LA GRANDE ACTRICE
Grande, mince, altière, dédaigneuse, jolie comme un ange et futile comme une poupée. — On a essayé de lui percer le cœur, il en est sorti du son. — Elle a répété d'avance ses mots, ses gestes, ses poses et ses plis; se garde d'être spontanée, naïve et vraie, raille toute chose et cache une larme qui vient à sa paupière, comme on cache une tache à sa jupe.
Sans élan, sans naïveté, sans foi, elle vit pour la foule qui passe et pour la galerie qui l'épie; elle a fait un pacte avec le monde, et signé un
engagement indissoluble : elle tient les premiers rôles, et joue les grandes coquettes. C'est une actrice celle-là, et une grande actrice! Toujours en scène, toujours sous les armes, ne manquant jamais ses entrées, et soulevant, dès qu'elle apparaît dans un salon, un murmure d'admiration. Elle a ses séides et ses claqueurs, ses chevaliers du lustre fiers de lui parler et de lui sourire, Sigisbés sans désirs, condamnés à une admiration sans trêve et voués à un culte sans espoir.
Cent jours durant, chaque soir, malgré les mélancolies de la vie, malgré ses fardeaux et ses peines, l'actrice, la vraie, celle du théâtre, — va sourire ou pleurer, chanter ou maudire. Que ce soit Marivaux ou d'Ennery, Labiche ou Molière, Gluck ou Offenbach, il faut dire sans fatigue et sans ennui, soigner son geste et sa pose : la foule est là recueillie, sévère, cruelle parfois, capricieuse toujours, prête à vous faire
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sentir, à vous les plus aimées et les plus célèbres, qu'on ne se joue point du tyran public.
Et pour la centième fois, aux éclats de la rampe qui leur brûle les yeux, aux bouffées de cet air impur qui s'engouffre sous le rideau : attentives, impassibles sous les mille regards, elle redisent le même vers de bronze de Corneille ou la même phrase épileptique du Palais- Royal, en pensant aux soirées paisibles, à l'air pur, aux eaux limpides qui reflètent les rayons argentés, à la liberté qu'elles ont aliénée autant par nécessité que par vocation.
Pour ma Grande Actrice à moi, pas de dédit possible : elle a choisi volontairement son emploi et son rôle plus fatigant cent fois ; elle est riche, elle est noble, elle est aimée, mais elle n'aime point, elle. Ce qu'il lui faut, c'est le public, gentilhomme ou vilain, c'est celui qui passe, c'est vous, c'est moi, c'est la foule enfin, qui va l'estimer des pieds à la tête et de la tête
aux pieds, regardant les attaches des mains,Ua ligne des épaules et la cambrure du pied, comme on examine un cheval : sans la faire rougir et sans la rendre interdite.
Elle rentre du bal à l'aube du jour, et pâlie, brisée, fiévreuse, mais souriante et défiant la lorgnette du spectateur, elle va reparaître à midi à quelque mariage, à la Madeleine ou à Saint-Thomas-d'Aquin. La voilà, une rumeur légère annonce sa présence, elle entre en traînant ses longues jupes sur les dalles.
C'est Célimène qui va passer sous le feu des regards.
Elle s'incline sur le prie-dieu, et, par un regard habile, sait si le public est content. Elle a tout vu dans un éclair, les volants d'Alençon de celle-ci et les dépits de celle-là, les Chantilly de l'épousée et sa pâleur de vierge.
Le public, lui, change constamment et ne se fatigue point. Elle, rentre dans la coulisse, et va
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jouer une autre pièce avec un costume nouveau. Le jour avance, c'est une vente de charité d'où la charité est absente et où la vanité est reine ; puis c'est le Bois, la lente promenade autour du lac, indolemment couchée sur les coussins.
La nuit venue, tout change encore, et le théâtre et la toilette, et Célimène est toujours en scène, excédée sans doute ; mais soutenue par l'effort nerveux de ce rôle toujours le même et toujours nouveau pour elle. Si elle succombe sous la fatigue, elle se relève par les applaudissements et le dépit des rivales, apparaît aux scintillements des lustres, aux accords de l'orchestre; toujours sous le feu des regards, savourant l'encens, passant au milieu du monde sans rien lui donner et sans rien lui prendre que ses vains compliments et ses banals hommages. La rose de son bouquet est moins vaine, le camélia de sa chevelure, la fleur sans parfum, a plus de saveur.
i5o Nouveaux Portraits Parisiens
Les bougies pâlissent, les bouquets s'étiolent, les danses languissent, les visages se couperosent, on étouffe dans ces salons; la Grande Actrice va sortir avec fracas, minauder dans la salle d'attente, disposant savamment sa sortie de bal et jetant un regard en arrière pour recueillir un dernier regard et une tardive admiration.
L'aube blanchit le ciel, les chevaux qui grelottent sous le froid, piaffent en dressant les naseaux à l'orient; elle rentre au matin, les yeux cerclés et le cœur vide, sans chaleur au front, sans amour au cœur, elle jette un regard au miroir et s'endort lourdement, sans même penser à épier dans son sommeil d'ange son frêle enfant qui dort loin d'elle sous les rideaux de satin.
Mais avant de fermer les yeux, déjà dans l'effort du rêve, elle a repassé la première scène du rôle qu'elle va jouer le lendemain.
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Et l'âge viendra cependant !
Sa futilité avait une excuse, sa jeunesse; une compensation, sa beauté : le front se ride, la joue se creuse, elle va venir encore au feu de la rampe mendier les bravos, quêter les sourires et les hommages. Mais on ne pardonne pas à une femme de vieillir quand elle n'est ni mère, ni épouse, ni sœur, et celle-ci n'est rien de tout cela, c'est la Grande Actrice des salons parisiens.
Quel lugubre spectacle, quand on verra s'agiter dans ce tourbillon cette femme fardée, qui court après le monde qui la fuit, toujours aussi avide de succès et de louanges, et trouvant une peine de plus dans chacun de ses souvenirs !
Son Altesse.