il en a été de même des frères des écoles chrétiennes.
Comme l'argent ne manque pas à Dommartin, grâce aux libéralités du baron, on a pu se procurer en instituteurs, institutrices et infirmières, tout ce qu'il y avait de mieux dans le département.
Le service de tous les établissements communaux est parfait ; on cite notamment les écoles comme des modèles à imiter; la con-
Valpajou.v. 217
fërence des instituteurs est venue les visiter sous la conduite des inspecteurs primaires. L'instituteur n'a eu qu'une faute à se repro-
■ i1K„ '.ALt'/(JPMX
ClionV
cher. Il avait introduit dans l'école un livre où la religion catholique était vilipendée. Le maire l'appela aussitôt dans son cabinet,
2i8 Nouveaux Mémoires des autres.
et lui représenta que les catholiques avaient droit, tout comme les autres citoyens, à être respectés.
— Sous mon administration, lui dit-il, la neutralité sera une vérité.
Il lui conseilla de se servir par préférence des manuels de M. Paul Bert.
Il est pénible de voir son bien dans les aventures, de loger dans une rue qui s'appelle la rue du Dix-Huit Mars, et de passer devant la statue en plâtre de Voltaire pour aller à la messe.
Les Dommartins ne le disent pas, mais ils le sentent.
Le curé est seul à protester tout haut. Ils récoutent avec plaisir, et ne lui répondent pas. Quelques-uns se disent, tout en l'approuvant :
— Il nous fera des affaires !
Ce "curé remuant et récalcitrant a pourtant réussi sur un point :-il a fondé une école libre où il fait le catéchisme tout à son aise. Les élèves y affluent, à la grande mortification de Frontenac et de ses amis. C'est que les femmes, qui sont toutes avec leur curé, ont plus de vaillance que les hommes.
Les conseillers municipaux sont désolés de cette malveillance des femmes. Ils professent
Valpajoux. 219
pour elles un grand respect et ne sont pas éloignés d'émettre le vœu qu'on leur confère tous les droits civils et politiques sur un pied d'égalité absolue avec les hommes. Ils ne manquent pas une occasion de leur rappeler ce que la république a déjà fait pour elles, les emplois qu'elle leur a réservés, les carrières qu'elle leur a ouvertes. Ils espéraient beaucoup de la loi sur le divorce, et parlaient même d'inviter officiellement M. Naquet à venir faire une conférence.
Finalement, ils ont résolu de frapper un grand coup et de donner une preuve éclatante de leur dévouement en fondant un lycée de filles. Ils sont persuadés que le cœur de toutes les mères sera conquis à la république après un pareil bienfait. Ce qui reste des terres du baron suffit, et au delà, pour gager un emprunt de deux millions.
Frontenac a. fait décider qu'on graverait en lettres d'or sur la porte du nouveau lycée ces mots :
FONDATION d'aGÉNOR DES VALPAJOUX.
Déjà on lisait sur la façade du groupe scolaire :
ÉCOLES LAÏCISÉES PAR AGÉNOR DES VALPAJOUX.
C'est que Frontenac a un grand sentiment de la justice.
— Je sais, dit-il, que c'était un clérical, — mais il n'en est pas moins le bienfaiteur de la commune !