‹ Nouveaux mémoires secretChapitre 11 sur 16 · KOU VEAUX · texte numérisé non relu

KOU VEAUX

momentanément jusqu'à ce que le nouveau roî fût comme deviné.

Louis Xiy donna le ton à sa cour ; Liouis X Y le reçut de la sienne. On peut remarquer qu'en général la galanterie régnait à la cour de France ^ et que même aux courtes époques où elle ne domina point y elle n'en fut jamais entièrement exclue; elle couvrait toutes les intrigues. Sous le régent elle céda le pas à la débauche ^ à la crapule. Sous Louis XV elle reparut accompagnée du libertinage.

A la mort de ce roi ^ les intrigues les plus dégoûtantes se tramaient jusqu'au chevet de son lit. Deux caba;les se disputaient dans sa chambre : l'une voulait appeler un prêtre auprès du moribond ; l'autre le repoussait. L'arehevéque de Paris se présenta ; le maréchal de Richelieu l'écarta^ en disant que , s'il avait tant d'envie de confesser, il pouvait écouter sa confession , qui l'amuserait autant que celle du roi. Le cinquième jour de sa maladie^ le prince fit appeler madame du Barry., pendant que le prélat attendait (i). Mais il est présumable qu'il

•mnvm

(i) Le lendemain de sa mort, on disait devant M. Le Gallic^L, supérieur de Saint - Sûlpice , homme plein d'espril;, que le roi était mort de la petite vérole. « II n*y a rien de petit chez les grands, » répliqua- 1- il.

ignorait cette circonstance ; car Louis XV , loin de jamais braver la religion, a toujours donné des exemples de son respect pour elle , au point de descendre de sa voiture et de s'agenouiller dans la rue, pendant qu'on portait le viatique à un malade.

Parmi les traits nombreux qui peuvent don-r ner une idée des mœurs de la cour sous ce régne y voici le plus décent : « Lorsque le comte i( de Coigoy épousa mademoiselle de Gonflans, i< son père y le duc de Coigny, dit au marquis «de Gonflans qu'il était embarrassé ,' parce a qu'il n'avait jamais soupe chez sa femm^ief a — Ni moi non plus , répondit le mari ; mais « nous irons ensemble et nous nous soutienfc drons (2). » JSous nous soutiendrons , dans la bouche d'un mari qui va, pour la première fois, souper chez sa femme , après plus de vingt ans de mariage , est un mot caractéristique*

Ce mot courut , et fut unç cause de cbagrius pour celui à qui il était échappé ; il se vit obligé de donner sa démission , et de se retirer à Issy. Ce fut l'abbé Emery qui le remplaça : du reste , le mot était plus piquant que juste ; car on vérifia que madame du Barry avait introduit dans la couche de son royal amant une jeune pecsoxme qui relevait de la petite vérok.

(i) Corresp, secrète, t. I, p. 267.

L^abbé Terray vivait publiquement avec une baronne de La Garde ^ qui, de concert avec lui, rançonnait sans pitié, à un taux exorbitant, tous ceux qui voulaient obtenir de son amant justice ou faveur. Madame de Langeac jouait le même rôle auprès du duc de La Vrillière, dont elle était la maîtresse' en titre. Ces deux dames étaient connues pour vendre les grâces et les emplois. Â cette époque , comme à beaucoup d'autres, on grugeait la pauvre France qui fournit à tout. Le duc d'Aiguillon donna, dans le même temps, un grand diner, à la 'fin duquel on servit une croquante y sur laquelle étaient représentées les diverses parties de l'Europe. Le ininistre en offrit à la vicomtesse de Fleury, et lui demanda quelle partie elle voulait, ce Donnez -moi la France, monsieur le duc, répondit-elle; je \dL croquerai tout aussi bien qu'un autre. » ^

Voilà, comme on voit, trois ministres bien recommandables ; mais le plus odieqx des trois ( quoique le plus nul), parce que les autres se contentaient de vols et d'exactions, et que celuilà tourmentait les familles, c'était le duc de La Vrillière; il avait pour maîtresse une femme qu'il avait enlevée à son mari M. Sabatin, qu'il fit passer pour mort^ Il maria madame Sabatin à M. -de Langeac , qui prêta son nom et son

MÉMOIRES SECRETS. 24g

honneur à ce ministre. La prétendue madame de Langeacy à Tavénement de Louis XVI, reçut l'ordre de se choisir un couvent, à Paris, ou une ville 'de province ; elle préféra Caen pour son exil ; elle y trouva son amant , le chevalier d'Arc, avec lequel elle avait fait un commerce de lettres de cachet à six cents francs chacune. Le duc de La Vrilliére, qui en était le fournisseur, payait ainsi le galant de sa maîtresse. Sous son long et ignoble ministère, il y eut quatre-vingt-quatre mille lettres de cachet expédiées ! Il pourvut au sort des enfants de madame de Langeac. L'ainé, qui portait le ti(re de marquis, fut fait colonel; le second eut de bons bénéfices; leur sœur fut mariée au mar<quis de Chambonas. La maison de Gontaut, dont il était, s'oppoâa fortement à ce mariage, quoique Louis XV eût signé le contrat. Pen-^ dant les débats , ce prince disait : Eh bien ! ce pauvre duc de La Vrilliére ite peut donc réussir à marier sa fille ?K la mort du roi, M. Sabatin, qui n'était mort, lui, que par lettre de cachet, reparut; vê9m on acheta, son silence.

SoB^ent les jeunes courtisans faisaient des ex^rsiofis , et quand il paraissait dans le voisinage de la cour une femme remarquable par ses attraits , ell« devenait l'objet de leurs soins, à quelque classe qu'elle appartint. En^ ^775,

a5o liOUVEÀUX

un négociant anglais vint à Versailles ftvec sa femme y qui était d'une extrême beauté. Les seigneurs de la ôour allaient en procession chez elle^ pour la voir. Excédé de leurs visites, M. Pater (c'est le nom du Crésus) disait à chaque courtisan en le recpnduisant : a Je suis (c très-sensible/ monsieur , à l'honneur que ce vous me faites de venir chez moi; mais je H ne crois pas que vous puissiez vous y amuser M beaucoup : je suis toute la journée avec maie dame Pater , et la nuit je couche avec elle. »

Leur centre de réunion était chez mademoiselle Guimardy première danseuse de l'Opéra; elle avait trois soupers par semaine : l'un , composé des premiers seigneurs de la cour ; l'autre d'artistes et.de gens de lettres; enfin, un troisième était une véritable orgie , où reparaissaient la plupart des convives du premier. Le prince de Soubise, et plus encore à ce qu'on croit, M. de. La Borde, valet de chambre du roi , soutaiaient le luxe de cette danseuse. Le premier était l'amant honoraire; et le second l'amant utile , mais modeste , se t^oant toujours dans la plus grande réserve, sortant comme les autres , et même avant les autres , dos soupers brillants de cette actrice.

Au Qciilieu de ses dérèglements , elle donna un exemple, et tout à la fois une leçon, qu'on

MÉMOIRES SECRETS. 25l

n'aurait point attendu d'elle^ et dont il est bon de transmettra le souvenir. Un jour , elle accepte un rendez-vous dans un faubourg isolé , avec un très-^grand seigneur, dont le rang exi^ geait le plus grand mystère* On ne le désigne pas autrement. C'était au mois de janvier, et l'hiver était rigoureux. En traversant le faubourg y mademoiselle Guimard voit la misère du peuple de ce quartier, augmentée encore par l'excès du froid. Émue de ce spectacle , elle distribua elle-même une partie des mille louis, fruit de son iniquité^ et porta l'autre chez le curé de Saint «-Roch. Si cet exemple eut été contagieux, M. de Belleyme ne se donnerait pas tant de soins pour extirper la mendicité.

Le mariage ne faisait que suspendre momentanément le cours de cette vie licencieuse , et quelquefois il était précédé d'une cérémonie dont l'apparente gravité donnait plus de piquant à la réunion. C'est ainsi qu'au mois de mars 1 769, M. le x^omte de Fitz -James étant près de se marier, le duc de Chartres lui donna, à sa petite maison , un souper qu'on appella le sou^ per des veuves. Ce prince y avait réuni %e% maîtresses et celles de différents seigneurs récemment mariés ou sur le point de l'être. L^s femmes étaient dans un costume de deuil, ainsi que les hommes. Les flambeaux de l'amour s'é-

sSj nouveaux

teignaient y et se trouvaient remplacés par ceux de l'hymen. Tout caractérisait le tombeau des plaisirs et l'empire de la raison; mais cet empire durait moins que la fête.

Il ne fau^pas croire cependant que la galanterie absorbait entièrement les dames. Dans le temps où elle était leur principale et presque leur unique affaire , on avait eu des incidents qui l'interrompaient et fixaient l'attention : tels avaient été, vers le commencement du dernier siècle^ la conspiration contre le régent; les miracles du diacre Paris ^ et^ plus tard, la première querelle entre la musique italienne et la musique française; l'Encyclopédie , les parlements et les jésuites. Les dames prenaient parti y faisaient marcher de front l'amour et les affaires; elles se distinguèrent particulièrement à l'occasion du fameux édit (i)^ par lequel le chancelier Maupeou ^ après avoir abaissé le pouvoir du parlement , détruisit cette compagnie. Écoutons un témoin oculaire (2) : a Cet édit causa la plus grande fermentation : les femmes qui s'étaient rendues célèbres contre madame du Barry> ne manquèrent pas une si

(i) Du 7 décembre 1770.

(2) Mémoires de Genlis*

MÉMOI/K£S SEGAETS. ^53

belle occasion de se faire le soutien de ce qu'elles appelaient les constitutions fondamentales de PÉtat. Dans les conversations^ dans les soupers , on ne parlait d'autre dhose; et ces assemblées de plaisirs étaient devenues de petits états - généraux ^ où les femmes ^ transformées en législateurs y débitaient des maximes de droit public y des citations historiques^ établissaient des principes y avec l'audace que leur donne le désir de dominer et de se faire remarquer^ désir encore échauffé par l'importance de la iaatière et sa célébrité. »

. Plus tard, en 1783, il s'établit des cluhs; l'exemple en fut donné par les jeunes seigneurs de la cour, àevemiè anghmanes . C'étaient des assemblées d'hommes pour lire les gazettes; elles empruntèrent ce nom des Anglais. Cet usage ayant nécessairement fait tort à la société, les femmes voulurent aussi se procurer les mêmes ressources; elles se firent recevoir dans des réunions qui prirent successivement les noms ai Olympique et de Lycée. Cette dernière dénomination prévalut, et les lycées devinrent à la mode. Il n'y avait presque point de femme qui ne voulût en être; et, lorsque des cours scientifiques y furent établis, elles crurent se donner un relief en les suivant exactement, quoique la plupart n'en comprissent même pas l'objet.

^54 HOUVEAUX

On les tourna en ridicule ; on les chanta , et les couplets leur firent abandonner club e t lycée ( i ).

La sagesse du successeur de Louis XV déconcerta les courtisans. La licence des mœurs n^étant plus autorisée par l'exemple de celles du monarque y les libertins de la cour restèrent quelque temps dans l'incertitude. Poures sor^ tir, ils firent un essai qui ne leur réussit pas.

« Four donner plus de piquant à leurs plaisirs, ils imaginèrent de faire une souscription entre les mains des plus fameuses courtisanes de Paris, pour former un pique^nique, qui devait être précédé du spectacle , suivi du bal, d'un jeu d'enfer et de tout ce qui peut accompagner une pareille orgie. M. le duc de Chartres et un autre prince du sang devaient en être.

Chaque convive était taxé à cinq louis. La comédie devait être jouée chez mademoiselle Gui*mard, où la Duthé aurait chanté, et la d'£r^ vieux (:2), surintendante du repas, avaitordonné

(i) On a conservé la fin d*un de ces couplets s

On démontre dans cette école

Li*attracfcion.

Là y tout le beau sexe s'amnse Du carré de rb3rpoténuse

Et de Ntfwton.

(2) Célèbres actrices de ce temps ( 1 775).

MÉMOIRES SEtiRETS. 255

le festin chez un traiteur sur les boulevards. La partie de plaisir avait d'abord été projetée pour le carnaval ; mais afin de la rendre plus célèbre et plus singulière^ on l'avait remise au premier jeudi de carême. Le jour était venu; tout était prèt^ lorsqu'un ordre du roi intervint, qui arrêta tout^ même le souper , qu'on fit porter le lendemain au curé de Saint-Roch, pour être distribué aux pauvres malades de la paroisse. On a nommé ce repas, le repas des cha^alîers de Saint^Louis , à cause des cinq louis d'écot que chacun avait payés (i). »

Louis XVI supprima un abus odieux qui existait sous son prédécesseur. Une jeune personne qui voulait se soustraire à l'autorité de ses parents ou de ses tuteurs, une femme à celle de son mari, se faisait inscrire sur le tableau des chanteuses et danseuses de l'Opéra. Cette formalité suffisait pour désarmer la loi et ses dépositaires I

La plupart des événements arrivaient jadis en France par suite' d'une intrigue de cour, et le plus important avait souvent une origine puérile. On sait que, de toutes les guerres de Louis Xiy, celle qui fut la plus longue, la

(i) Correspondance secrète de Metra,

plus ruineuse , la plus fatigante pour TEuropeentière^ eut pour motif l'intention d'occuper le monarque , et pour cause une fenêtre trop basse et trop étroite. Ainsi ^ grâce à Louvois^, une croisée fit prendre les armes, à toutes les puissances^ tuer des milliers d'hommes , dépenser des millions et changer l'équilibre !

Cependant (et la revue très-incomplète que nous vepons de faire le prouve ) la galanterie et l'amour des plaisirs dominaient à la cour, et, le plus souvent y les intrigues se renfermaient dans ce cercle , parce qu'heureusement étrangère à la politique, elle était indifférente aux affaires publiques , qui demandent de l'application et de l'étude.

Mais quand la cour, se mêle des affaires de rÉtat, l'État est troublé, et bientôt plus ou moins voisin de sa ruine , selon la durée et l'action de l'influence pernicieuse sous laquelle il souffre et se débat. Si elle ne s'en mêle pas directement, elle agit sur ceux à qui ces affaires sont confiées, les en distrait , les en détourne, les entrave, les corrompt, ou, s'ils sont probes, les fait renvoyer.

Les cours de France et d'Espagne fournissent tant de preuves de cette remarque , qu'on peut assurer qu'il n'y a pas une seule exception, c'est-à-dire un seul ministère qui ait résisté

aux séductions de la cour sans en être victime. Ce n'est pas qu'on en doive conclure que tout ministre renvoyé, Tétait pour avoir rempli ses devoirs. Souvent sa disgrâce avait pour cause une intrigue plus heureuse ou plus habile que celle dans laquelle il se trouvait lui-même.

Dans tous les événements d'un certain ordre qui arrivent en France , et dans une certaine sphère, lorsqu'on sent que tout ne s'explique pas, qu'il y manque quelque chose; qu'on laisse dans l'ombre certain personnage ou certaine cause qu'il serait bon de connaître; qu'il y a un chapitre de considérations qui tiennent la vérité captive ; enfin qu'on trouve un problême dont il Jaut dégager P inconnu , on peut hardiment conclure que la cour n'y est pas étrangère.

La cour!.... à quoi servirent à Louis XYI, contre sa cour, la vertu, la probité, la sévérité , la pureté de meeurs , le désir de faire le bonheur de son peuple? C'est par elle qu'il périt !....

i5 septembre. — Jésuites à robe courte, ^--he ministère, en fuyant à la manière desParthes, avait lancé partout ses créatures. La conduite qu'il avait tenue pour arranger son affaire , mérite d'être remarquée ; elle prouve que l'ha-

a58 NOUVEAUX

biletév ne consiste pas tant à bien prendre ses mesures , à réunir l'adresse à la force , la ruse à la brutalité, la fraude à l'énei^ie, à faire usage enfin de tous les moyens perfas ^ nef as ^ qu'à savoir d'abord sisFon vit dans un temps oùTemploi.de tous ces moyens peut réussir, et si le suc»' ces qu'on obtient est durable : c'est là que l'on voit l'inhabile té du ministère. Il se servit d'armes usées et de moyens réprouvés par le temps.

Le plus facile de tous y et , pendant longues années, le plus puissant, le plus efficace, était la religion. Autant ceux qui en ont une éclairée et qui la pratiquent, méritent nos respects, aii' tant ceux qui affectent d'en avoir, et n'en ont les dehors que pour mieux tromper et arriver à leur but, sont méprisables.

Personne ne pouvait croire à la dévotion de M. Peyronnet; et celle de M. de Villéle parais^ sait plus que douteuse. ( Nous ne sommes que l'écho de l'opinion , sans avoir aucune donnée pour la confirmer ou la * combattre. ) Mais comme c'étaient les deux meneurs, la partie n'en était que mieux liée; car MM. de Gler" mont-Tonnerre et de Chabrol étaient dévots; M. de Damas, sincèrement pieux; M. Frayssinous, obligé, par état ;^ de paraître l'un et l'autre; M. de Corbière avait une figure et des goûts qui prêtaient à l'illusion; on ne songeait

MÉMOIRES SECRETS. llSg

pas^ en le voyant^ à se demander s'il était dévot ou s'il ne Tétait pas; il formait avec MM. de Villële et Peyronnet un triumvirat auxquels les autres obtempéraient.

Ce triumvirat ne se souciait guère des jésuites qfiie comme moyen; mais il ne se doutait pas que les jésuites voulaient de leur côté. que le ministère fût un instrument.

On sait que par fraude, par corruption, par terreur , il influença les élections; qu'il destitua nombre de fonctionnaires pour remplacer les tiédes par des gens dévoués , etc. , etc.

Mais ce qu'on connaît le moins, c'est une organisation clandestine , composée de gens du monde, vivant sans emploi, et paraissant dans rindépendance ; d'autant plus dangereux qu'on kie conçoit pas qu'ils puissent consentir à la perdre , soit pour se mettre aux gages de l'aulorité, soit pour la servir gratuitement. Ces espions honteux, faufilés dans la société, ne s'y trouvaient que pour observer, et rendre compte de leurs observations.

C'est à cette troupe nombreuse qu'on est con« venu de donner le nom àe jésuites à robe courte.

11 y en avait parmi eux plusieurs à qui une grande fortune', une position sociale, donnaient de la considération et conséquemment de l'influence. Ce sont ceux-là qu'il serait intéressant

36o HOUVEAUX

de connaître ; mais on sent combien il est diffi-^ cite d'acquérir des reiiseignements certains sur ce sujet, et comme nous ne voulons rien dire de hasardé, rien qui ne soit prouvé , nos documents seront en petit nombre.

M. Delavau avait des éclaireurs plus que bénévoles, car ils étaient dévorés de zèle. Les liens de famille faisaient que ce préfet de police était plutôt leur agent qu'ils n'étaient les siens : ce sont MM. de S... et de L... Le premier avait jadis épousé la sœur du second , femme charmante, que la nature et la fortune avaient fa^ i^risée, et qui n'eut, dai^s sa tie, d'autre tort que d'avoir adopté un choix fait pour elle, et qui ne lui convenait pas. Le second jouit d'une belle foilune. Son beau -frère a mangé une partie de celle que lui avait apportée sa femme/ M. de S... est remarquable par sa laideur, son esprit, ses distractions et le désordre de ses idées. Voilà ce qu'on ne i^eui s'empêcher de voir ou de sentir, pour peu qu'on passe une heure avec lui. Peut-être ne faut-il pas plus de temps et d'expérience pour découvrir les qualités de son cœur; je n'en sais rien.

Je ne puis résister à l'envie de faire le portrait du troisième : M. *** est un de ces hommes qui méritent le plus ce sentiment qu'on appelle mépris; sentiment quise trompe rarement d'ob-

jet; car nous sommes moins injustes dans la distribution du mal c[iue dans celle du bien; et plus clairvoyants pour apercevoir, hors de nous, le premier que le second. M. *** est une véritable commère , et c'est son moindre défaut. Il veut connaître toutes vos affaires; savoir ce que vous faites , ce que vous projetez , ce que vous pensez. S'il vous fait une visite, il faut qu'il mette le nez partout; qu'il sache quellivre vous lisez, à qui vous écrivez; il aura même l'indiscrétion de jeter les yeux .sur la lettre que vous avez commencée.

Il parle toujours de personnages dont les noms sont connus, et ne manque pas de dire :

Monsieur un tel, quia beaucoup de- bontés pour moi. C'est comme une formule qu'il emploie par habitude. On s'aperçoit, en 'causant avec lui plusieurs fois, qu'il se sert des mêmes tournures de phrases ; qu'il a comme un protqtcole d'adoption pour vous faire jaser; car il est curieux. En y faisant attention , on remarque qu'il case dans sa mémoire les renseignements que vous lui donnez , et qu'il se recommande de ne rien oublier. Ils lui servent à deux fins; la première est pour alimenter la police , car c'était un espion bénévole , un amateur plein de zèle ; la seconde est pour aller commérer ailr leurs, et faire parler d'autres niais qui, commq

HÔa l!fOUY£At)X

TOUS et moi y seront assez simples pour né point s'observer avec cet honnête homme.

M. *** est riche y ladre, égoïste et sernable; c'est-à-dire qu'il offre facilement ses services pour toutes les affaires dans lesquelles il espère pouvoir faire de nouvelles connaissances^ agran<^ dir la sphère où son métier peut s'exercer , et recueillir plus de butin pour sa chère police. Voilà ce qui le fait passer pour serviable , car il n'a jamais servi de sa bourse, donné un sou,, prêté une obole ^

C'est un jésuite à robe courte, et des plus, ardents , des plus perfides , des plus dangereux ; il a plus d\in rapport avec les anciens membres de cet ordre. M. *** est garçon. Ayant aujour-». d'hui plus de cinquante ans, il n^est pas probable qu'il veuille se marier; car sa fortune ferait passer par-dessus une longue figure pâle, insignifiante, de longs bras décharnés, un grand corps étiolé, des mains étiques, des jambes grêles, un chef en pain de sucre , couvert d'une perruque qui emboUe toujours mal cette tète bizarre, autour de laquelle le moindre mouvement la fait manoeiuvrer.

Le quatrième est mielleux , complimenteur, parlant de morale, de religion, fréquentant ostensiblement les églises; parlant toujours de désiiitéressement et prêtant à la petite semaine •

Un cinquiëine était à bon droit décrié par son inconduite , parle chagrin qu'elle causait à la {amille dans laquelle il s'était introduit; et, sans la restauration , il serait toujours resté dans cette classe d'hommes qu'on craint, qu'on méprise et qu'on fuit. Il fallait même que sa réputation fût bien endommagée et son caractère bien connu , pour que cette restauration ne pût rien en faire , malgré les circonstances les plus favorables. Il restait encore assez de pudeur pour qu'on n'osât lui confier des fonc-^ lions importantes.

En désespoir de cause , et pour se réhabiliter au moins dans l'opinion d'un parti , il s'était fait chouan , et de cette honorable classe qui arrê-* tait les diligences. Voici un trait dans lequel le hasard joue un rôle plaisant; mais dont le nom du héros n'est pas connu avec assez de certi* tude pour que nous le répétions.

Dans l'uoe de ces excursions nocturnes que les chouans faisaient pour dévaliser les voya-' geurs, M. de...» rejoint la bande dont il faisait partie. Le but de l'expédition était d'arrêter une diligence dans Laquelle on savait qu'il de* vait y avoir des saca d'argent ; car ces messieurs étaient avertis ; ils avaient un service organisé. La voiture se rendait de Paris à Tours, en passant par Blois. Les gentlemen vont l'attendre

dans tin endroit favorable^ c'est-à-dire au bas d'un tertre couvert d'un ombrage épais, et près de la forêt d'Orléans. Les formalités ordinaires son| remplies : douze gaillards bien armés font descendre trois voyageurs et une femme , visitent la voiture y et s'emparent d'une somme de trente^six mille francs, la seule qui s'y trouvât. Qette opérc^tiop faite, chacun va t^^anquillen\ent à ses affaires. Le partage se fait équitablement, et M* de.... eut son douzième, c'està-dire mille écus. Il arrive chez sa mère ; il la trouve dans les larmes; elle venait d'apprendre que \es fonds qu'on lui adressait de Paris avaient été eonfi&qUfés. C'était en effat à madame de.... qu'étaient adressés les trente-six mille francs.

Parlons d'un autre fait, dans le récit duquel on a, jusqt^'à présent, commis beaucoup d'erreurs causées par l'omission de quelques circonstances intéressantes qu'il est nécessaire de rapporter. Plusieurs de ceux dont il vient d'être question y jouèrent un rôle. Il s'agit de l'enlèvement de M. Clément de Ris, qui fut fait sans préméditation; en ce sens que ce n'est pas lui qu'on voulait rançonner, qu'il paya pour un autre, et fut, dans un coup manque, une fiche de consolation pour ceux qui n'avaient point atteint leur but.

j^apoléon venait de se faire ou d'être fait

memoxhes secrets. ^65

premier consul. Une petite association de chouans voulut le tuer, et en épia l'occasion; soit qu'elle ne fût pas facile, soit qu'ils renonçassent à ce projet dangereux, ils l'abandonnèrent pour un autre. Ce fut d'enlever Sieyès, qui était chez Clëo^ent de Ris. Ils parlent et se rendent dans la Tou raine, au domicile de ce dernier ; ils s'y présentent à onze heures du matin; mais Sieyés en était parti à sept. En dés-« espoir de cause, nos forbans prennent le maitre de la maison , et quand ils en sont maîtres , se trouvent fort embarrassés , parce qu'ils ne sa-^ vent ce qu'ils en pourront faire. Un petit h(mime d'une coudée aurait été gênant , à plus ibrte raison Clément de Ris, qui avait prés de six pieds ; ils lui bandent provisoirement les yeux ^ se proposent de bien le mettre à contribution ,. et délibèrent entre eux sur le lieu dans lequel ils le déposeront. L'un de ces messieurs se souvient qu'il a, prèsde Loches, une cousine, dont la maison est située au milieu d'un bois ; ils font douze lieues à travers la foret, et conduisent leur prisonnier à cette maison. Je ne sais point si la cousine &'y trouvait; mais toujours est-^il vrai qu'on ne l'avait pas mise dans la coufidencet On arrive : on cherche un coin où déposer avec sécurité Clément de Ris. On ne trouve rien de mieux qu'un égout, ou puisard

JS66 NOUVBAUX

à sec, au milieu de la cour, qui est entourée de tous côtés, soit par des bâtiments, soit par des murs; on lève la pierre de cet égout , et l'on y fait entrer la victime. Heureusement le trou était profond , etCiément de Riz , pour s'y tenir, n'ayait pas besoin de se courber. Tous, les jours on levait la pierre pour y jeter des aliments. Le prisonnier , qui avait fait à tâtons Vinspec^ tion de son cachot , y trouve de grosses pierres ; il les entasse les unes sur les autres, monte dessus , et tente de soulever la porte de sa prison; il y parvient, sort la tête, et voit avec chagrin que quand il s'exhumerait de cet égout , il n'en serait guère plus avancé. L'idée lui vient de dessiner la maison, les murs, la cour ; il avait un calepin; il exécute son projet. Ainsi non-seulement l'espoir d'être un jour rendu à la liberté l'animait, mais il préparait les moyens de se venger. Je ne sais à quel taux fut portée sa rançon.

Cet événement avait fait beaucoup de bruit ; il inspira des terreurs; Le premier consul fit venir les chefs des chouans , et les menaça de les prendre pour otages si on ne rendait pas Clément de Kis.

Il fallut donc s'y résoudre. On fit, pour sa délivrance, une expédition pareille à celle qu'on avait faite pour son enlèvement, c'est-à-dire

MÉMQIRE» SEd^ETSt 267

qu\>n banda les yeux au prisonnier pour le raoïener chez lui , en lui faisant accroire qu'on le transportait dans une autre prison; mais, pour obtenir la grâce de ceux qui avaient commia le délit, si l'on parvenait à les connaître , on convint qu'ils attaqueraient l'escorte qui con-. duisaitM. Clément , qu'on se battrait, et qu'aprés avoir tiré force coups de fusil et de pistolet, une partie prendrait la fuite, pendant que l'autre ferait tomber le bandeau des yeux de la victime , et lui rendrait l'usage de ses mains* De cette manière il ne restait avec lui que les vrais coupables, devenus ses libérateurs, auxquels il semblait devoir la vie et la liberté. Ce projet, très-adroit, s'exécuta au milieu de la forêt de Cbinon. Le prisonnier, qui avait perdu l'usage de ses yeux et de ses mains , crut qu'on se battait sérieusement ^ il exprima sa reconnaissance à ses prétendus libérateurs; mais il ne fut pas le maître de les sauver tous, lorsque la justice fut saisie de l'affaire (i)*

La nomination de M. Delavau à la préfecture de police surprit tout le monde ; elle pré- Ci) Ces détails, inconnus jusqu'ici, et dont on peut garantir la certitude , serviront à rectifier ceux quQ> donne M. de Rovigo dans ses Mémoires. Il n'a pas topi^ su, ou n'a, pas youla tout dirç.

!268 nouvEAcUX

céda de peu de jours celle de M» Peyromtef .

Celle-ci ajouta le scandale à l etonnement , et je Die rappelle même que la société dn nouveau préfet fut affligée du choix du garde des sceaux; mais comme au bout de quelque temps elle y applaudit^ et fit succéder rapidement Féloge aux injures^ il est probable que quelque pacte fut passé entre ces honnêtes gens^ qui marchèrent dans la même voie.

Étant un jour chez une de ces femmes que rintrigue console de la perte de la jeunesse et de la beauté, j'y trouvai M. de *'^*; il était assis près d'une croisée , ayant sur ses genoux un cahier et un crayon à la main. Il avait à ses côtés un abbé y secrétaire à l'archevêché , ot dont j'ignore le nom ; c'était peu de jours après la nomination de M. Delavau. L'abbé lisait à voix basse une liste de noms , faisant une pause après chacun; de temps en temps. M* de "*** disait : // n'a pas froid aux yeux celui '^là. Cette locution répétée toujours d'un ton animé, d'un air satisfait , excita la curiosité de la mai-* tresse de la maison , qui lui cria , du coin de son feu : « Qu'entendez-vous donc , ***, en disant qu'/7 n'a pas froid aux yeux? — Cela signifie , madame , qu'il tue un homme comme y ne mouche. — Et de qui donc est-il question ? — Des gendarmes; nous les organisons, l'abbé

MEMOIRES SlSCRETS. 269

et iBoi. — Ah! c'est bien, vous avez raison. » Telle €St la première organisation des bons gendarmes ; et pendant le régne de MM. Fran-* chet et DelavaUy le n' avoir pas froid aux jeux fut une condition recherchée pour être admis dans ce corps*

La faveur de M. Delavau fit croire qu'il obtiendrait pour son beau -père une place de directeur général ; mais le désordre et la mobilité des idées sont des obstacles qu'il est rare de pouvoir vaincre , parce qu'ils ôtent toute confiance. Comme M> de *** était auteur d'ouvrages assez remarquables , et d'un succès cer* tain^ s'il avait eu autant de jugement que d'esprit y il avait des droits à être considéré comme ayant un rang dans la littérature; son parti eut ridée de faire créer pour lui une direction générale des bibliothèques du royaume; mais tous les conservateurs de la première ^ et la plus importante (celle du roi); déclarèrent avec effroi qu'ils videraient les lieux et renonceraient sur-le-champ à leurs fonctions; ce qui fit abandonner le projet. Quelqu'un à qui son beau -frère avait promis un emploi dans cette direction, nous a conté que, demandant à son patron où en était ce projet , M. *** lui répondit qu'on y avait renoncé, et qu'on avait dédommagé M, de*^** en lui donnant de l'argent.

!2<^0 BOUVEÀUX

On a pu juger M. de *** comme orateur, tl lâche d^être mordant, yinilenl, croit que le fiel tient lieu d'éloquience , vise à l'effet, amalgame les idées les plus disparates , tâche d'ex-» tîter le rire, y parvient, et s'abuse étrange-* ment sur l'objet aux dépens duquel on a ri ^ C'est un des plus fermes jésuites à robe courte ^

a5 septembre. — Causes de la résistance des Turcs. — Mahmoud. *— On a commis beaucoup d'erreurs de calcul dans les conjectures faites à l'occasion de la campagne des Russes. Dès le commencement de cette caknpagne, on annonçait la prise de Gonstantinople ; et quand elle est près de finir, on les retrouve encore en deçà du Balkan.

Le peu de progrès de leurs armes, l'absence de toute proportion entre les premières données et les résultats, méritent un examen sérieux.

Les conjectures défavorables aux Turcs étaient cependant appuyées de grandes probabilités; mais on avait oublié qu'il ue fallait qu'un seul homme pour tout déconcerter, et cet homme s'est trouvé. On savait cependant ce que pouvait un seul homme; Napoléon avait même agrandi la sphère de la possibilité ; c'est peutêtre pour cette raison qu'on ne soupçonnait pas qu'il s en présentât d'autre.

La puissance et la prospérité d'un gouvernement absolu dépendent du chef de ce gouverne-^ ment. Les Turcs en sont un exemple : puissants sous les princes qui réunirent à Tart de gou-* verner une grande énergie , ils furent faibles et dans l'anarchie sous les sultans efféminés^ ren- ' fermés dans Tintérieur de leur sérail , où leur tombe était toujours près de leur trône.

De là les vicissitudes qu'on remarque dans l'histoire de l'empire ottoman» Indépendamment de cette cause, deux autres concouraient puissamment à la décadence de cet empire.

La première est l'opposition constante entre toutes les puissances de TEurope et celle de Constantinople : cette dernière n'ayant avec toutes les autres aucune analogie dans ce qui concerne le gouvernement , les lois, la religion, les mœurs , usages , coutumes , habitudes de la vie; cette opposition tranchante rendait lents ou même nuls les progrès de la civilisation chez les Turcs , et les empêche conséquemment de , profiter des avantages qu'elle procure.

La seconde était la puissance des janissaires, qui, plus d'une fois disposèrent de la couronne et toujours firent trembler celui qui la portait. Il résulte de ces remarques qu'un prince assez éclairé sur ses véritables intérêts pour faire cesser l'opposition dans ses principaux rap

272 NOUYEAUX

ports, assez foi't pour détruire les janissaires, faisant ainsi disparaître la cause de la décadence de l'empire, lui rendrait sa puissance, et prolongerait sa durée. -

Des résultats de cette importance étaient re^ gardés comme imaginaires; il fallait, pour les obtenir, un sultan doué de grandes facultés et d'une yarce de 'volonté irrésistible. Cet homme a patu , et c'est au moment où l'on considérait comme inévitable la chute de l'empire ottoman en Europe , qu'on voit avec surprise cet em^ pire lutter avec avantage contre un ennemi plus puissant , et menaçant de tout envahir.

Mahmoud II , qui règne aujourd'hui , est fils du sultan Abdal-Hamid , et frère puiné de Mustapha IV.

Sélim , cousin de ces deux princes, occupait le trône; il fut, en 1807, déposé par les janissaires, qui lui reprochaient de favoriser le nouvel ordre de choses (i). Comme il avait un

(i) Ce nouvel ordre de choses (ou le nizam-^jedit) ne consiste qu'à avoir des troupes exercées et disciplir nées comme celles de l'Europe : avantage dont le gouvernement reconnaissait la nécessité, sous peine d'avoir ses troupes toujours vaincues; mais auquel devaient toujours s'opposer les janissaires , dont l'éducation militaire était faite , et qui perdaient par ce nouvel

caractère et des talents qui le faisaient aimer, ils ne lui ôtèrent que le trône et la liberté. Ils mirent à sa place Mustapha IV, prince nul^ sans âme, sans talents, et totalement étranger à l'art de gouverner. Il fit bientôt regretter son frère, dont il ordonna ta mort; Siélim la reçut en se défendant avec courage.

Mahmoud aurait éprouvé le même sort s'il n'eût été sauvé par Ramiz-effendi, qui, pé-> né trant par --dessus les voûtes dans Tintérieur du sérail , enleva ce prince , et le conduisit à la salle du trône. Il y fut proclamé sur-le-champ empereur (i). On déposa Mustapha, qu'on mit au cachot; il n'y resta pas long-temps, et fut bientôt sacrifié aux janissaires.

Cette milice factieuse était en querelle avec les canonniers et les soldats de la flotte : ceux-ci forment le projet de rendre le trône à Mustapha, et mettent à ce prix leur réconciliation avec les janissaires. Ramiz-pacha, instruit de ce complot, se présente au sultan Mahmoud, le lui communique , et faisant parler la loi , le sollicite, au nom de la race ottomane prête à

ordre de choses toutes leurs prérogatives , telles que le pouvoir d'étrangler les sultans, et de faire des révolutions.

(i) Le a8 juillet 1808.

374 IfOUVEAUX

s'éteindre^ de se défaire de Mustapha, seule espérance des rebelles (i). Mahmoud fait une résistance réelle ou simulée, et cédant enfin, par raison éPEtat^ signe Tarrét de mort de son frère, qui fut exécuté la nuit même. Les janis* saires se soumettent; tout rentre dans l'ardre; les jours du sultan sont sacrés, parce qu'il reste seul de la race ottomane.

Mais cette soumission des janissaires fit voir au sultan qu'ils ne se sentaient plus aussi forts qu'ils l'avaient été jusque-là ; il en conclut qu'il serait possible de les détruire, et le projet en fut aussitôt formé : il le mûrit et l'exécuta, comme nous le veirons; mais prenant acte de cette soumission, il commença par montrer son énergie dans la circonstance dont nous venons de parler.

C'était le i8 novembre 1808 que les janis-

(i) L'usage est, comme od sait, d'enfermer, et plus souvent de tuer les frères et neveux du sultan afin d'éviter les révolutions (qu'on n'évite pas). Une ancienne pre'diction annonce que l'empire finira avec le dernier rejeton de la race régnante ; ce qui fait qu'on respecte toujours la vie du sultan qui , comme Mahmoud., n'a qu'un enfant, et ce qui devrait faire ménager ses frères et neveux. On tua Mustapha parce qu'il n'avait pas d'enfants , et qu'il pouvait en avoir!

saires, secondés par lesoulemas (i)^ eutrérenten poarparlers; ceux-ci sollicitèrent pour les premiers une amnistie qui leur fut accordée. Le lendemain^ au moment où le grand -seigneur 86 préparait à se rendre à Sainte -Sophie pour la prière du Bairam , les janissaires se présentent en foule pour l'accompagner. Leur chef entre dans le palais^ et^ selon l'étiquette^ s'incline pour mettre les bottes au sultan. Ce prince le repousse , et lui dit avec dérision : « Que faites-Yous? n'est-ce pas plutôt à moi de vous servir? n'êtes -vous pas des souverains?... Mais TOUS êtes dans une erreur grossière si vous me croyez assez lâche pour reconnaître votre puissance. La souveraineté est^ d'après le Koran , à Dieu , qui la donne à qui il lui plaît. Il me l'a confiée , et je suis résolu de la défendre à tout prix f et de punir quiconque osera manquer à l'obéissance que vous me devez tous. »

Le chef^ épouvanté par ces paroles^ prononcées d'un ton ferme ^ balbutie des excuses , renouvelle ses soumissions, et supplie le sultan d'être persuadé à l'avenir de l'obéissance de ses

(i) Les oulémas sont à la fois les ministres de la religion et de la justice ; ils ont toujours contribue' , autaht qu'il a été dans leur pouvoir, à étouffer toute instruction.

ayô NOUVEAUX

esclaves; c'est ainsi qu'il parle des janissaires. Us s'en souviendront^ s'écrie Mahmoud, qui se laisse botter et monte à cheval.

Cet avertissement pouvait être donné impunément, parce que d'après le préjugé dont nous avons parlé , les ennemis de Mahmoud croyant que l'empire et leur religion finiraient avec le dernier rejeton de cette famille, la mort de Mustapha rendait sa personne inviolable et sacrée aux yeux même de ceux qui auraient le plus ardemment désiré sa mort.

Malgré cet avantage, Mahmoud était trop prudent pour ne pas préparer tous les. moyens de détruire sans inconvénient un corps nombreux et puissant qui, s'il respectait ses jours, pouvait troubler l'empire et commettre les plus grands dégâts.

> Malgré l'idée qu'on se fait généralement de la puîssanee^llimitée du grand-seigneur, il est un fait constant : c'est qu'elle ne dépassait pas l'enceinte du sérail avant le sultan actuel; les janissaires et les oulémas le tenaient dans leur dépendance^

La faiblesse de ses prédécesseurs avait rendu l'autorité des gouverneurs de province absolue. Mahmoud se proposa de la réduire dans de justes bornes , et de détruire cette infanterie si redoutable aux sultans. Ce double projet pa-

MÉMOIRES 3ECRETS. l'J'J *

raissaît téméraire ; le succès exigeait un courage à toute épreuve, uiie persévérance infatigable, et cet esprit de conduite qui fait qu'en ne perdant jamais de vue le but qu'on veut atteindre, on profite également de toutes les circonstances favorables, et l'on évite avec soin celles qui pourraient amener un résultat dou^ teux.

Mahmoud possède à un souverain degré toutes ces qualités. A la fermeté de caractère, il réunit une prudence qui, dans les occasions, devient de la fausseté plutôt que de l'adresse. Oh a vanté sa loyauté. Plusieurs traits de perfidie prouvent qu'il se joue de sa parole. Nous en rapporterons deux, entre un assez- grand nombre. Peut-être croit- il qu'il est permis de violer sa promesse et ses engagements pour se ressaisir d'une autorité perdue, et que tous les moyens pour la recouvrer sont légitimes. Quoi qu'il en soit, 'voici les deux traits qui justifient notre opinion sur ce prince.

Dans tous les deux , Mahmoud employa le hati'-skérîff moyen odieux, dont jusqu'à lui l'on ne s'était point servi. Jamais sultan n'avait violé une promesse écrite de sa main ; Mahmoud est le premier.

Kiatib-Ouglan , que ses talents, sa puissance, et la perfidie dont il Cut victime, ont rendu

2j8 ' NOUVEAUX

célèbre, était un des principaux propriétaire» de Sn^yrne. Il se plaisait dans les sociétés européennes, fréquentait les bals et les concerts des différents consuls, et leur rendait de magnifiques fêtes. En 1807, le crédit dont il jouissait, ses richesses , sa considération personnelle, le placèrent au nombre des candidats pour les fonctions demousselîmy ou gouverneur de la province. La Porte, qui connaissait sa fortune, lui vendit cette dignité pour trois ans; mais à peine la deuxième année était- elle écoulée, qu'un firman lui annonça sa destitution. Au lieu d'obéir^ il fit des réclamations pour Texë* cution du marché , dont il avait d'avance payé le prix. Tous les musulmans de Smyrne signèrent une pétition pour que le sultan maintint Kiâtib-Ouglan dans ses fonctions. C'était Mah*moud, monté sur le trône depuis deux ans, et dont on ne . connaissait point encore le caractère. Il refusa. Les janissaires de Smyrne se révoltent en faveur de Kiatib. Le sultan était alors occqpé de la guerre contre les Russes, qui absorbait toutes ses ressources, et mettait l'empire en danger. Mahmoud cède , confirme le mousselim, ^t, pour réparer ses premiers refus, et inspirer à Kialib la plus grande sécurité ^ le confirme dans ses fonctions par un hati-shérif, c'est-à-dire par une lettre autographe, le té-

moignage le plus flatteur de la faveur du souverain. Le gouverneur est maintenu les années suivantes ; son brevet est renouvelé ; le firman précédait l'expiration des fonctions ; Riatib se croyait sûr des bonnes grâces du sultan. Tout à coup;^ en 1817, une flotte lurque^ composée de huit vaisseaux de ligne , de frégates et de bricks , commandée par le capitan-pacha, parait dans le port de Smyrne. Le capitanpacha^ qui devait à Kiatib-Ouglan sa fortune et son élévation^ Lui avait toujours témoigné de la reconnaissance. Le gouverneur se rend à son bord pour le complimenter ; il est reçu avec toutes les démonstrations du zélé et de l'amitié. Dans la nuit le capi tan-pacha fait débarquer six mille hommes , qui s'emparent de la forte* T^$e et des points importants de la ville. Le gouverneur est enlevé et transporté sur une frégate stationnées*^ à quelque distance de la flotte. On le charge de fers. Son ami convoque les autorités^ les consuls étrangers^ leur lit l'arrêt de mort prononcé par Mahmoud contre le mousselim, et leur annonce qu'à l'avenir Smyrne aurait pour gouverneur un pacha à trois queues.

Kiatib-Ouglan était fort aimé de tous les Européens fixés à Smyrne^ et de la population. Â la nouvelle de son enlèvement p les consuls

2do NOUVEAUX

d'Angleterre et de Suède vinrent supplier le capitan-pacha , au nom de tous les Européens , de suspendre l'exécution de la sentence. Le capitan - pacha répondit que le sultan avait rendu l'arrêt de mort, le jour même où le mousselim réclama au lieu d'obéir, conséquemment depuis sept années ; et qu'il répondait sur sa tête de l'exécution de l'ordre dont il était chargé. Kiatib-Ouglan fut jeté sur la côte déserte de Mylijène, et décapité. Sa tète fut expédiée au sultan, qui la fit clouera la porte du sérail , avec cette inscription : « Esclave rebelle. » Mahmoud confisqua ses propriétés, dispersa son harem , destitua ses deux frères et les envoya en exil.

Voici le second trait. Pendant l'insurrection des janissaires, qui, en 1808, précipita du trône Mustapha IV, pour y placer son frère Mahmoud II, Remiz, captl9|[)-pacha, avait été chargé de faire rentrer les révoltés dans leur devoir. Ses succès le firent craindre de ceux même dont il avait défendu les intérêts. Il s'éloigna de la capitale, et fut envoyé à Schumla, place qui vient de jouer un rôle dans la campagne de 1828. Après s'être distingué dans un grand nombre de combats contre les Russes , il fut pris par eux, et conduit à Saint-Pétersbourg. L'étude de l'histoire et des mœurs de son pays,

étude qui supplée à l'expérience, lui fit penser avec raison que le malheur était un tort, et rendait coupable. Â la paix, il voulait rester en Russie , et ne consentit à retourner à Constan** tinople qu'après avoir fait demander à sahautesse, non-seulement son agrément, mais un sauf-conduit. Mahmoud, pour ne lui laisser aucun doute sur sa bienveillance^ lui répondit de sa propre main, le créa grand visir , faveur inattendue , et l'invita à se rendre sans délai danis la capitale. Remiz, ivre de joie, obéit à l'instant.

Le sultan , pendant qu'il expédiait cette lettre et ce brevet à Saint-Pétersbourg / adressait des instructions.secrétes, écrites au$si de sa propre main , aux hospodars de Moldavie et de Valachie, sur la réception qu'ils devaient faire au ^ nouveau grand visir, et pour laquelle le prince mettait une compagnie de janissaires à leur disposition.

Le prince Callimachi était alors hospodar de Moldavie; il se déchargea sur son collègue, celui de Valachie , de l'exécution des ordres du sultan , et fit à Remiz un accueil distingué dans sa capitale, Jassy; il continua sa route vers Bucharest. A quelque distance de cette ville, une nombreuse escorte , précédée d'une calèche découverte, dont l'hospodar lui faisait

Page 1