LA RUE COURTE
aujourd'hui rue du musée
A M. louis de ROMAIN.
Elle est courte en effet et tortueuse aussi; Elle est humide et noire; elle est morne, étouffée Entre ses hauts logis tapissés de moisi ; Elle est rugueuse, mal pavée.
Eh! bien, malgré le deuil dont le Temps la voila, Son silence éloquent comme une voix m'appelle; Elle plaît au pensif cette ruelle-là, Le poète la trouve belle!
Il y marche à pas lents ainsi que dans un lieu Solennel, en ces lieux où l'humanité prie; Pour lui. rêveur, elle est l'harmonieux milieu Où se complaît sa rêverie.
Tantôt c'est le choral austère de Luther Qu'il y perçoit, qu'exhale un vieux temple de pierres: Et cet hymne se fraye un chemin dans l'éther Et suit la route des prières.
D'autres fois, franchissant l'enceinte d'un palais, Voici qu'il aperçoit des dieux et des déesses, Des peintures de rêve aux magiques reflets, Aux lueurs pleines de caresses.
Olympien, parmi les marbres qu'il créa, Ici notre David, dresse son front sublime; Tel, au-dessus des monts que l'aube salua, Le front éclatant d'une cime.
En des in-folio sévères et sacrés, Le poète, ici, peut enrichir sa pensée, Explorer lentement leurs textes vénérés Où l'âme humaine est condensée.
Mais alors, regagnant la rue et le plein air. Il découvre bientôt, comme un arceau d'église, Une arcade élancée au milieu du ciel clair Et soudain il sonsre à Venise.
Il voit l'École ouverte aux jeunes angevins. Dévots de la Palette, amants de la Sculpture: Il sait qu'il en sortit bien des maîtres divins, Et que leur gloire toujours dure.
Il se dit, remarquant telle ancienne maison, Que c'est là, tout auprès de sa porte gothique, Qu'un seigneur de jadis, sans rime ni raison Embrassa la Mort sarcastique :
Il évoque ce fait sanglant, revit le bal D'où sortait le galant : un Madelon de Brie; Il scrute l'ombre opaque où l'autre, le rival Guette et s'apprête à la tuerie...
Il voit luire l'éclair fugitif de l'estoc... La nuit noire s'emplit d'un « au secours » ultime.. Il croit ouïr des pas qui s'enfuient... puis le choc Du corps troué de la victime...
Cependant, oubliant l'acte du criminel, Il calme son esprit et réjouit sa vue En contemplant, superbe et blanche dans le ciel Une tour qui louche à la nue :
Et c'est l'illustre tour Saint-Aubin! cette tour Que tout Angers admire et que tout Angers aime; Qui verse sur la ville à son tour son amour Ft lui fait comme un diadème!
C'est la tour monastique aux quatre clochetons, Où chantaient autrefois quatre puissantes cloches, Dont la strophe exhalée en larges faux-bourdons Remuait jusqu'au cœur des roches !
Enfin, heureux d'avoir son caprice pour loi, Il s'amuse, en passant, aux nuances d'eau-forte, Que présente à ses yeux l'Impasse Saint-Eloi Dans une paix de ville morte.
Mais, il aime surtout regarder dans la nuit La lune faire avec ses pignons des vieux âges Éclairés mollement de son rire qui luit D'humoristiques paysages!.. .
Aussi, grâce aux beautés qu'elle lui révéla, Grâce au rayonnement indiscret de son faste, Elle plaît au pensif cette ruelle-là, Le poète la trouve vaste !