‹ Nouveaux portraits parisiensChapitre 13 sur 17 · LA CHARMEUSE · texte numérisé non relu

LA CHARMEUSE

Un homme d'esprit, un soir de bal masqué, l'a baptisée La Charmeuse. Elle est blanche et pâle , avec de grands yeux menteurs légèrement cerclés d'un ton bleuâtre ; ses cheveux sont célèbres , cheveux d'un autre âge qui ont défié les dernières fantaisies de la mode et, contre tout sentiment d'un progrès (qui est une décadence), cachent encore ses oreilles à moitié, comme si on était resté au temps des manches pagodes. — C'est si étrange qu'on dirait un vœu ou une protes-

tation, mais, au fond, réfléchissez bien,, et vous verrez que c'est une spéculation spirituelle. Elle triomphe par la comparaison entre l'art et la nature.

La Charmeuse est lente , recueillie , sans grande prestance et sans initiative, elle n'appelle pas les hommages, elle veut qu'on la protège et qu'on la défende ; c'est par la faiblesse qu'elle charme cette Ariane de la rue de Chaillot.

Elle a horreur du bruit, c'est la femme des baignoires discrètes et des livrées sombres, elle fuit les réunions éclatantes., étale un luxe discret et sévère, proscrit les diamants, et met toute sa gloire à passer pour une Cornélie qui regrette les bijoux vivants qui suffiraient à la parer. — Mais il paraît que les bijoux sont impossibles. — C'est même, assure-t-on, un cas assez intéressant pour la Faculté.

Elle écoute comme un ange et personne ne

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s'ennuie mieux qu'elle , — ce n'est pas une science, c'est un don ; — aussi voit-elle s'adosser successivement à sa cheminée les plus graves et les plus austères. A certaine heure, cette confidente muette peut cacher une Égérie timide.

Encore quelques années, et la Charmeuse va se regretter elle-même; on entrevoit déjà sur son front les mélancolies des automnes, elle se voue à la pénombre, s'assied instinctivement à contre-jour, vit dans la demi-teinte et pense en ton mineur.

Elle est ce qu'elle veut être, vive, folâtre, simple, naïve, raffinée; son triomphe, c'est le naturel. Un naturel faux comme un jeton, mais plus vrai que nature, car elle le compose avec une science profonde.

La vague, auprès d'elle, est sincère, c'est un petit océan de perfidies. Elle tient de tout, suivant les besoins de la cause : de la pruderie, de

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la crainte, de la confiance, des confidences fraternelles, des accents qui sentent la maternité, des pudeurs de vierge et des désirs comprimés. Elle vous sait un conseiller d'État en trois mots, — une véritable intuition! Un geste, un éclat de rire, une opinion hardie lui suffisent, et, changeant de point de vue avec une souplesse inouïe, elle offre à tous ce qu'ils aiment le mieux, et trompe chacun comme il aime à être trompé.

Sa grande spécialité, ce sont les cœurs à cicatriser : il faut la voir mettre sa jolie charpie rose avec sa main blanche. C'est une Gélimène sans fracas, qui quitte l'éventail pour la trousse. Et, à côté de cela, elle excelle à traîner les cœurs en laisse et distribue, avec la plus parfaite équité, à tout un parterre de surnuméraires qui croient encore à l'espoir, des légères faveurs et des regards empreints de complicité. C'est un moyen de ramener, par une conces-

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sion peu compromettante et quelle a su faire à temps, celui qui allait se dérober à un trop platonique servage.

Mûrie dans les intrigues sans efforts violents 3 reposée dans une solitude presque absolue , elle possède comme personne la plénitude de sa raison et jamais ne va plus loin qu'elle n'a résolu d'aller ; aussi amène-t-elle toujours là où elle le voulait conduire celui qu'elle a distingué. Son procédé le plus sûr et le plus éternellement efficace consiste à faire croire à tous, à tour de rôle, qu'ils ont le privilège des intimes confidences et des plus secrètes pensées; aussi chacun, et pour lui seul, la voit-elle porter à ses lèvres la fleur qu'il vient de lui donner.

La grande science consiste à exciter la méfiance réciproque, et le grand danger qu'il faut éviter, c'est l'indiscrète confidence qui mettrait ce jeu cruel à découvert.

Comme elle parle avec une apparente négli-

gence du sujet qui la touche le plus! Gomme elle sait, par un beau geste de baigneuse antique, renouer avec une absence de prétentions pleine d'étude, une tresse de cheveux qui s'est bien déroulée au moment propice !

Qui pourrait enfin se douter, en la voyant si blanche et si douce, que son meilleur bonheur est de traîner des âmes sur la claie, et de prendre pour une pelote de satin les cœurs les plus virils et les plus profonds ?

Ses succès, elle ne voudrait pas les devoir à la force, mais à la souplesse et à la ruse ; c'est son meilleur bonheur de sentir au dedans d'elle-même sa faiblesse et sa duplicité, qui triomphent de la sincérité et de la force.

Il y a là pour elle une question d'art. Ceux qu'une fois déjà elle a déçus et trompés, elle cherchera à les décevoir et à les tromper encore. La difficulté la tente. On la croyait une Dalila sans cœur, et on la fuyait en la maudissant,

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quand, soudain, on fait un retour sur soi-même et on se demande si on ne s'est point abusé, car elle vient de se montrer sous un jour nouveau.

Elle a eu dans un regard, dans un mot, une de ces révélations intimes qui sont des lueurs. La sirène a disparu pour faire place à un ange meurtri dont le monde a brisé les ailes et qui peut encore, à qui sait la mériter, donner la clef d'or de son cœur.

Epiez-la quand elle lutte, — si elle ne vous épie vous-même. — La Charmeuse préludera par un de ces regards pleins et francs, regards qu'on peut soutenir et scruter et dont on croit entrevoir le fond. Cette sincérité désarme la victime qui s'offre à ses coups et se dit qu'après tout, le monde est parfois bien méchant, qu'il y a deux êtres dans chaque femme, celui que le monde croit connaître et l'être intime qui se révèle à quelques initiés.

C'est la première manœuvre, elle a semé le

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doute et désarmé la méfiance ; peu à peu, dans des demi-aveux, des éclats voilés, des confidences contenues et exprimées avec crainte , elle ébauche des regrets pleins de réticence et des mélancolies indicibles ; elle laisse entrevoir, comme un avare entre-bâille une riche cassette, un cœur entr'ouvert, richesse inconnue, qu'on ne soupçonnait point, et qu'elle garde comme un jaloux.

Les perles de son dévouement, les joyaux de ses sacrifices, toutes les splendeurs enfin, et toutes les ivresses d'un amour rare et profond, scintillent sous un regard furtif ; mais le sphinx qui allait parler se tait et le reliquaire se referme. Personne n'est digne de ces dons et la Charmeuse elle-même veut oublier qu'elle les possède. Elle revient de son égarement, finit de s'étourdir, et du ton le plus résolu, s'égare en de banals récits.

Elle a semé le trouble cependant, elle a

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désarmé cette haine qui était si proche de l'amour, et l'œuvre est ébauchée. C'est maintenant que vont se révéler la perfidie et la duplicité.

La statue sort des limbes de la glaise, frémissante déjà de l'inspiration qui l'a conçue, quelques touches suffiraient à la parfaire; la certitude de cet habile artisan du trouble et de cette semeuse de passions recule à son gré le moment de signer son nom sur le socle.

Elle se possède et se domine, elle n'est jamais prise, et elle vous a pris tout entier. — C'est le moment où elle va laisser se dessécher l'argile et se refuser à l'animer du souffle de vie. — Comptez, ô Parisiens qui la connaissez tous, les naïfs bien épris qu'elle a désespérés et les lions superbes qu'elle a réduits à fouiller le sol en hurlant.

Et pourtant hier., glorieuse d'une œuvre qu'elle avait jugée digne de l'artiste, elle l'acheva

d'un coup et la signa fièrement en se donnant avec éclat.

Au lieu de laisser un à un tomber ses voiles, en gardant le dernier de tous, qui donne toujours au corps je ne sais quoi de trivial : pure comme l'antique et noble comme lui, elle apparut glorieuse dans sa nudité, choisissant son attitude pour succomber, et restant souveraine, là où la plupart des femmes se révèlent esclaves.

Il n'y a pas à dire, c'est pourtant à la marine française que revient l'honneur de cette victoire-là.

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1er comme un commis. Ses gants sont trop étroits, ses souliers sont trop justes et le font souffrir, ses cravates sont trop hautes ou deviennent imperceptibles, suivant la saison ; il affectionne pour elles les couleurs tendres et les change aussi souvent qu'une femme fait de ses rubans. Hier, son col était un carcan immaculé qui l'emprisonnait, gênait ses mouvements, et le supplice était si cruel qu'il brisait les deux pointes empesées qui meurtrissaient sa chair. Aujourd'hui, il est décolleté comme une femme, et son cou délicat tourne avec grâce et se détache sur cette implacable blancheur.

L'habit est un chef-d'œuvre, il est à grands revers, se rabattant jusqu'à l'épaule; le gilet, à deux boutons } laisse à découvert tout le plastron de la chemise ; il est parfait, inattaquable, pas un pli, pas une ride. Petit-Crevé s'est tenu raide dans sa voiture, assis juste dans l'axe, craignant de chiffonner sa parure, comme

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une femme qui va au bal, afin de donner au public le spectacle de cette immaculée splendeur. Ce n'est point un homme, c'est une châsse, une poupée de cire aux yeux battus.

Au théâtre, il apparaît dans une avant-scène^ où il entre avec un grand fracas, remuant les fauteuils et parlant haut à la cantonade ; avant de s'asseoir, il porte les deux bras en avant pour dégager ses manchettes, jette un regard oblique à la glace, donne un tour heureux à sa chevelure et fait des efforts pour maintenir le lorgnon rebelle qui lui meurtrit les yeux.

Quand chacun écoute attentivement, il plaisante tout haut, et fait se retourner les gens naïfs qui écoutent avec ferveur. ïl sourit aux dames à la mode, fait un petit signe de la main à Clara Casquette, et, très-fier de saluer les célébrités galantes, scrute avec la lorgnette tous les recoins de la salle pour ne pas perdre un sourire de si précieuses personnes.

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Petit- Crevé affecte un ennui profond , il bâille mal, car il n'a point envie de bâiller, et il attend impatiemment le ballet ou l'arrivée de l'actrice à la mode. Tout ce qu'on joue est mortel, la salle est bourgeoise au possible ; à l'entendre elle n'est composée que de boutiquiers depuis le balcon jusqu'au paradis, et tous les Benoîton de Paris s'y sont donné rendez-vous. Public impossible! pièce idiote! acteurs qui n'existent pas! Voilà qui est vite jugé, et il n'y a point à revenir sur cet arrêt. Il n'a point écouté un mot de l'œuvre nouvelle, il n'a point suivi le jeu des acteurs, le public est le même qu'en toute autre salle, et les interprètes sont pourtant gens de conscience et de talent. Disant tout haut sa sotte opinion dans les couloirs, il marche sur les robes des femmes sans leur présenter ses excuses, va passer son inspection à l'entrée du balcon, la main en éventail à l'entournure du gilet, lorgnant les gens avec per-

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sistance, et se posant en fascinateur, appuyé au rebord des loges.

Il suit attentivement les cancans de coulisse, n'a jamais mis mademoiselle devant le nom d'une actrice, et n'aspire qu'à être distingué par l'une d'elle. Une intrigue à huis clos charmante et discrète ne saurait le tenter, il lui faut quelque affreuse Goton anguleuse et plâtrée dont les excentricités sont célèbres et dont le luxe est scandaleux. Il n'est point exigeant et sait faire des concessions, une telle liaison pose un homme et lui donne un certain relief. Le mot graveleux, les honteux propos, la démarche immodeste et la tenue grossière ont le don de le séduire. Les pâles chloroses et les maigreurs ascétiques rehaussées de diamants et de riches parures l'attirent invinciblement. La force et la jeunesse, la fraîcheur et la santé, la tenue décente et le maintien réservé, ne sont rien pour lui*

Petit-Crevé ne s'intéresse point aux œuvres de l'esprit, ignore les beaux-arts, méprise tout ce qui vit modestement et sans fracas ; il compte pour rien tout ce qui produit et tout ce qui pense, et, comme il est ignorant et futile, il ne sait pas ce que coûte la production, et flétrit d'un mot qui a l'air spirituel les choses les plus louables et les plus nobles efforts.

Le livre nouveau, le tableau célèbre, la découverte récente, l'idée qui fermente, sont pour lui lettre close; il bâille à la symphonie et s'endort à la Comédie-Française; il lui faut les flons-flons vulgaires et les plats refrains, l'argot de théâtre et le ballet épileptique, l'œillade des marcheuses et les lazzis des pitres. Il sifflait les Troyens et condamnait YÂlceste, mais il fredonne les couplets de Thérésa, et se pâme à VŒU- Crevé.

L'homme de mérite discret et recueilli n'est point son fait, il lui faut l'oisif opulent et le

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viveur en renom, il marche dans son ombre et suit son sillon, il a sans cesse à la bouche le nom de quelque célébrité tapageuse qu'il fait sonner bien haut et dont il se fait le complaisant satellite.

Plein d'exagération dans son langage, il se manière en toute chose ; il compte par louis, comme au bon temps, appelle ses amis mon bon! et ajoute sterling à la fin de chaque phrase : « J'ai une faim sterling. J'ai rencontré Panama : elle a acheté deux chevaux sterling. Sa canne est une canne rayée, il vient de faire un dîner rayé. » Son père est un hénisseur et les gens simples et bons sont crevants.

Jamais un mot sincère, jamais un épanchement naïf; jamais un sentiment vrai ; des futilités sans fin, des cancans vulgaires et des nouvelles sans saveur. Sa conversation est vide à faire horreur et roule sur les banalités les plus plates ou les idées les plus nauséabondes. Une

livrée de bon goût, un équipage bien tenu, la belle allure d'un cheval et la hardiesse d'un cavalier, sont choses séduisante set qui ne manquent pas d'intérêt, même pour ceux qui vont à pied ; mais Petit- Crevé n'a même pas d'imagination dans son luxe, et ne met ni esprit ni passion dans ses plaisirs ; il n'invente ni ne crée, n'ordonne ni ne dispose^ et comme il trouve des opinions toutes faites, et colporte des mots qui ne lui coûtent rien, il n'a pas un nœud de cravate qui lui soit particulier.

Sa paresse est écœurante , son oisiveté sans poésie, son dévergondage est lâche et sot, sans intérêt et sans excuse.

Petit-Crevé est un fanfaron de vice, il garde son chapeau devant les femmes du monde qu'il ne trouve pas drôles, et se vautre sur les canapés ; il méprise le sexe tout entier : femme, fille ou veuve,, et ne croit plus à la vertu ; il parle tout haut , tranche sur toute chose et juge

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sans appel. Il ne sait pas sacrifier son cigare à la meilleure société,, et quand par hasard il ne s'esquive point après le dîner, il met sur le tapis les beautés scandaleuses qu'il propose comme des modèles de goût et de bonne tenue. Il sait, à cent francs près, ce qu'a coûté le collier de perles d'une actrice et la paire de chevaux qui traîne une dame en voge; il jure ses grands dieux que Clara ne porte point de faux cheveux et ne se noircit pas les yeux. Il est la Gazette des boudoirs, le Moniteur des coulisses 3 se charge de demander à Boulotte de quelle étoffe est faite sa robe du quatrième acte et qui lui fournit ses chapeaux. Il donne les détails les plus circonstanciés et les plus intimes sur les femmes légères, dit le nom de leurs tenants, annonce les changements 'de pouvoir et colporte les détails inédits du dernier dîner des Provençaux.

Il a encore des idées arrêtées sur les formes

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des robes et la qualité des étoffes, n'a jamais confondu le barége avec la gaze de Ghambéry, parle des casaques Mazarine et des robes Campana avec un incroyable sérieux et fait une étude approfondie des plus menus détails de la toilette féminine.

Il sait à quoi s'en tenir sur le mérite des bonnes faiseuses, tient pour Laferrière contre Mme Gompoint et va s'attabler chez Worth ou chez Gamille pour aider de ses conseils quelques élégantes que préoccupent jusqu'à l'excès les soins de leur parure.

On le voit méditer en face de l'étalage de Dusautoy, ou lisant attentivement les étiquettes à la devanture de Guerlain ; il tient des conférences avec son pédicure et son tailleur, et quitte à regret son miroir.

Les gens de loisirs et de fortune développent souvent des côtés virils, et rien n'intéresse plus qu'un homme du monde doué de quelque

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esprit: il plane sur les coteries, s'élève au-dessus des préjugés de castes et de rangs, oublie les dissentiments de métier et néglige le petit côté des questions. Que de fines causeries, que d'esprit répandu, que de saillies heureuses, que de brillantes qualités et quelle fantaisie ! Souvent, adossé à la cheminée d'un cercle , au sortir d'une représentation ou après la lecture du livre en vogue, un homme du monde fait, en se jouant, une vive critique ou un délicat éloge de ce qu'il vient d'entendre et de lire, et l'esprit français, la fine causerie qui furent si longtemps notre gloire, ont encore de vaillants soutiens. Mais Petit-Crevé trouve toute discussion fatigante et toute causerie ennuyeuse ; il s'esquive et cherche un partner à qui raconter les cancans de château et les futilités de son singulier monde. En revanche il excelle à conduire un cotillon et rédige assez bien un menu ; voilà son vrai mérite et sa vraie gloire.

Les femmes elles-mêmes qui passent blanches et roses dans les flots de mousseline, les yeux brillants, les nuques rosées, les petites mains blanches avec des veines bleues, ne sauraient l'émouvoir ; ses seules jouissances sont celles de la vanité, et il place la sienne dans une notoriété scandaleuse qui ferait la honte d'un homme doué d'un peu de sens moral.

Ce n'est pas même un viveur, il n'a ni le rire large des tempéraments robustes, ni la gaieté de bon aloi du jovial compagnon, ni les ardeurs nerveuses des natures excessives ; il est sans gaieté, sans santé, sans fantaisie ; il s'ennuie, il bâille à tous les points cardinaux et aspire à je ne sais quel acre plaisir qui n'a d'autre attraction que de n'être point celui qu'il vient de goûter.

Il n'a ni morale, ni religion,, ni croyance ; la sève de la jeunesse, comme un vin généreux, n'a jamais fermenté dans ses veines ; vieux à

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son aurore, il n'a jamais senti battre son cœur au mot de liberté^ et, à l'heure sacrée des vingt ans où l'on voudrait que l'humanité tout entière s'embrassât dans une fraternelle étreinte, il n'a jamais vu passer dans un ciel radieux l'ange de la Concorde, un rameau d'olivier à la main.

Pas de passions ardentes, pas d'utopies généreuses , pas d'épiques désirs; l'injustice et la trahison ne le font point se lever, il ne se révolte pas au cri de ceux qu'on égorge. Les peuiples peuvent secouer leurs fers et fouler aux pieds leur linceul : rien ne tressaille en lui, rien ne s'émeut, rien ne se brise.

Sa vie n'a pas eu de fleurs, même au printemps ; l'amour, avec son doux cortège d'illusions et son adorable folie, n'a jamais précipité les battements de ses artères et fait refluer son sang vers le cœur. Les voix harmonieuses qui s'éveillent dans la nature n'ont rien murmuré à

son oreille, les reflets de pourpre du soleil d'à utomne n'ont point embrasé son âme et fait naître les inquiets désirs.

Pauvre Petit-Crevé, je te plains, tu ne sais pas la volupté des larmes et les ivresses du rire, tu n'as point couru les cheveux au vent, le front humide et la lèvre ardente, et te faisant des fêtes sans fin en face des traînes verdoyantes et des halliers pleins de lumière, cueillant à pleine main la fleur de l'aubépine et les branches des églantiers, épiant la nature au réveil, brisant du front les fils argentés qui barrent le chemin dans les sentiers mouillés par la rosée.

Ton âme est sèche et froide, tu aimes par vanité des femmes plâtrées qui ont passé de main en main ; et, parvenu aux années où tout s'apaise, tu ne peux pas regarder en arrière avec une douce émotion, ouvrir comme un trésor ton cœur tout plein de souvenirs.

Petit-Crevé, être métallique et prudent, tu

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te gardes de l'enthousiasme comme d'une folie dangereuse, tu brises les saintes images comme un iconoclaste, tu renverses les statues et tu railles ceux qui croient encore à quelque chose. Pauvre ignorant, ne sais-tu pas que nous nous agitons et qu'on nous mène; tu ne permets à ton cœur que les pulsations légales et tu ignores que rien n'est bon ici-bas que d'aimer, rien n'est bon que de croire,, et que le seul bien qui nous reste au monde est d'avoir quelquefois pleuré.

La Grande Actrice.

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