SALAMMBO
Étrange, rare, précieuse, invisible et muette, Salammbô se plaît à échapper aux regards, comme la vierge carthaginoise vouée aux pratiques sacrées, sacrifiant nuit et jour à la déesse voluptueuse et féconde.
Qu'elle vive, au gré de sa fantaisie, à Rome, à Vienne, à Paris ou à Florence; son existence mystérieuse qui s'écoule dans le Gynécée, échappe aux regard profanes, mêlée de réminiscences du pays du soleil, et remplie tout entière par les pratiques minutieuses de son rite,
Elle méprise la nature, les fraîches brises^ les dômes de verdure ; elle abhorre la lumière du jour qui offense ses yeux^ et reste couchée sur ses carreaux de Tunisie, baignée dans une molle langueur et énervée par les parfums des cassolettes.
On pourrait croire qu'elle passe les longues heures livrée à de sacrilèges incantations, mêlant le galbanum au venin des vipères qui glace le cœur, ou que, gardienne fidèle de quelque serpent sacré qui dort engourdi sur des feuilles de lotus, elle tord ses beaux bras, en appelant ce je ne sais quoi d'inconnu qui agite le cœur des vierges.
Non, Salammbô est la prêtresse et la statue, elle est à la fois le culte et l'autel. — L'idole, c'est sa beauté; le silence qui règne dans le temple est un hommage égoïste; elle le rend à elle-même. Tous ses murs la reflètent; de quelque côté qu'elle tourne la tête, elle n'échappe jamais à l'admiration qu'elle s'inspire; elle épèle
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constamment les litanies de sa beauté et lit, dans une contemplation silencieuse, le poëme de son corps. Depuis qu'elle ouvre les yeux jusqu'à l'heure où Sminthée- Apollon, le dieu dont l'arc est d'argent, clôt sa paupière, elle encense l'idole, épuisant pour la parer tout ce que l'excessive et rare imagination de ce culte babylonien lui inspire.
Narcisse est vaincu, et je ne saurais dire, en comptant un à un ses charmes, où la piété de ce culte égoïste égare les bouffettes roses, ornements qui lui sont familiers.
Mais tout à coup elle sort de sa torpeur et demande son char. Sur l'autel où il repose elle saisit le Zaïmph sacré. Elle abandonne sa retraite et se manifeste dans un éclair.
Chacune de ses apparitions doit frapper les mortels comme une fulgurante vision, elle les remplit d'une muette admiration mêlée de terreur.
C'est tout un apparat, toute une mise en scène aux effets savamment 'combinés : la marche est ordonnée, le pas est réfléchi, cadencé comme le rhythme des fêtes d'Isis. L'édifice des ornements est laborieusement étudié, c'est une œuvre où rien n'est laissé au hasard.
Parmi ceux qui osent s'en croire dignes,, quel est donc celui qui va lui servir de guide? Usera pénétré sans doute de la hauteur de sa mission, mais sera-t-il assez fier pour ne pas succomber sous le poids de cette subite et prestigieuse faveur ?
Si la statue aux formes harmonieuses, au lieu d'être taillée dans le marbre, était une femme sur notre pauvre terre, elle eût choisi pour son chevalier M. de Bismarck, an lendemain de Sadowa ; personne n'est trop grand pour un rôle aussi noble.
Un jour, un inviolable envoyé du Latium, poëte à ses heures, mal préparé à l'honneur in-
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signe démarcher avec elle sur le nuage et d'être illuminé par cette auréole,, se déroba troublé et déserta l'Olympe.
Au lendemain d'une apparition, elle rentre dans l'ombre; l'air n'a pas encore cessé de vibrer, on la cherche encore ; elle s'est évanouie comme une vision en laissant derrière elle une traînée lumineuse. On la demande aux échos du bois, au Corso, au Prater, aux Cascines : les échos sont muets.
Une heure a suffi cependant; ses yeux ouverts, fixes, graves, profonds comme ceux des fresques antiques, ces gestes mesurés, ces lents regards, cette démarche imposante, fière, cette beauté sans seconde, ce quelque chose enfin de mystérieux, de précieux, d'artificiel et de rare, a frappé la foule étonnée, éveillé des désirs augustes, et fait naître du même coup des jalousies... péninsulaires.
Au détour d'une allée des Champs-Elysées, par une belle nuit, comme l'imprudente avait quitté le Zaïmph qui la rendait invisible, elle se heurta à un Argus qui n'avait rien de mythologique. On dit que ce soir-là dans l'Olympe, l'écho des plaintes de Junon domina un instant le fracas de la foudre.
Il fut un temps où le marbre s'animait, le sang circulait dans les veines de la statue, elle allait droit à son but, l'amour. Mais, sous le sein robuste et dur, le cœur semble s'être à jamais fermé : elle a concentré sur elle-même toutes ses ardeurs et s'est vouée à son propre culte avec une ferveur qui ne se dément plus.
A l'heure de l'ambroisie, solitaire toujours, elle s'assied devant un miroir, étudiant son geste et n'oubliant jamais qu'elle est une rare déesse. Infatigable à se parer, un jour elle voue au bleu
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sa précieuse personne, le lendemain elle sacrifie à l'espérance. Alors tout ce qui est d'elle, la tunique, le long voile, le cothurne et le coussin, revêtent la livrée du printemps : une autre fois, elle se voue au rose et tout a fleuri : le coussin devient rose, le coursier change ses myosotis contre la fleur du Bengale, et l'automédon qui donnait des espérances s'est ouvert comme une fleur. On voit même le siège qu'elle occupe au temple et le livre sacré devenir couleur de rose comme par enchantement.
Elle a des luxes étranges : elle voudrait flotter dans l'espace, et, craignant de se souiller en effleurant le sol, elle fait étendre un riche tapis, de son seuil à son char.
Quand elle passe du nord au sud, on lui vient rendre hommage dans toutes les langues sur la route qu'elle parcourt. C'est une souveraine, elle a une cour, elle règne par la beauté. Elle est pétrie dans le marbre, modelée comme une
Vénus de Praxitèle, inaltérable comme les divinités qui blessent les cœurs des humains rien qu'en se montrant à eux dans leur splendeur marmoréenne. Elle rayonne et répand la chaleur autour d'elle, mais elle n'en reçoit point.
Son mystérieux péplum, l'enveloppant dans une brume mystique, la rend presque invisible, et un Plutus, passionné pour les antiques, désintéressé des profanes désirs, a pu sans danger contempler le marbre dans sa divine nudité :
Glissant de l'épaule à la hanche, Le Zaimph aux plis nonchalants, Comme une tourterelle blanche, Vint s'abattre sur ses pieds blancs.
Ce fut comme un éblouissement, malgré l'éclat du voile.
Mais ce temps mythologique est bien passé. La prêtresse a repris sa vie orientale et solitaire :
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cachée dans le demi- jour de son Gynécée, changeant quatre fois le nœud de ses tresses, composant ses philtres, songeuse, elle étudie des nuances, combine des effets, et prépare sans doute quelque soudaine apparition destinée à éblouir encore une fois les mortels.
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