A LA MÉMOIRE DE BARRY CORNWALL
(4 octobre 1874)
Dans le jardin de la mort, où les chantres dont les noms ne meurent pas font ensemble un concert que
n'entendent pas les hommes» où les douces roses mortes ne se fanent point sur des lèvres qui depuis longtemps ne respirent plus, où brillent des yeux clairs qui ne pleureront plus, ne changeront plus, qui donc se présente avec la couronne d'années blanche comme la neige ? Quelle est cettemusique qu'écoutent les hommes dans ce inonde des morts ?
Aimé des hommes, dont les paroles étaient sur nos lèvres comme du miel ; dont le nom était doux à nos oreilles et aux oreilles de nos pères, comme l'été qui s'éloigne de la terre que ses chants ont ensoleillée, pour aller vers la beauté et la splendeur du monde voilé, où se rencontrent les ombres heureuses, en-
fants, père, fiancé et fiancée, et angoisse et repos, nulle âme de poète ne passera mieux accueillie que la
sienne.
Bénie pour le souvenir des douces années qui furent remplies et animées, comme Test une forêt par les oiseaux, par les fruits et les fleurs de son chant ; bénie pour le souvenir des âmes qui entendirent ces chants et furent allégées dans leur peine, bénie par les lèvres vivantes et mortes qui ont aimé son nom, vêtue de leur hommage, couronnée de leur amour pour la renommée.
Oh ! belle et parfumée est la renommée comme les fleurs qui ne se ferment pas, qui ne cherchent point à fuir devant la chaleur du jour ou le froid de la nuit. Comme une pensée qui s'agrandit dans le cœur, sans que le cœur lui-même le sente, durera dans nos oreilles comme son, dans nos yeux comme lumière, croîtra avec la disparition successive des années, à mesure que le carillon sonnera les saisons, comme une rose blanche sans épine qui pou^a dans le jardin du temps.
La même année appelle, et l'un part d'ici comme l'autre, et les hommes s'asseoient tristement, ceux qui jadis étaient heureux des doux chants qu'elles leur apportaient ; la même année fait son signe d'appel, et le frère aîné, avec le plus jeune, prend en silence de sa main la coupe que tous nous devrons prendre ( i ) ; ils s'en vont avant que ne tombent les feuilles, que ne viennent les neiges, et les oiseaux chantent bruyamment, mais les lèvres qui les surpassaient sont muettes.
Le temps emporte avec lui ceux que nous aimions, beaux noms illustres, vers le doux et long sommeil, au doux et large sein de la mort. Mais la fleur de leurs âmes, il ne saurait la prendre pour nous faire injure, et le chant ne manquera pas à ces lèvres qui n'ont plus de souffle ; car avec nous resteront la musique et le parfum qui ne meurent pas, quoique les morts souhaitent à nos morts la bienvenue, et nous l'adieu.
(1) Sydney Dobell mourut le 22 août 1874.
EPICEDE
Ce poème fut publié pour la première fois dans YAthenœum du 10 juin 1876.
EPICEDE
[James Lorimer Graham mourut à Florence le jo avril 1876) (1).
La vie peut donner bien peu de chose pour l'amour à la mort ; quelle valeur ont les présents de la vie, pour les morts qu'enveloppe la terre ! Cependant, de nos lèvres où passe une haleine de vie, nous voudrions donner des soupirs ou des paroles ; c'est tout ce que, pendant que nous vivons, la vie peut donner pour l'amour à la mort.
Mort si longtemps avant que son jour ne vînt, il est passé du soleil de l'Italie dans les ténèbres où tout finit ; il succomba sur la pente de mai ; là se termina sa vie avec le mois d'avril. Comment mon chant ira-t-il saluer mon ami mort si longtemps avant que son jour ne vînt.
D'existence plus tendre ou plus douce, jamais le
(1) James Lorimer Graham est l'auteur des Lettres de Vermont et de Junius identifié.
temps qui allume et éteint les hommes, n'en allumera ou n'en éteindra désormais ; jamais il ne mêlera au poème mystérieux qu'il tisse avec les existences de tous les hommes, existence plus tendre ou plus douce.
Dans la partie la plus céleste de la terre, lui qui, vivant, aima la lumière, la lumière et le chant, il a bien le droit de reposer ; il ne fit qu'un par la mort, si par la naissance il leur était étranger, avec ces morts immortels qui rendent la vie plus aimable, dans la partie la plus céleste de la terre.
Lumière et poésie et sommeil final, mains qui s'épuisent en efforts, supplication à genoux, rien n'obtiendra de présent de plus grande valeur que ceux-là. Poésie qui fixe immuablement les souvenirs, lumière qui éclaire la mort, ils veillent auprès de la tombe de ceux qui n'ont pas d'amis, lumière et poésie et sommeil final.