LE CHANDELIER
Imaginez deux bouquets offerts à une femme aimée : le premier, composé de fleurs vaines et fières: camélias sans parfum } roses altières, tubéreuses écloses à la tiède atmosphère des serres, qu'une main banale a payés au prix de l'or : l'autre, humble, modeste, premier gage du printemps, premier sourire de l'année, fait de pâles violettes et de frêles primevères.
La main d'un amant les a cueillies une à une sur la pente d'un coteau , au pied des bouleaux et des trembles qui bourgeonnent à
peine; et, pour les découvrir, elle a soulevé les feuilles desséchées par les derniers vents d'automne.
Le soir venu, aux accords d'une fête, quand les salons éclatent de lumière, à l'heure où « le bal tournoyant de ses feux vous inonde, » le bouquet paré s'épanouit dans un vase de Chine; et, fier de l'honneur qu'on fait à son présent, le galant se rengorge. — La valse au bond rêveur emporte les couples,, la fanfare éclate, tout vit, tout palpite.
Là-bas, dans le demi-jour d'un boudoir solitaire où l'écho de l'orchestre n'arrive plus que comme un soupir joyeux^ sur la petite table où Elle écrit ses billets du matin, près du buvard, dans ce coin bénit où gît sa pensée intime,, où s'écoule sa vie, elle a mis les douces violettes loin du bruit, loin du monde, comme dans un sanctuaire.
Le parfum subtil se répand lentement et
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l'heure où elle échappe au monde pour tirer les verrous, elle sera comme imprégnée de cette odeur à la fois douce et pénétrante.
C'est toute une idylle, n'est-ce pas? Mais quand on ne s'occupe ni de budget , ni de Bourse, ni de chevaux, on regarde, on observe, et parfois, si on sait inspirer la confiance, on a quelque bonne fortune.
Le bouquet paré, c'est Clavaroche.— La violette, c'est Fortunio. — La femme aimée, c'est Jacqueline ; et la jolie comédie qui se joue là, sous nos yeux, devant le tout- Paris des Champs- Elysées, sans qu'il nous en coûte un louis, chaque mardi, peut s'appeler le Chandelier.