LA FEMME QUI S'EN VA
C'est positif, elle s'en va, elle est partie. Quel dommage ! J'ai bien peur, je crois que l'âge de fer est venu; — à moins que ce soit notre jeunesse qui s'envole...
Vous avez dû connaître cette jolie race-là , fermez les yeux, évoquez les amoureuses, et rappelez-vous!... Elle va passer dans votre souvenir, souple, rapide, vive et légère. La voyezvous, elle s'avance avec des jolis frous-frous, c'est la soie qui frôle les murs, l'air s'emplit de parfums faibles et doux, tout s'illumine et tout
rayonne. — Recueillez-vous, amis, c'est votre jeunesse qui passe !
Quand on lui parlait, tout à coup, sans rien dire, elle frémissait et fermait les yeux. Il semblait qu'elle quittât la terre. Elle avait des côtés un peu fantasques, des joies étranges et des tristesses profondes. Au milieu d'un silence complet elle courait au piano et jouait des choses folles; elle chantait, jusqu'au vertige.
C'était une créature intime, elle était jolie, et pourtant on pouvait passer à côté d'elle sans la voir; mais un mot, un éclair, un sourire, un geste la révélaient et on allait à elle comme à une amie, on lui disait tout, — le tout des confidences, — elle devinait le reste. C'était de longues causeries à deux dans de petits coins ou dans des allées sombres ; on lui disait le nom de sa maîtresse, — elle n'aimait pas cela, — et celui de sa sœur; on lui montrait son portrait, c'était un petit gâchis charmant, de l'amitié, de
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l'amour, une pointe de maternité; c'était comme une espèce de parenté non classée; elle aurait pu être votre tante si la nature y avait mis du sien, et avec tout cela on l'aimait sans qu'on pût s'avouer au juste qu'on lui faisait la cour.
Elle était sûre de vous, on était sûr d'elle. Ce n'était pas une de ces grandes et splendides créatures auxquelles on a toujours envie de dire : « mon cher » quand elles sont descendues de l'Olympe; non, elle était de taille moyenne, une taille négative ; on perd le sentiment de cette proportion-là; rarement brune, souvent châtaine, avec des yeux très-doux, quelquefois bleus et un peu voilés. Elle avait invariablement la taille ronde, les cheveux souples^ pas très-abondants, mais soyeux et fins et souvent légèrement ondulés par la nature. Un signe infaillible c'est que les seins s'attachaient toujours un peu bas, un peu plus et c'était trop, mais la nature sait si bien ce qu'elle fait!
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Elle s'habillait à ravir et avec rien, chiffonnait très-gentiment, sans s'en douter et sans y attacher d'importance, par goût et sans étude. Elle aimait le noir, les étoffes rayées, adorait les fleurs et en mettait partout, avec des grandes avoines et des herbes folles; je ne sais pas comment elle faisait, ses roses duraient toujours huit jours.
On la rencontrait au marché aux fleurs ; elle sortait à neuf heures après avoir valsé jusqu'au matin sans qu'il y parût à sa mine ; elle portait les petits paquets à ficelles roses comme personne ; elle était toujours voilée : j'ai compris depuis qu'elle préparait la résistance et ses quarante ans.
Aujourd'hui , à cet âge qui a ses rigueurs, elle est aussi jolie qu'autrefois et sa taille est restée la même.
Elle marchait comme on ne marche plus; ce n'était pas la mutinerie cavalière de la bottine
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haute sous la jupe courte. : si galante qu'elle soit, cette allure sent sa Maupin et frise l'insolence. Ce n'était pas davantage la désinvolture abandonnée et l'insouciance de mauvais ton qui traîne la soie sur l'asphalte- non, c'était l'école du faubourg Saint-Germain, la grande école, une démarche simple, discrète, étouffée, silencieuse. Elle glissait plutôt qu'elle marchait; la jambe se voyait bien un peu, mais juste assez pour amener le vers célèbre et faire penser à Musset, pas davantage : on rêvait le reste. — C'était un bien joli songe qu'on faisait là.
De ces femmes qui regardent mélancoliquement le soleil se coucher dans la pourpre, pendant que les étoiles s'allument au ciel, on en voit passer quelques-unes dans Balzac et dans Charles de Bernard. Jules Sandeau en a connu une; mais il n'a jamais donné son adresse, et puis il était trop tard : c'est enfin la Brune aux
yeux bleus, sous la lampe de laquelle on vient s'asseoir, dans « Si je vous le disais pourtant que je vous aime. » — - Je crois bien qu'il faut en faire notre deuil, Parisiens mes frères : elle nous a quittés, notre air n'était plus respirable pour elle , elle est morte avec les manches pagodes.
Souvent on la respectait; et, si vous n'avez pas oublié, c'était positivement charmant quand elle était chaste. Pourtant, au fond, on l'aimait sans le lui dire ; mais elle était si* intelligente, elle comprenait le silence. Quand, dans les méandres de la conversation, on lui faisait côtoyer malgré elle les sentiers difficiles, elle avait des rougeurs charmantes, des embarras exquis et des petits étonnements très-bien faits, trèsnature ; puis elle reprenait vite son assurance, vous offrait sa main quand vous lui demandiez son cœur, et il fallait bien se contenter de cette main longue, effilée, psychique, comme aurait
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dit d'Àrpentigny : c'était un joli lot, on eût été bien difficile.
Elle était ordinairement mariée, mais quelquefois veuve; alors dans ce cas-là on pouvait aller au fond des choses, et c'était un grand charme de plus.
Je me suis souvent demandé d'où venaient sa grâce et sa séduction; je le sais maintenant : c'est qu'en cherchant bien, on arrivait à se prouver à soi-même qu'on la désirait un peu, et rien ne rend aimable comme un peu de fragilité; du reste, elle ne rompait pas, elle ne faisait que plier.
Il faut convenir qu'il y avait quelque chose de séduisant dans cet état singulier, qui n'était plus de l'amitié, qui n'était pas tout à fait de l'amour, et qui en était séparé par une espèce de frontière idéale; délimitation vague, toute de convention : il manquait un gros détail. Aussi un beau soir, à la brune, on se trompait
de pays, on passait à la frontière, et on émigrait sans s'en douter, comme dans les États qui sont en pente. Alors c'était son triomphe : avec quelles charmantes précautions et quel adorable embarras elle allumait la lanterne pour vous montrer la bonne route que vous vous obstiniez à prendre pour la mauvaise, et on rentrait au bercail tous les deux,, comme deux vrais amis, les yeux rouges, le cœur gros, la chair un peu troublée, confessant son erreur, bénissant la main qui vous ramenait dans la bonne voie; on la mouillait de larmes, cette jolie petite main, on y collait ses lèvres, et quelques mois après on essayait encore de passer à l'étranger pour avoir le bonheur d'être reconduit jusqu'à la frontière.
Elle était lascive sans s'en douter, dansait peu et c'était injuste, car elle dansait à ravir, mais elle était difficile sur le choix de ses cavaliers; pourtant quand on jouait une valse du
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temps, Rosita ou Giselle, elle venait à vous et vous ouvrait les bras; on partait comme un rêve, et le rêve devenait peu à peu un ouragan; elle fermait les yeuxlanguissamment et s'abandonnait dans une douce mesure. C'était le moment où le mari venait immanquablement lui dire : « Glotilde ! . . . Glotilde ! Et tes palpitations ! Quand tu valses tu ne te connais plus. » Et elle s'apercevait que tous les autres groupes avaient déserté et qu'elle valsait toute seule ; elle revenait à la vie en rattachant ses cheveux avec un joli geste de Vénus antique, ou en portant la main à son cœur avec un sentiment de souffrance.
C'était fini, elle ne disait plus un mot de la soirée.
Elle était vaillante au besoin, nerveuse et forte dans le danger, ardente à la défense quand on attaquait ses amis, passait des nuits entières
au chevet d'une compagne et trouvait je ne sais
quel plaisir sensuel dans le sacrifice. Elle n'était pas positivement triste^ au contraire, mais elle avait horreur des loustics, comprenait à demimot toutes les réticences et toutes les mélancolies, venait à vous en vous disant : « Georges, vous avez quelque chose. — Mais non, je vous assure. » — Dix minutes après on pleurait dans son sein.
Il fallait la voir panser les cœurs blessés, comme elle s'entendait à mettre son petit taffetas, son baume,, son arnica, et sa jolie petite charpie rose.
Elle était très-sensible, délicate, rêveuse; absolument indifférente aux cancans, elle pouvait revenir d'un bal et ne pas savoir ce que les femmes avaient dans les cheveux, les faits et les toilettes lui importaient peu. Tout entière aux sensations, elle lisait dans les cœurs comme dans un livre.
Ce n'était pas un bas-bleu; mais enfin on
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pouvait causer avec elle : on s'entendait, on se comprenait; elle n'avait pas d'affreux bronzes sur sa pendule et des bijoux qui font grincer des dents; elle était coloriste sans s'en douter, et, d'instinct^ adorait les grands maîtres, ne disait jamais une hérésie, ni en art, ni en littérature, écrivait comme un bijou et lisait d'une façon charmante.
Je n'ai pas horreur des notaires, on les a beaucoup calomniés , eh bien ! les notaires avaient souvent de ces femmes-là.
Je me suis demandé où ils allaient les prendre, ces tabellions!
Maintenant, c'est bien fini, cette femme-là s'en va. Il y en a d'autres, je le sais bien, mais ce n'est plus la même chose, le siècle est positif. Elle passe encore par-ci par-là le voile baissé, blottie dans le fond d'un coupé, triste, mélancolique, presque recueillie, ou à pied, frôlant les murs, discrètement vêtue, glissant comme
une ombre. On la suit involontairement, c'est le je ne sais quoi qui vous attire, c'est le fantôme de la jeunesse qui passe, tenant à la main la pâle fleur aux tons mélancoliques et doux, le chrysanthème, la fleur d'automne.