‹ Nouveaux portraits parisiensChapitre 4 sur 17 · L'AGITEE · texte numérisé non relu

L'AGITEE

L'Agitée est une femme du monde, et du meilleur. Elle est élégante, vive, intelligente, c'est une jolie personne; elle est faite pour plaire et elle plaît à première vue.

C'est certainement la femme la mieux renseignée de Paris ; elle sait tout , elle connaît tout et s'inquiète de toute chose. C'est la chronique incarnée, un courriériste en jupon qu'on ne prend jamais sans vert. La cour,, la ville, les coulisses, l'Académie, les ateliers, le monde diplomatique et le monde galant, rien ne lui

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échappe. Elle a dit, dès le premier jour, que malgré ses dénégations la Patti serait marquise; elle l'est en effet : on n'est pas plus ferrée sur les alliances, elle a toujours vu la corbeille, elle compte les espérances, et si on se sépare, elle dit, tout bas à l'oreille, les griefs certains des époux.

L'Agitée ne lit jamais, encore qu'elle possède une bibliothèque à ses armes, mais elle dévore les gazettes, apprend par cœur les échos de coulisse et les nouvelles de high-life : l'homme le plus précieux pour elle est le plus futile, celui qui voit le plus de monde et s'intéresse le plus aux bruits de salon : elle l'écoute avec ardeur ; si elle osait, elle prendrait des notes. Elle ne pose point, jette les yeux à droite, à gauche, inspecte, surveille ; elle veut savoir quelles sont les gens qui causent ensemble, pénétrer ce qu'ils disent et l'inventer au besoin.

Elle se charge de propager la nouvelle des

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enlèvements, elle vous dira le nom du trovator éperdu qui a conduit Mms de C*** au chemin du Nordj et dévoile, sous les trois étoiles de rigueur, les hommes du monde qu'on a dit être allés hier sur le pré; elle annonce la première que le vicomte a perdu cinquante mille francs à la grosse partie et qu'on va l'afficher ce matin. Une femme de son cercle devrait ignorer jusqu'au nom des partagenses ; l'Agitée, au contraire, sait tout de ce monde. Ne lui demandez pas où Sadowa se trouve sur la carte d'Europe, elle pourrait être inquiète; mais, si vous le voulez, ou même si vous ne le voulez point, elle racontera que Bébé Patapouff couche dans des draps de batiste, que sa toilette est tendue en malines et que l'indispensable est en argent massif. Elle suit avec intérêt les hauts et les bas de ce singulier monde, et le connaît beaucoup mieux que les jeunes hommes qui fréquentent son salon; elle a le même carrossier que ces

dames, se renseigne sur leur écurie, sait comment la maison est montée, et demande à la couturière en vogue les secrets de la toilette de ces précieuses personnes.

Sans vergogne, elle dit le fort et le faible des beautés faciles, avec quels liens elles attachent et elles retiennent, et, quand au bord du lac, couchée dans son huit-ressorts^ la grande dame croise une de ces filles plâtrées, toutes deux sont si bien au courant de leurs faits et gestes mutuels, qu'il semble qu'elles se connaissent et devraient se saluer.

Un jour, dans l'étroit couloir d'un cabaret à la mode, la jupe de l'Agitée a frôlé la jupe de celle qu'elle regarde comme une rivale, et elle a pu la regarder à souhait. Elle en a parlé huit jours. Du reste, ces dames sont un peu parentes — par les hommes. — La curiosité de l'Agitée et l'indiscrétion d'un membre des babys sont le traitd'union qui unit la grande dame et la petite.

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Gomme Parisienne raffinée, elle est de la salle de Mme Barbe-Bleue, fille boulotte, et quand celle-ci entre en scène, elle la dévore de la lorgnette, s'aperçoit bien vite qu'elle porte une nouvelle bague, dit le prix des perles qui pendent à son oreille et le nom de l'admirateur qui les a offertes. D'un coup d'œil elie a vu toute la salle, sondé les baignoires et inspecté les avant-scènes, et elle dénonce à sa voisine un homme de son salon qui se dérobe, dans la pé nombre d'une loge, derrière une femme légère.

Hors la chronique elle ne connaît rien, et cependant elle pourrait tout savoir par ses amis et ses proches, tout, jusqu'aux destinées de l'Europe ; mais elle ne s'intéresse à rien, ne s'occupe de rien; elle bâille à Molière comme à Beethoven, et paraît tout à fait interdite quand on parle un instant politique ou qu'on exprime une pensée sérieuse.

C'est une personne douce, bonne, quoique

sans initiative dans la bonté; elle est même droite et pure, incapable d'une méchante action; mais vous ne l'intéresserez jamais qu'en lui rapportant des bruits de coulisses ; elle est née gazetière, et son éducation singulière n'a pas pu modifier ces penchants.

C'est l'ange de la futilité.

LIGDAMIRE

Ligdamire a trente-huit ans depuis assez longtemps, elle est très-blonde et déjà imposante ; elle a été veuve à la fleur des ans. Il est possible qu'elle fasse en secret le bonheur de quelque discret amant, mais ce n'est pas là sa spécialité. — Elle nourrit les membres de l'Institut et soigne les hommes en évidence.

Un bon partenaire doit, avant le potage, avoir trouvé la formule de M. Claude-Bernard, ou fait un mot sur M. d'Haussonville, moyennant quoi il est sûr d'avoir son couvert mis

sous ces riches lambris, on lui traînera un fauteuil, il aura son rond de serviette, et on lui permettra de dormir une demi-heure après dîner, dans la bibliothèque. — C'est gentil tout cela, mais dame il faut travailler !

Ceux qui se concentrent et se boutonnent restent ses amis, mais ne sont plus ses convives; il faut fournir, juger et dégager le dogme.

Ligdamire est de l'opposition par tradition de famille et par tempérament. Elle en est encore aux allusions discrètes tirées de Tacite. M. Beulé n'est déjà plus assez voilé pour elle. M. Guizot et M. de Broglie sont ses oraracles, elle goûte beaucoup M. de Noailles, et regrette toujours « ce pauvre Tocqueville. » M. Sainte-Beuve lui manque sérieusement, mais elle a eu M. Thiers autrefois, et elle ne manquerait pour rien au monde un discours de l'ex-président du Conseil.

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Une réception sous la coupole est un jour marqué d'une croix blanche, c'est pour elle ce qu'est le pesage pour une grande coquette le jour du prix de cent mille francs. M. Pinghard a marqué sa place et lui sourit à l'entrée ; les Immortels lui font de petits saluts intimes avec le couteau à papier, et se parlent tout bas à l'o • reille en la regardant s'asseoir. Le récipiendaire, en se levant, s'essuie la bouche et lui jette un regard, elle tend le cou, et, très-émue sous l'éventail, laisse échapper de petits « bravos » secs et rapides, mais si convaincus ! Elle ne se possède pas de joie quand l'auditoire frémit légèrement et rend sous l'allusion perfide. On la vient saluer à la sortie, on l'entoure et elle reçoit avec modestie les compliments qui s'adressent au nouvel élu.

Elle a un idéal, l'Abbaye-au-Bois ; une Madone, madame Récamier ; elle croit à la Revue

des Deux Mondes et la lit en wagon ; elle se

croit un peu des Débats, c'est la plus littéraire des Parisiennes et la plus raffinée des dilettantes. — Schumann lui doit beaucoup, et on n'imagine pas le mépris qu'elle a pour l'opéra comique. Au demeurant, la meilleure des femmes, et si vous connaissez Ligdamire je suis sûr que vous l'aimez.

Ligdamire est décidée à ne point s'ennuyer ici-bas^ et elle se tient parole; elle s'est consacrée à son propre bonheur avec un entier dévouement, et appelle à elle tous ceux qu'elle croit dignes de jouir de son opulence. Elle est hospitalière, généreuse, montre sans cesse une face épanouie et, si le sort, qu'on ne désarme point, l'accable de ses coups, elle cache soigneusement ses blessures à ses convives, car elle a du monde, et sait qu'on ne prend point le monde avec un front morose.

Son teint clair, son air de prospérité, un certain rayonnement qui s'échappe d'elle rassurent

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et inspirent la confiance ; elle sourit à tous, montre à tout venant ses dents blanches, ses yeux brillants, et ne néglige jamais une occasion d'étaler des épaules engageantes qui appellent les regards et les retiennent. — Nonseulement elle a de la santé, mais il semble qu'elle en donne aux autres.

Elle a de l'esprit et possède une verve intarissable, elle épuise en une heure tous les sujets, passe en revue tout ce qui s'imprime, tout ce qui se déclame, tout ce qui se chante et tout ce qui se raconte. Le roman, le tableau, le drame, l'opéra et le discours d'hier relèvent de son jugement, — ■ il ne se fera pas attendre.

Elle vous interroge et répond d'avance aux questions qu'elle vous pose ; force les plus gourmés à se répandre, étonne les plus concentrés, les intimide, les ébranle et les dompte. Elle a tout sondé Ligdamire, elle tire au clair les grands hommes et les œuvres du jour.

Elle a su comprendre que l'heure du dîner est l'heure de l'expansion, et son cuisinier est un maître. En femme d'esprit, elle a un luxe sérieux, solide et profond,, et ne sacrifie pas à l'ostentation.

C'est à sa table, où dix convives à peine, gens de haut mérite et femmes aimables sont sûrs de se retrouver, qu'il faut la voir, sous son jour le plus favorable. Ardente, l'œil allumé, légèrement sensuelle, — une béate qui aurait du tempérament — heureuse de vivre et de faire vivre les autres ; elle est d'un entrain sans rival. Sous le lustre, au milieu des fleurs, des épaules nues, au scintillement des coupes, au parfum des truffes et des vins généreux ; elle est vraiment dans son milieu propice. C'est un caveau plus académique ou on croit à M. de Rémusat, et où on a de l'esprit en cravate blanche.

Elle a le pétillement du Champagne et la chaleur du bourgogne, et, mêlant la littérature à

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la gastronomie, analyse un coulis savant tout en décochant un trait à M. Renan.

Ne reprenez point haleine et ne tournez pas la tête, vous trouveriez un nouveau morceau dans votre assiette et une nouvelle objection à votre opinion ! Elle surveille chacun, mais elle veille au bonheur de tous ; c'est la providence des convives, elle sait qu'elle s'est chargée de leur bonheur. Les valets de pied sont sur les dents et voudraient s'asseoir, les académiciens sont à bout de logique et voudraient ne plus être brillants.

« — Je croyais que vous adoriez le faisan, docteur ? Et que dites-vous du dixième volume des Lundis? M. de Noailles ne sera pas content. — Etiez-vous à la Société des Concerts? Prodigieuse la symphonie en ut! — Vite, du léoville à M. Caro, et du Champagne à M. Robin! »

Tout y passe, la peinture moderne, le positi-

visme, le premier Empire et l'Eglise romaine, la crise et M. Bourbeau, M. Rouher, le sénatus-consulte et la représentation de Sophocle au petit séminaire de Mgr Dupanloup. Ligdamire a veillé à tout, elle a démonté ses adversaires, et cela, sans jamais perdre un coup de dent. — M. Cuvillier-Fleury commence à être très-inquiet et se demande où il a mis son claque; mais Ligdamire est complète: dès qu'un convive est de l'Académie, elle égare son chapeau derrière les meubles. On prend aussi le café à table, c'est plus intime — et on va pouvoir enfin causer un peu !

Ligdamire compte parmi les dernières Parisiennes, c'est une vraie Française, de celles de la bonne race, ses loisirs sont les nôtres ; chez elle la toge a le pas sur les armes (elle dit même cela en latin) ; elle emprunte encore à Musset sa raquette, qu'elle manie avec une certaine grâce.

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C'est un type que nous regretterons. Son salon n'est pas ouvert à quiconque^ elle est une des rares personnes qui croient à l'esprit et au talent, et qui ne s'est pas laissée envahir par les chiffons et les cancans vulgaires. — Elle mérite donc trois fois qu'on l'aime, — pour ellemême, — pour son cuisinier, — et pour l'amour du grec.

La Femme qui vient.

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