A VICTOR HUGO
Il n'avait pas d'enfants, celui qui, pour l'amour des hommes, étant Dieu, souffrit du fait des Dieux ce que tu souffres, père, et sur son front battu par la foudre ne tomba point un* malheur pareil à celui qui de nouveau courbe ta tête.
Déjà deux fois courbée, quoique divine, à la vue des hommes, ta tête qu'ils voient trop haute pour se courber sous aucun coup, excepté de la main de quelque étrange divinité qui la ploie maintenant pour la troisième fois sous le même poids qui la meurtrit jadis.
La douleur voudrait parler, elle voudrait dire quelques mots par affection, mais qui pourrait te faire accepter une consolation.
Quel dieu causera avec toi dans votre langage, et montrera combien toutes les âmes qui contemplent le soleil, sont pour toi un seul esprit et ton fils, et le fils de ton âme, l'âme de l'homme futur.
3 janvier 1874.
INFERI^i
INFERLE
Le printemps, et la lumière, et le son des choses sur terre, toute chose reprenant vie, dans Tintérieur de la ceinture de notre verte mer ; un temps de passage, ou un temps de naissance, il y a quatrevingts ans comme cette année, la première et la dernière.
Le soleil est tout pour ce monde que nous voyons, le souffle et la ' force du printemps même ; et nous vivons, nous aimons et nous nourrissons de nos propres cœurs; mais lui dont le cœur a nourri le mien, il est passé dans le passé.
Passées, toutes choses nées, douées de sensibilité, de sang, d'haleine ; la chair n'entend rien de ce que dit maintenant l'esprit ; si la mort est comme la naissance, et la naissance semblable à la mort, la première fut belle, bien plus belle serait la dernière.
Il y a quatre-vingts ans, et s'il se lût passé un seul mois de plus, le compte serait parfait de sa vingtaine mortelle, celui dont la voile se dirigea hier de la côte
vers la mer, pour traverser la dernière de tant de mers inexplorées par les voiles.
La lumière, l'amour, le travail peut atteindre à la dernière hauteur de la vie, telles furent les trois étoiles qui ne se couchaient jamais à ses yeux, juste comme le soleil est vie et chaleur et lumière, et ne se couche point et ne s'obscurcit point, quand nous sommes dans les ténèbres.
La vie, l'esprit et l'œuvre furent une seule et même chose qui ici-bas, — ah ! qui le dira, qui icibas est à son terme. Pas moi, que je sache ; père, ce n'est pas ton fils, grâce à toute l'obscurité de la nuit et de la mer.
5 mars 1877