SON ALTESSE
Villageois, bourgeois, manants et vous étrangers et buveurs d'eao, sachez que très-haute, très-gracieuse et très-irrésistible dame , Princesse de Hautecombe, de Saint-Pierre d'Albigny, et d'une très-grande quantité d'autres lieux , a passé les monts et vient embellir de sa présence ces bois, ces rochers, ces fontaines et ces bosquets.
Demain , dès l'aurore , la couleuvrine du chalet, par ses salves répétées, annoncera donc l'ouverture de la fête. Les barrières du parc se-
ront franches,, vous pourrez fouler les pelouses et voir sans contrainte le modeste asile que la princesse s'est choisi au milieu de vous, dans ce séjour de la paix et de la simplicité.
Bientôt vous serez admis à défiler devant elle : livrez-vous à la joie, soyez même un peu fiévreux dans votre allégresse. Les cris que nous entendrons avec le plus de plaisir seront tout simplement ceux de « Vive son Altesse ; » — vous pouvez ajouter « Impériale , » cela ne sera point regardé comme séditieux.
Le trône de nos cousins sera dressé dans la grande allée, près du chalet ; votre gracieuse châtelaine sera accompagnée de nobles étrangers que vous ne connaissez pas. Les bardes chargés de chanter ses louanges, ceux-là même qui composèrent son dernier épithalame, seront groupés autour d'elle, la lyre à leurs pieds, les cheveux épars, dans l'attitude de l'inspiration.
Depuis l'allée dite des Méditations poétiques
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jusqu'au rond-point de Sainte-Hélène, les arbres seront parés de guirlandes; là s'élèvera un arc de triomphe d'un goût irréprochable, décoré d'écussons symboliques, de devises galantes et d'inscriptions pleines de cœur. Cette décoration, due à la munificence de celle à qui vous devez déjà tant, lui est spontanément offerte et dédiée par la généreuse population de ce village. Le soir un brillant feu d'artifice sera tiré sur la pelouse et toutes les maisons seront illuminées.
Il est bien entendu que vous laisserez déborder votre enthousiasme et que vous donnerez des signes non équivoques de la joie la plus sincère. Répétons tous d'une commune voix :
« Vive notre spirituelle bienfaitrice ! » « Vive son Altesse Impériale! »
Son Altesse s'avance au bras de son tuteur , les bardes aux cheveux flottants saisissent
leurs lyres, les airs retentissent de cris joyeux, des détonations se font entendre, l'allégresse est au comble.
La princesse, le diadème au front, s'assied sur le trône de ses cousins, — qui sont loin d'être germains ; — elle est émue, porte convulsivement son mouchoir à ses lèvres et agite son éventail; elle répond au discours des notables, d'une voix douce, accompagnée de minauderies pleines d'une grâce enfantine, saisit son lorgnon d'or : et le défilé commence
La princesse de Hautecombe est jeune encore, de cette seconde jeunesse qui dure plus longtemps que la première, la seule — entre nous — du reste pour une Parisienne étrangère un peu intelligente.
On ne décrit point cette physionomie mobile et changeante, ces roucoulements, ces petits soubresauts et ces câlineries du geste, ces atti-
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tudes de chatte royale qui boit du lait sucré et qui sait qu'on la regarde.
Les yeux^ — qui ont beaucoup à faire, — sont noyés dans le vague ou pétillent comme la flamme, à volonté; le geste est celui d'un baby qui ne veut pas être grondé, la voix est mielleuse, le port est bon enfant et sans pose; la toilette est sans détours.
Son Altesse, qui a beaucoup d'ambition et pas une idée fixe, n'est pas née pour la retraite et pour l'oubli du monde^ elle tire à tout moment la Renommée par sa jupe et la Renommée, bonne fille, sonne de la trompette pour elle.
Alors qu'elle était enfant, l'amant de Lisette lui apprenait ses refrains inédits, et le chantre des Paroles d'un croyant, adoucissant pour elle son regard fauve, la faisait sauter sur ses genoux et lui apprenait à épeler dans l'Évangile Humanitaire.
Elle grandit, toujours frêle et malingre, en-
fant gâté, follette, volontaire, se faisant tout pardonner par une câlinerie, folâtrant et minaudant comme une innocente bergerette de boudoir qui, déjà demoiselle, met encore son petit doigt dans sa bouche en disant : « Je veux tirer les moustaches au monsieur, na ! »
Depuis, hélas! la bergère a mangé tous ses moutons^ c'est vrai, mais elle a gardé néanmoins ses gestes de gros bébé câlin. De son innocence, il lui reste ses petits airs de tête et ses mots enfantins, de sorte qu'on cherche toujours le bourrelet.
Comme elle avait l'esprit vif, elle fit des sonnets à seize ans ; à dix-huit ans elle joua des proverbes ; à vingt elle brandit le fouet de la satire et décocha des flèches ; à vingt-cinq elle se frotta aux Guêpes elles-mêmes ; et comme elle avait déjà épuisé beaucoup de choses, elle se mit sur les trente ans à faire de l'opposition.
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Le cap Misène de cette Corinne fut un salon bouton d'or sur les hauteurs de Moncey. Elle fut la Récamier au petit pied de la queue du romantisme et déposait sa lyre, sur les minuit, pour donner du thé à la jeune école.
C'était une époque troublée, la république des lettres était éprouvée^ cette jolie citoyenne en bas bleus voulut avoir son petit Golgotha à elle seule,, comme les illustres ; mais on s'obstina à le lui refuser en haut lieu. Elle se tressa alors de ses propres mains une petite couronne d'épines mêlée de myrtes et de lauriers, en entoura son diadème à dix rangs de perles et fit ses malles.
Elle y mit beaucoup de robes blanches, tous les proverbes de Théodore Leclerc et ceux de Feuillet, des grâces, des raquettes, des volants, tous les petits journaux de théâtre, énormément de corsages décolletés et une bonne tragédie en cinq actes, bien alexandrins ; puis, dès qu'elle
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sut Raphaël par cœur, pour être bien en situation, elle se choisit un calvaire bien gentil, entouré de montagnes, au bord d'un lac, bleu comme le lac de Gôme.
De temps en temps, l'écho nous apportait des mots méchants, des refrains de vaudeville et des brochures ornées du portrait de l'auteur avec sa couronne et son collier de perles ; on faisait de l'opposition en deux actes mêlés de couplets.
C'était charmant, on recommença la cour de Ferrare, et, comme c'était la route d'Italie, on devint le but d'un petit pèlerinage à deux temps avec un très-bon orchestre, pas de refait, pas de double zéro.
Ce n'était que promenades sans fin, perpétuel Décaméron sous un ciel clément constellé d'étoiles, voyages aux rives heureuses favorisés par des vents propices qui enflaient les voiles : on abordait aux rochers muets et aux grottes
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profondes : un nautonier classique, qui avait des palmes vertes à son collet, tenait la barre.
Le ciseau, le burin, la plume célébrèrent à l'envi ces nuits heureuses, et Corinne reconnaissante voulut, au bord de ce lac propice aux méditations poétiques, élever son petit monument littéraire (Edition populaire à i franc 3 — septième édition) que le temps n'a pas épargné et qu'il fera peut-être mieux maintenant de ne plus rajeunir.
Experte en artifices, elle mit sa gloire à apprivoiser les fauves, et sa joie à voir les illustres se débattre dans son lazzo de satin. D'autres avaient pris la hauteur de Gélimène et la savante perfidie des aventurières ; elle choisit la bonté sincère et la bonhomie touchante. Son bourrelet lui fut très-utile vis-à-vis des austères et des forts qui se sentaient désarmés par cette faiblesse et cette grâce enfantine.
Dès qu'elle avait en face d'elle un lion, quel-
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que chose de solennel et de grand par le nom, par la fortune, par le succès ou par le génie,, il lui sembla que c'était son droit de le voir à ses pieds, et il y fut.
Cette jolie Circé, enfantine et myope, eut des expansions virginales, des mélancolies indicibles, et subjugua bien des cœurs. Devenue l'Égérie du prince des classiques, celui-ci vit, par une singulière antithèse, le romantisme couler à plein bord dans sa vie. Des financiers puissants, qui avaient du ventre et qui étaient ensorcelés, chaussèrent sans résistance le cothurne et portèrent le maillot collant pour lui donner la réplique ; elle fit même porter le Bougeoir — celui de Caraguel, s'entend — à des législateurs qu'on croyait plus sûrs d'euxmêmes et à tout jamais à l'épreuve des séductions féminines.
Mais ce n'était pas assez. La grande dame était doublée d'un petit journaliste } et les
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lauriers du Figaro l'empêchaient de dormir.
Gomme elle était entrée par la grande porte, là où les écrivains indiscrets étaient condamnés à regarder par le trou de la serrure, elle savait beaucoup de choses ; elle se mit à inquiéter les grands par ses Echos et par ses Coulisses, et jamais Reporter audacieux n'escalada plus effrontément le mur du puissant voisin.
On se doute bien que les femmes qui la voyaient entourée, ne l'aimaient pas ; elles craignaient sa plume acérée. Elle eut alors une petite cour de paladins qui la vengeaient des ironies de ses ennemies^ qui parlaient de son cœur après avoir parlé de son esprit, et vantaient sa bonhomie et sa bonté réelle pendant qu'on remettait les carreaux cassés rue de Bourgogne.
Son incroyable activité d'esprit et sa volonté de tout embrasser contrastaient avec ses torpeurs apparentes ; « elle traversait l'Europe comme on va au bois, et semblait avoir le don
d'ubiquité, faisait alterner les plus hautes considérations politiques avec le Musée des grues, sautait de son piano sur son chevalet et écrivait Va-t-en ville après avoir modulé de plaintives romances, Souffrances de l'exil, et collaboré avec Schubert.
Elle accouplait les idées les plus diverses, tutoyait les arts les plus opposés avec le sansfaçon d'un amateur, la témérité d'une jolie femme et l'impétuosité d'un enfant terrible. Un jour elle parla latin dans une Revue Saumon à propos de l'union Ibérique et des alliances royales, et demain elle fera concurrence à Albert Blum au Châtelet.
Qu'on s'arrêtât à Nice, à Bade, à Vevey, à Ischl, à Florence ou aux Eaux-Bonnes ; à l'hôtel, au Casino, dans les villes d'Eaux ou les stations d'hiver, on était toujours sûr de trouver sur le guéridon, en ouvrant la première feuille venue, un article signé du nom de ce
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joli folliculaire qui porte la couronne fermée.
Inattendue, originale, spontanée, incohérente comme Y Œil crevé, décousue comme une princesse d'Hervé, très-souple, se renouvelant peu cependant malgré ses nombreuses incarnations, ne doutant de rien, au courant de tout ou à peu près, ayant des notions vagues sur une foule de choses, d'une confiance folle en elle-même par naïveté pure, capable de demander sans rire à Buloz la succession de Forcade, et de se rabattre sans rancune et sans fiel sur la Revue de Monaco, elle réalise l'idéal du gâchis charmant, de la macédoine blanche et rose, du pot-pourri en robe décolletée couverte de point d'Angleterre, qui s'appelle quelquefois une femme à la mode : — je suis sûr qu'on n'a jamais fait le ménage dans ce petit cerveau-là.
Enfin un jour, après avoir tout épuisé, tout discuté, la fédération, les jupes courtes, l'alliance
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Prusso-Italienne, les corsages Marie-Antoinette, la régie des tabacs, le panslavisme, le papier monnaie, le désarmement, le spiritisme et la Nilsson, ivre de publicité et folle du pavois, elle se dit que le temps était peut-être vraiment venu de se faire un nom littéraire et de rappeler un peu l'attention publique égarée sur les choses du monde politique. Elle courut alors aux Cascines, ramassa des pierres plein sa robe et au moment où on s'y attendait le moins,, les jeta à tort et à travers dans les vitres des palais du Lung-Arno. — Ce fut une orgie de verre pilé, le Bargello en trembla et de Turin à Venise on entendit le fracas : quelle discorde ! elle arma les fils contre leurs pères, les maris contre leurs femmes, les amants contre les maris, un peu étonnée du reste de tant de rumeurs ; car elle avait sonné le tocsin, comme elle aurait cueilli une branche de jasmin qui tentait sa jolie main
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potelée. — Et, avant la Saint-Barthélémy , comme après, elle était restée, au demeurant, la meilleure fille du monde.
Aujourd'hui, où qu'elle soit, il est difficile de ne pas la voir, encore qu'elle vive dans un repos relatif qui serait la fièvre pour les trois quarts des Parisiennes.
C'est sans doute grâce au privilège de la francmaçonnerie des lettres que cette princesse de la petite presse qui a écrit son Inflexible et a plusieurs fois allumé sa Lanterne, justifiant toutes les représailles et appelant par sesrigueurs toutes les audaces de la publicité, a cependant toujours trouvé, ici et là-bas, la plume indulgente et miséricordieuse.
N'ai-je point moi-même frappé cette charmeuse avec une fleur ? Gomment donc quelque bravo de lettres soudoyé au prix d'un baiser, ne s'est-il point embusqué sous le Volto Barbaro de quelque palais de Florence, armé de sa plume
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italienne affilée comme un stylet, pour venger dans un sonnet sanglant toutes les patriciennes de l'Arno ?
Au-dessus de sa réputation, cette Dalila italienne, qu'on a trouvé moyen de calomnier, n'a pas scalpé tant de Samsons qu'on a bien voulu le dire. Deux fois, solennellement, légalement, devant M. le syndic, elle a promené ses ciseaux sur deux têtes, — la dernière, aux fils argentés^ était illustre et couronnée d'un laurier. C'est donc que Dalila a le charme, en dépit de ses ennemis ou qu'elle a des philtres puissants.
Près d'elle, on vit sans secousse, sans effort, sans lutte ; elle est facile et douce, égale, confiante, généreuse et spontanée. Elle cache bien ses griffes roses sous ses pattes de velours et elle les sort à propos pour venger ses amis. Elle a la logique du cœur, elle aime ceux qui l'aiment et il n'est pas très-sûr, malgré les apparences,
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qu'elle haïsse très-profondément. Enfin, grâce à ses airs de Galatée surprise, sa voix mignarde, ses mots enfantins, son incroyable mobilité et son apparente faiblesse, ceux qui sont dominés par elle restent étonnés de la supériorité de leur force et se persuadent encore qu'ils soulèvent les portes de Gaza quand ils sont chauves depuis longtemps déjà.
Le Bon Enfant.