‹ Nouveaux portraits parisiensChapitre 5 sur 17 · LA FEMME QUI VIENT · texte numérisé non relu

LA FEMME QUI VIENT

La femme qui vient a vingt ans ou trente. — A vingt ans elle promet, à trente elle a tenu. Sous des dehors qui peuvent être charmants, c'est une personne sèche et froide, sans entraînement, sans élan, sans spontanéité. Elle juge les gens sur l'étiquette, ne sait point pénétrer les cœurs, se prend à la surface et connaît toutes les vanités.

Elle est futile à l'excès, elle s'habille, se déshabille et se rhabille, le soin de sa personne l'absorbe tout entière, elle n'a nul souci de ce

qui émeut et de ce qui transporte. Les délassements de l'esprit , les jouissances intellectuelles sont pour elle lettre close; une nouvelle forme de robe, un bijou inédit, une coiffure de Leroy, une jupe de Worth et un chapeau de Lebel, sont choses qui la touchent à l'excès. Le cancan banalj la médisance, les anecdotes des ruelles^ le mariage du voisin et la toilette de celle qui passe, sont ses grandes émotions; l'homme qui pense, l'artiste qui produit, le savant qui cherche, la femme de cœur enchaînée à son foyer, ne savent quel langage tenir en face d'elle, c'est un monde qui leur échappe.

« La femme qui vient » a fait de ce qui était l'accessoire de « la femme qui s'en va » la chose principale de sa vie; elle n'a ni amis, ni famille, sa parure et le soin de sa personne passent avant toute chose; elle supporterait une tache à sa conscience avec plus de calme qu'un faux pli à son corsage.

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Au physique, elle est petite, un peu mesquine, et cependant gracieuse, c'est une jolie poupée qui est faite à ravir, elle a la démarche mutine, le regard légèrement impudent, le geste osé et la parole brève ; elle parle le langage du jour, ne craint point le mot risqué et l'anecdote un peu vive.

Elle achète son goût chez la meilleure faiseuse, et en aucune chose n'a ce cachet personnel qui distingue la femme de valeur, elle ne chiffonne point, ne sait pas avec un ruban se faire un de ces jolis accessoires qui relèvent une toilette. Les fleurs sont là sous la main, elle ne sait pas les cueillir et en orner ses cheveux. Elle accepte tout ce que décrète le couturier prophète, se laisse affubler de tout un attirail de jupes et de paniers; Leroy pourra élever impunément sur sa tête ses plus capricieux échafaudages, c'est la mode, et elle lui obéit aveuglément.

Gomme elle est incapable de passion, elle est sans pitié pour celles qui la ressentent, et jette vite la pierre aux femmes qui se laissent entraîner ; les hommages lui agréent, elle les cherche et les provoque, professe une coquetterie sans danger pour elle, et qui peut pourtant blesser un homme de cœur.

Il est possible qu'elle soit vertueuse, immaculée, irréprochable, mais j'aime mieux la faute d'une vraie femme que la sèche vertu de cette froide personne qui n'a jamais connu la lutte, et n'a point à redouter l'entraînement. C'est une de ces fleurs sans parfum, qu'on admire, mais qui n'attirent point. On ne va jamais à elle au nom de cette sainte attraction qui s'appelle la sympathie, on ne la prend point pour confidente^ on ne lui dit jamais ni ses joies ni ses douleurs.

— La vie lui a été douce et le malheur n'a jamais posé sur sa tête sa lourde main, la nature

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ne l'a point sanctifiée par la maternité. En la sacrant mère , l'immortelle nature eût gâté cette taille flexible, en la couronnant femme, le malheur eût creusé ces yeux et flétri ces- roses et ces lys. C'est la plante de serre, orgueilleuse et vaine d'elle-même qui n'a jamais ployé sous la rafale et vu, sous le froid de la nuit, sa tige brisée par l'ouragan : mais elle croît à l'ombre et ne connaîtra point la douce chaleur de ce premier rayon qui ranime et les brises bienfaisantes qui ont passé sur les forêts immenses et les prairies aux divines senteurs.

« La femme qui vient » a une cour mais elle n'a pas un ami; on la flatte, on l'admire, on la convoite, on ne l'aime point; elle ne s'intéresse pas et ne saurait intéresser elle-même. Elle est banale et la banalité lui sied, elle n'a rien d'intime et méconnaît les joies profondes et sûres de l'intimité. Son salon est une place publique, on défile devant elle, on serre cette jolie main

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qui a pour tous des pressions banales et ne communique jamais l'étincelle qui doit enflammer les cœurs. — On la rencontre, on ne la connaît point.

Elle ne sent point, elle raisonne, elle calcule, elle compare; elle est diplomatique et prudente. A l'âge des chastes penchants et des nobles instincts, de la fierté et de l'innocence, elle rêvait la fortune plus qu'elle ne rêvait le bonheur ; la femme a tenu ce que promettait la jeune fille.

Le malheur l'éloigné et la rend circonspecte ; elle ne veut sous les yeux que sujets aimables et que faciles existences. Au lieu d'être armée pour le combat de la vie, elle déserte et n'accepte pas la lutte; loin d'être l'auxiliaire de son mari, elle devient pour lui un embarras et un danger. Il semble que la nature ne lui ait point imposé de devoirs et que, comme ces oiseaux de serre qu'on regarde à travers le grillage doré,

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elle n'ait qu'à lisser son brillant plumage et caqueter du matin au soir.

Auprès d'elle les jeunes hommes ne sentent pas battre leur cœur et elle ne sait pas les retenir sans se donner, par la seule expansion, la seule vertu magnétique, la seule attraction inexplicable qui intéresse plus encore le cœur que les sens. Certaines femmes de la génération qui disparaît réunissaient autour d'elle sans jalousie, comme sans danger, tout un cercle de jeunes hommes qui ne savaient point où s'arrêtait l'amie et où commençait l'amante. C'est peut-être ce lien charmant qui est l'essence même de la société française. Cet épicuréisme délicat aiguillonne la femme sans la flétrir, ces désirs vagues, flottants, inassouvis, ce sentiment mal défini, mais profondément éprouvé, qui n'a pas besoin de l'excitation malsaine de la coquetterie pour subsister, tiennent l'esprit, le cœur et les désirs en haleine, font jaillir

l'étincelle de celui qui la recèle, déterminent les chocs des intelligences, et transforment un salon français en champ clos où les mérites se font jour pour le charme de tous, et où on se combat à armes courtoises, autour du guéridon de la dame dont on a pris les couleurs.

Il y avait dans la femme qui s'en va une grâce noble, quelque chose de calme et de reposé qui faisait naître le respect et éveillait l'idée de servage dans le cœur des hommes, on rêvait d'être soumis en secret à quelqu'une de ces nobles personnes qui traversaient un salon, harmonieuses et fières, douces et bonnes, profondes et concentrées, et qui parfois, dans un mot, dans un jugement , dans une opinion, laissaient entrevoir leur âme ardente, comme si un subit éclair l'eût illuminée dans la demiteinte où elles s'efforçaient de la cacher.

Au début de la vie tout jeune homme rêvait son Egérie et la choisissait parmi celles qu'il

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soupçonnait grandes et fortes en les voyant belles et recueillies. La forme harmonieuse de ces amantes idéales prêtait à l'illusion des jeunes cœurs ; il y avait une pointe de religiosité dans ces vœux volontaires : on leur donnait son cœur, sans jamais le leur dire, et elles l'acceptaient, car elles avaient compris au tremblement de la voix et à l'éclair du regard.

Tout bas, loin du monde, on sacrifiait dans sa pensée à ce culte secret, on se dévouait à cet amour inavoué, on lui offrait ses labeurs et ses efforts, on lui confiait ses déceptions et on lui disait ses victoires.

Que de sonnets adressés à Elle, que d'élégies oubliées, effluves de la jeunesse, douces larmes cristallisées en poésie qu'on a toujours lue quelque part. Douleurs naïves vite dissipées, contrefaçons involontaires des René y des Oberman et des Manfred : qui pourrait vous railler et vous maudire , sans railler sa propre

jeunesse et sans fouler au pied ses plus char mantes illusions des vingt ans !

La femme qui s'en va était la source d'où découlait toute grande pensée, tout effort suprême et toute aspiration noble, le but secret de toute une existence, l'espérance vague qui soutenait dans la bataille de la vie. C'était pour elle qu'on voulait être grand, qu'on voulait s'élever au-dessus du vulgaire; quand on cueillait un laurier on en couronnait secrètement ce beau front, et celle qui avait été l'inspiratrice et le guide acceptait ce muet témoignage.

La femme qui vient est positive, elle sait compter, ne comprend rien à ces troubles charmants des jeunes cœurs, s'arme de pruderie en face de ces innocentes et platoniques ardeurs; on la désire aussi, mais c'est pour la dominer, pour la mener en laisse et en parer sa vanité, non pour se livrer tout entier, sans retour et

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pour se dévouer à elle corps et âme. Celle-ci est la maîtresse, elle n'est plus l'amante; elle est la femme, elle n'est plus la compagne et l'amie.

Elle n'a pas la conscience de ce que les femmes qui s'en vont appellent le bonheur : ce retour prévu d'une jouissance égale et douce, l'amour fait comme l'amitié, avec sa confiance et sa certitude, ou bien la passion qui fait vivre et qui double les forces, avec ses tourments inséparables et sans cesse renaissants, ses craintes, ses espoirs, ses exaltations et ses délires, sa constante ivresse par qui tout s'oublie, qui fait que tous les jours s'écoulent dans une sorte d'hallucination ; que la source sacrée de l'amour tarie : la vie, paraît sans prix, l'immense et féconde nature semble vide, les fleurs se décolorent et les fruits perdent leur saveur.

Cette femme qui vient, futile et vide, qui ne s'intéresse point et qui ne s'émeut pas, c'est la

fleur sans parfum qui croit à l'ombre de nos salons parisiens envahis, devenus des places publiques où l'on passe, ou ceux qu'on aime, ou ceux qui vous attirent, perdus dans la foule des indifférents, ne se fixent plus dans l'épanchement des choses de l'esprit devenues lettre close, des douces émotions du cœur, cachées désormais sous une impassibilité toute moderne reconnue de haut ton.

La Femme qui s'en va.

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