‹ Nouveaux poèmes et balladesChapitre 6 sur 46 · A LA FIN D'UN MOIS · texte numérisé non relu

A LA FIN D'UN MOIS

La nuit, la dernière nuit fut étrange et agitée : plus étrange ce que vous et moi avons changé. Une fois encore, pour l'amour de l'ancien amour abandonné, une fois encore nous allâmes vers la mer.

Pour l'amour de l'ancien amour mort et enseveli, une dernière fois, une fois encore, une seule, nous contemplâmes la montée des vagues, l'armée de lances serrées du flux donnant l'assaut au rivage.

A peine vîmes-nous la lune suspendue haut, à peine entendîmes-nous à travers le vent nocturne les sonorités lointaines des eaux, le retentissement des bas écueils, sous les cieux pâles, et sous la solitaire et blanche lumière.

Avec des grondements querelleurs, avec des carillons changeants de houles, les détroits retentissants se berçaient et sonnaient un ample concert, la vague marquant la mesure à la vague indocile, et tout le chœur des eaux chantait.

De faibles lueurs tombaient ici, tombaient là, vives étincelles de îeux marins, aiguësjcomme des yeux, du ressac aux crêtes en volutes, qui lançait des éclairs, et dessinait des côtes, des falaises indistinctes, et des baies et des cieux.

Le fantôme de la mer qui reculait en soupirant jusqu'au bord de la grève, avec une haleine courte et triste, tremblant de toucher le but, et mourant, son faible cœur soulevé par un dernier battement avant la mort.

Le bruissement du sable et des galets heurtés, avec des contacts légers et doux, et des sons ténus, — rien de tout cela ne put nous émouvoir, ne put éveiller nos cœurs pour regarder en avant, nos yeux pour regarder tout autour.

Nous allâmes ensemble, en silence, pendant une heure, sous les cieux gris, le long des eaux blanches ; nos cœurs étaient pleins d'un orage de vent, de nuages et de débris d'étoiles, et de lumière brisée.

Pleins de nuages glacés, de rayons lunaires allant à la dérive, d'orages ruisselants, de feux égarés. En nous, nos âmes étaient remuées, secouées par des doutes, et des rêves, et des désirs déçus.

Une mouette fuyante voltigeait en travers, obli-

quement et plongeait, et se laissait choir, et effleurait la mer, et seul avec moi, je ne pouvais rêver de vous, et seul avec vous, je ne pouvais exister.

Comme l'aile blanche touchait les franges blanches de la vague, et glissait au-dessus, et la dépassait avec un éclair, comme un pâle nunge se teint de la lumière pâle qu'émet la lune q'iand elle est le plus bas, au point de disparaître.

Comme une étoile qui sent venir le soleil, et chancelle, touchée à mort par des yeux plus divins, comme sur les autels abandonnés des dieux d'autrefois, meurt l'antique flamme d'un culte usé.

(Une fois seulement, une fois, le sanctuaire illuminé de nouveau voit resplendir pour la dernière fois le terrible fantôme ; la.dernière ombre de flamme et de foi qui sombre dans la nuit voit chanceler et osciller et crouler le sanctuaire.)

De même jadis, d'un souffle ardent, rapide, votre cœur ailé frôla le mien et passa, et les esprits au vol rapide échangèrent un baiser, et en soupirant ils se quittèrent; ils eurent un sourire et ils furent satisfaits.

Ce contact unique, cette simple sensation, nous trouvâmes que c'était assez, nous trouvâmes que

c était trop, car le sanctuaire qui n'est point éclairé n'est guère plus désert que celui que la flamme d'autrefois oublie de toucher.

Léger comme le regard que jette sur la mer 'a mouette, léger comme le regard que jette le soleil à l'étoile, juste assez pour montrer que, sous le prétexte de l'amour, on ne doit pas vous estimer autre que vous n'êtes.

•Qui prend au piège et apprivoise, à l'aide de la crainte et du danger, un superbe animal d'une espèce indomptable, seulement pour gâter, seulement pour changer son âme svelte et souple, et sa peau splendide?

Il est aisé de la gâter, de l'estropier par des coups ; aisé de la lier par des chaînes qui la blessent. Quel avantage si elle cède à son dompteur ses membres pour les déformer, son âme pour la perdre ?

Le mieux est de laisser ou lâcher la créature parfaite ; prenez tout ce qu'elle est, ou laissez-la complète. Vous ne transformerez point sa structure, ses traits, de ses pieds vous ne ferez point des ailes, de ses ailes des pieds.

Nul ne saurait lui donner d'autres yeux, de nouveaux membres. Charmante, elle Test telle qu'elle est.

Elle n'a pas, et nous le voyons, . d'âme qui lui survive. Mais en a-t-elle moins, pour cela, des lèvres à baiser?

Aussi chacun peut lire son grimoire, et raisonner, et ne peut adoucir aucune douleur par de vains remèdes. Car chaque homme, en sa raison d'amour, donne et subit en vain la folle illusion de ces choses.

Des charmes qui ne font patienter aucune espérance, des enchantements qui n'apaisent aucune douleur, tout cela le temps nous l'apporte à poignées, et se refuse à nos blessures, et n'a rien pour les soulager.

Ah T lancé trop tôt, le trait du fou manque son but. Qu'y faire ? Le monde est plein d'amours. Nuit après nuit, les baisers succèdent aux baisers, partout roucoulent des tourterelles inconstantes.

L'amoar aarait-il pour vous un désaveu, un mot de mésestime, pour avoir aimé un homme de plus ou de moins? Vous ne sauriez apprivoiser votre légère et blanche mouette, pas plus que moi ma gracile et noire panthère.

Prie qui voudra pour obtenir une âme neuve, nous sommes ce que nous fit la vie; à vous la jungle, à

moi l'embrun marin; à vous le sud, à moi le nord.

Pour cette unique plume brisée, blanche d'écume, je vous jette l'aile entière ; la voici, toute raidie d'avoir été éclaboussée de crasse marine et d'air salin, cette berceuse que vous pourrez apprendre et chanter.

La chanter pour vous-même, pendant tout le jour, étendue de tout votre long sur le sable chaud, avec quelque amant décharné, dont le soleil a changé la couleur, en vous écartant de son haleine comme d'un tison brûlant.

Jusqu'à ce que l'heure aux acres sensations vous fasse mal et prenne fin, et que l'œil tourne de plus en plus endormi dans l'orbite, que le flanc profond égalise ses plis et ses fossettes et que la passion dénoue tous les membres.

Jusqu'à ce que des rêves d'âpre temps de la mer du nord tombent vaguement sur votre ardent sommeil, et que le vent ne sache s'il doit perdre ou garder une plume d'oiseau perdu sur une grève étrangère.

Mais moi qui laisse ma reine des panthères, comme une abeille, succombant sous sa charge de miel, toute dorée de la suave poussière qui coule des anthères en grains d'or, quitte le calice de la rose, en quoi cela m'importe-t-il ?

Loin des ardeurs du centre du calice, loin de la rayure dorée des anthères amoureuses, qui roussissent et ternissent toutes les ailes qui entrent, je m'enfuis tout brûlé loin de la récolte du miel.

Mais comme aux cuisses dorées et aux ailerons d'une abeille adhère le pollen des fleurs et avec elle le parfum de la fleur, de même que les anneaux mobiles du serpent, dans son rampement, laissent sur le sable des empreintes d'anneaux.

De même en mon âme, et plus profondément encore s'incruste votre empreinte sauvage et votre saveur, empreinte et parfum d'une ancienne passion, la marque de la bête fauve, des griffes de la panthère.

SEXTINE

Ce poème fut publié pour la première fois dans Once a week, le 6 janvier 1872.

SEXTINE

Je vis mon âme en repos, un certain jour, comme un oiseau qui dort dans le nid de la nuit parmi les tendres feuilles qui laissent à la lueur des étoiles un passage, pour qu'elle puisse effleurer ses ailes mais non ses yeux de lumière, si bien qu'elle sentait, comme on le peut, dans les visions, et ne sentait pas, comme quand les hommes veillent, un délice.

Ce qui mesurait dans mon âme le délice, c'est qu'elle n'avait ni le joyeux pouvoir de s'envoler par le jour, ni sa part dans le vaste empire de la lumière, mais que d'une façon secrète, dont elle était redevable à la lune, elle conservait sa volonté de rêves et de charmante nuit, et tout l'amour, toute la vie qui sont possibles aux dormeurs.

Mais la vie triomphante, telle qu'elle est possible aux hommes éveillés, voilà qui n'eût pu alimenter son vague délice entre les étoiles, la nuit, et le soleil, le jour, enfermée par de vertes feuilles et un peu de lumière ; parce que sa route était comme la route d'une, étoile perdue, celle d'un monde qu'on ne connaît pas entièrement ni de jour ni de nuit.

Tous les amours, les rêves, les sons, les rayons de lumière, lui faisaient toute la musique que peuvent iaire des ménestrels ; et tout ce qu'ils possédaient de délice, ils le lui donnaient. Mais en plein devant la figure du jour rayonnante de flamme, quelle place y aura-t-il pour aucune lumière d'étoile, quelle part du ciel dans la large route du soleil ?

Cependant l'âme ne se réveilla point, endormie près de la route, épiée comme un nourrisson par la nuit aux grands yeux ; elle ne demanda point au jour de la force et du savoir, ni un contact plus intime et décisif de délice, ni une joie plus forte ou plus vraie que ne le peuvent les rêveurs, ni plus de chant, ni plus de lumière qu'eux.

Car qui dort enfin et voit la secrète lumière par où le sommeil montre à l'âme une route plus belle, entre le lever et le coucher du jour et de la nuit, celui-là n'aura nul souci d'être traité comme peuvent l'être les autres hommes, mais il aura son lieu de douleur ou de délice, et il y habitera en contemplation la nuit comme le jour.

O chant, aie ton jour, et emplis-toi à satiété de lumière, avant que la nuit soit tombée au travers de la route ; qu'il chante autant qu'il le pourra, l'homme n« connaît pas de long délice.

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