‹ Nouveaux portraits parisiensChapitre 9 sur 17 · LA BELLE HELENE · texte numérisé non relu

LA BELLE HELENE

Tour à tour Hélène, Boulotte et Grande- Duchesse de Gérolstein, elle est restée incarnée dans la fille de Léda, et tous les Paris de l'Almanach de Gotha lui ont à l'envi décerné la pomme.

On n'est pas moins antique. — Il y a en elle du débardeur, de la grande artiste et une pointe du titi parisien ; elle excelle à faire comprendre ce qu'elle ne dit pas, et a élevé la réticence, l'intention et le sous-entendu à la hauteur d'un art. Elle sait toutes les nuances, ne les force

jamais, compte sur l'intelligence du public et s'arrête juste à la limite.

Son jeu est une ironie, un scepticisme, une satire, un commentaire des choses les plus intimes du monde parisien. Un regard d'elle contient une nouvelle à la main, un geste fait une allusion, un sourire à peine indiqué raconte une anecdote qui court les ruelles et circule sous le péristyle de la Bourse. — Elle ne la dira pas, soyez tranquille, elle y pense, cela suffit, et tout Paris va y penser avec elle.

L'art de la Belle Hélène mis dans un creuset donne à l'analyse une grande science de diction, tout l'esprit des coulisses, une voix d'un timbre sympathique, pas mal de cynisme, une lueur d'inspiration, de l'atticisme dans une proportion appréciable, une originalité réelle, une raillerie constante des sentiments les plus respectables, une grâce piquante, unj ragoût épicé et affriolant. Malgré cela, ou plutôt à

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cause de cela, c'est de l'art mais de l'art enveloppé dans une papillote.

La Belle Hélène est une figure croustillante dessinée par Fragonard et retouchée par Gavarni. Le marquis de Sade, jeune encore et relativement naïf, n'est peut-être pas resté étranger à la collaboration.

Les solennels disent que sa scène est un tréteau de la foire, mais les paillasses sont dessinés par Marcelin et habillés par Worth, le boniment est signé Meilhac et L. Halévy, la fanfare est d'Offenbach. Le parterre est membre de trois clubs : le jockey, les mirlitons et les babys. Les pommes cuites sont des camélias, il y a des louis d'or dans la sébille et des ambassadeurs dans la claque. L'imprésario est un homme fort, il crée le mouvement au lieu de le suivre.

C'est l'art du siècle. Tant pis pour lui, un art moderne daté 1868 ; un art avancé (comme

le gibier) qui se modifie et se complète suivant le goût du jour. Le geste de la création est une anomalie à la reprise et paraît démodé comme les manches pagodes, les robes de Palmyre et les chapeaux d'Herbaut.

Le dialogue suit la musique, frétillante, vive, élégante, capable de tout, même de distinction et de passion : ironique sous la douleur, douloureuse sous la cascade, le couac des clarinettes allemandes qui jouent dans les cours y raille à tout instant la mélancolie de Fortunio ; c'est bien l'œuvre d'un homme de talent et d'esprit qui dit à son temps : « Ah ! tu bâilles à Alceste et tu veux du Flon-Flon! tu en auras : soyons canailles, mais mauvais genre jamais! Evohé Bacchus m'inspire! »

Les pampres dont se couronne cette muse-là sont cueillis à Épernay, ses Porcherons sont la Maison-d'Or, la bacchante d'Orphée aux Enfers est une bacchante entretenue qui ne

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connaît les faunes et les égypans que de réputation, mais qui conduit elle-même au lac, sait ce qui se passe dans les chancelleries, donne la main gauche aux princes de Bénévent, et a pour boxeurs des princes du sang.

Gomme elle a une grecque au bas de sa jupe, elle a l'air, de loin, d'être antique, mais dans ses attributs la lyre et la palme sont entrelacées au mirliton acheté à Saint-Cloud. Sa tunique ne craint pas le trottoir, elle y ramasse les refrains populaires, et, par la grâce de l'art, les banales ritournelles qu'elle entraîne forment une broderie de perles autour de l'étoffe. La garniture ne vient pas toujours d'Ophir, c'est possible ; on sent quelquefois l'écaillé de poisson fabriquée rue Pagevin, mais enfin c'est une perle bien montée, qui brille, et qui accroche la lumière de la rampe en son orient.

Tous deux auraient pu faire davantage la

bacchante et la muse \ mais les joyeux viveurs

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aux gilets en cœur qui portent un pétuniah à la boutonnière, ne croient jamais que c'est arrivé. On sait où logent les vrais dieux; mais de Gluck on roule à Hervé : c'est la pente irrésistible. Hélène commence un sanglot qui s'achève en rigolade de madame Ménélas. Dites-lui qu'on Va remarqué, qui se dessine comme une plainte amoureuse et mélancolique, finit par une cascade; et la marche héroïque, à la troisième note, prend la première mesure à droite^ passe du Parthénon au quadrille, et finit en Bu qui s'avance.

Vous pouvez maudire, jeter Tanathème, crier à la profanation et vous voiler la face, cela est, cela vit, cela règne et cela fait recette.

Le monde entier fredonne ce « Bu » là; les autocrates, sous les ombrages de Tsarkoë-Zélo, murmurent « J'aime les militaires » tandis que les échos du cabinet de Saint-James répètent « Voilà le sabre... Le sabre..» »

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Que voulez-vous faire? C'est un symbole cet art faisandé : Paris, Vienne, Londres et Berlin sont du même avis. On raille l'amour, la gloire, la patrie, l'amitié, les héros épiques et les trois mille dieux qui n'avaient pas un athée : on place l'Hymette aux Buttes Chaumont , le Pinde à Montmartre , on envoie Calchas à Chaillot et on fait d'Ajax un gâteux. C'est un signe du temps^ tout s'enchaîne.

Ces débauches spirituelles de trois hommes de talent correspondent à quelque chose; ce n'est pas là la France, mais c'est un coin du boulevard où se rue toute l'Europe. Barbe-Bleue est un type; la fatalité antique faisant d'Hélène une victime, est une trouvaille ; le diplomate de la Grande-Duchesse est toute la diplomatie moderne réduite à la cravate blanche et à l'impassibilité par le télégraphe. Le prince Paul et les courtisans qui s'inclinent frisent le pamphlet.

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Quand les femmes qui viennent portent des jupes courtes, quand les hommes sont voués au veston court et au besigue chinois, que le plat du jour en peinture, en littérature et en philosophie, est le Pied de Mouton déguisé sous toutes ses formes, il faut être conséquent; la Malibran devient la Belle Hélène, la Vestale et VAlceste sont distancées par VŒU crevé.

L'art est un miroir, il reflète les choses et les hommes contemporains.

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La comtesse Istnaïl.

LA COMTESSE ISMAIL

j'ai vingt-huit ans depuis cinq ans, je suis très-jolie, tout le monde le dit, et j'ai une taille qui est vraiment étonnante.

Je suis venue de bien loin, bien loin, mais je ne suis pas du tout fatiguée, car je danse tant qu'on veut.

Comme je faisais très-bien la révérence sans m'entortiller dans ma traîne, que je riais toujours pour montrer mes dents, que je me décolletais dès que j'avais un instant à moi, et mettais quatorze mètres dans mes jupes : j'ai été

de la troisième série — c'est logique. On a invité aussi mes diamants, bien entendu.

Et les Parisiens, qui ne sont pas bêtes, m'ont appelée comtesse Ismaïl, à cause d'une pièce du Gymnase.

Je manquais totalement d'ancêtres; mais à Paris, les chroniqueurs sont charmants; comme ils trouvaient cela très-injuste, ils m'ont donné des aïeux; je les ai pris vous comprenez, et j'ai cru que j'allais m'évanouir quand j'ai lu dans les feuilles publiques : «la Comtesse I... était en beauté hier soir... » C'est que, voyez-vous, j'ai au fond du cœur un véritable fanatisme pour tout ce qui est noble par le rang et par la naissance. — Vous savez, chez nous, la naissance ! ça n'est pas comme ici Un titre me

grise, et un écusson m'inspire des respects indicibles. — Vous voyez, je suis bonne fille, je vous dis tout.

J'ai traversé vos fêtes comme un météore,

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étincelante de pierreries et laissant derrière moi comme un sillon lumineux. Je fascinais tout sur mon passage, et j'avais des regards profonds sans jamais en croire un mot, parce que les hommes me sont complètement indifférents ;— c'est la parure qui est ma spécialité.

On m'a dit un jour que, quand j'allais dans le monde, j'étais montée comme une féerie du Châtelet, à grand spectacle; avec des dessous, des trucs, des effets et des surprises.

Il paraît que, du premier coup, j'ai donné Y ut dièze de la toilette, et il a été souvent question de me faire faire mes entrées sur un piédestal à pivot. — Mais, j'y pense, j'ai fait cela une fois; la pièce a même eu beaucoup de succès ! Les dentelles de la jupe, la neige des seins, les roses du visage, les grappes de rubis dans le chignon et le bas de jambe ont été rappelés ; on a même bissé les épaules. Ces messieurs du Petit- Club (qui vraiment disent

quelquefois des choses!...) ajoutaient que ça donnait envie d'entrer dans les coulisses et de descendre dans le troisième dessous.

Mais le lendemain, tous les journaux ont fait des comptes rendus de mes toilettes^ et je ne me possédais pas de joie de me voir dessinée dans la Vie parisienne et étudiée dans les faits divers. Alors, j'en conviens, j'ai perdu un peu la tête, et j'ai eu la fièvre tout un hiver, j'ai vidé mes écrins sur mes épaules, je me suis fourré des diamants partout, mes coiffures sont devenues des poëmes et mes jupes des partitions de Wagner. — Leroy n'en pouvait plus, et Worth était à bout d'invention.

J'ai vu des personnes assister à une nouvelle robe de moi, comme à une première représentation. J'ai même fait des répétitions générales, avec toutes les lumières et du public dans le cabinet de toilette. Et puis, comme je me sentais déjà une grande actrice sur laquelle le pu-

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blic comptait, j'ai tout étudié et tout composé : ma démarche, mon sourire, le jeu de mon éventail, mes attitudes et mes gestes.

Vos vraies Parisiennes sont incroyables, vous pouvez vous en flatter ; j'en ai vu arriver à de grands effets avec rien. Il y en a quelques-unes qui sont les reines d'un salon avec une jupe simple, des manches plates, des coques en huit et pas de diamants — tout simplement. Ça m'enrage ! Quand je pense au mal que je me donne, moi !

Cela m'a fait réfléchir un peu, et j'ai demandé le secret à des hommes d'esprit : ils m'ont répondu un tas de choses... Je n'arriverai jamais à répéter tout cela : ils parlent de distinction réelle, de noble simplicité, d'un charme intérieur qui s'échappe au dehors de la femme qui rayonne et qui les éclaire^ ce qui explique leur autorité qu'on accepte et leur douce influence qu'on subit.

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— Mais alors, il faut s'entendre, la coupe d'une robe, le tour d'une coiffure, la blancheur des épaules et le feu des diamants, ce n'est donc pas la raison suprême ? — Dieu ! comme ça m'étonne ! — C'est l'éducation, comme on dit. Ah ! je ne le cache pas, j'ai ressenti des désespoirs secrets en face de ce calme et de ce mépris des artifices. Je comprends bien un peu maintenant, mais je ne peux pas.

Un jour que je faisais émeute dans un bal, entre deux quadrilles, un de mes amis m'a confessée dans un coin et m'a dit des choses trèsdures, tout en tenant ma glace; mais il avait l'air très-boa, et j'ai bien vu qu'il s'intéressait à moi.

Il prétendait que si tout l'ensemble de mes toilettes, depuis la bottine jusqu'au pouf avec l'aigrette en diamants, étaient moulés sur un joli mannequin au lieu d'être porté par moi, le résultat serait à peu près le même pour le monde,

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et moi, au moins, je me serais reposée de mes fatigues, pendant que ce qui fait le meilleur de ma gloire aurait été à ma place de salon en salon, recueillant tous les suffrages. — Ce n'était pas très-poli, n'est-ce pas, mais il m'a dit cela comme le petit Dumas, — vous savez, avec un petit air paternel qui fait qu'on ne peut vraiment pas se fâcher, et que même, il faut dire merci.

Maintenant, j'ai très-bien compris. — Les femmes ne vivent et ne régnent que par le suffrage des hommes, comme les hommes ne réussissent, dans un salon, que par le suffrage des femmes !

Ces dames d'ici regardaient bien mes parures comme des rivales, mais elles n'avaient pas du tout peur de la femme elle-même : quant à ces messieurs, comme ils ne se gênent pas pour dire qu'ils ne sentent pas le cœur battre sous ma jolie poitrine, et que je n'ai pas de Ç<z, ils;

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ont vite oublié mes panaches extraordinaires, mes traînes invraisemblables et mes émeraudes sans précédent. Aussi, je rentre dans la retraite, je renonce au monde cet hiver.

Autrefois, il fallait m'avoir, et on m'avait ; on montait sur les chaises pour me voir entrer, et ces messieurs faisaient des nœuds à leur mouchoir pour se rappeler la couleur de mes robes, la forme de mes jupes et la disposition des diamants de mon écrin, afin de le redire le lendemain à ces dames. Maintenant, je reste en peignoir jusqu'à cinq heures, et je ne suis plus du tout dans le mouvement.

C'est fini, je me sauve par l'amour maternel et je lis dans des livres — ça ne m'amuse même pas encore. — Je ne pense plus du tout à Compiègne, je mets des chapeaux fanés et je cache des robes à falbalas passées sous des fourrures de renard bleu de vingt-cinq mille francs pour aller à la messe. Quand on ne m'appelle pas

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« comtesse, » je ne suis plus étonnée; j'arrose mes fleurs, je dîne avec mes enfants, je vais quelquefois aux Italiens dans une baignoire, pour écouter de la musique et non plus pour être vue. — Je ne suis plus très-folle d'Offenbach, et j'essaie de lire les Débats.

Depuis ce temps-là, tous les jeudis, j'ai beaucoup d'hommes; ils sont charmants pour moi. Je comprends un peu ce qu'ils disent quand ils parlent des chemins belges et des bons de délégation; cales flatte^ et au moins je ne me tiens plus toute droite dans mon landau, les jours où je vais encore dans le monde, de peur de chiffonner ma jupe — C'est cela de gagné.

Ah ! je sens bien que nous autres, qui régnons par la toilette, nous devons nous renouveler; cela n'a qu'un temps, tandis que les Parisiennes pour de vrai, celles que le marquis appelle des Femmes qui s'en vont, dès qu'on les a devinées dans un mot, dans un regard, dans

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une inflexion de voix... qu'on a compris la femme intime, sérieuse, profonde, eh bien ! cela se lit et se relit comme un bon livre. — Oui, mais moi je ne savais pas tout cela en arrivant à Paris, et je comprenais bien que si j'étais simple j'étais perdue. Qu'est-ce qui m'aurait regardée ? C'est comme une fille sans dot.

C'est pour cela que je me suis mis, la première, des choses si extraordinaires sur la tête. — On ne m'y reprendra plus, c'est une conversion. Du reste, vous savez bien quelle est la jolie brune qui a repris mon emploi de grande coquette. Il est bien tenu, mais, seigneur! quelles inventions compliquées elle se met dans le bas du dos ! Jamais je n'aurais osé risquer cela.

ÉÉ

Le Chandelier.

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