LA BARONNE DE BAUSEANT
Cette jolie femme blanche et rose, un peu ample, ornée de fossettes, qui uiinaude sous l'éventail avec un homme chauve paré d'un grand cordon, est le vivant exemple de ce que peuvent la volonté et l'idée fixe soutenues par une grande force physique, un peu d'orthographe et beaucoup d'esprit de suite.
Cette place qu'elle occupe avec une certaine
aisance dans les salons parisiens, n'est pas la
* sienne. — Laissons-la-lui cependant, car elle l'a
conquise au prix d'un effroyable labeur. Jamais
diplomate au tapis vert n'a pour arriver à sa solution dépensé plus de rouerie, plus d'énergie, de science du monde et de connaissance du cœur humain. Jamais capitaine n'a fait plus de stratégie, et le soldat au feu, pour faire sa trouée, n'a pas donné avec plus d'entrain ni mieux rassemblé ses forces.
Elle était obscure et elle était pauvre, elle est en évidence et elle est riche. Elle a gravi les échelons un à un, s'établissant avec force dans chaque nouvelle position; se reposant à peine pour reprendre haleine, puis, gravissant encore, souriant pour cacher son immense effort : ne confiant sa fatigue qu'à elle-même, le soir, devant son miroir, au moment où les nerfs se détendent et la conscience se révolte.
Personne ne lui a tendu la main volontairement, personne ne l'a aidée, elle a tout conquis, elle n'a rien obtenu par la sympathie. Souvent, par lassitude, un grand a octroyé
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quelque faveur,, et un jour, émerveillé de tant d'activité et d'une ténacité telle, un baron qui était plus qu'un roi a dit oui, en souhaitant aux hommes qui le servaient cette ardeur dans la poursuite du but à atteindre et cette puissance d'idée fixe.
Elle est née femme d'affaires comme d'autres femmes naissent sœurs de charité. Toute jeune, dans la vie léthargique de sa sous-préfecture, quand elle regardait fixement les pavés de sa rue où poussait l'herbe, elle rêvait Paris, les salons, les ambassades^ les Tuileries inondées de lumières, les diamants qui scintillent, les uniformes et les plaques ; elle entendait distinctement la voix des huissiers impassibles, jetant aux échos du palais des noms historiques. Aujourd'hui elle dîne à la Ville, soupe à l'Ambassade, et danse dans la salle des Maréchaux ; le grand-maréchal l'appelle « Belle Dame » et les chambellans lui donnent le bras à son entrée.
Elle a tout réalisé ! elle n'est pas du monde et on la voit partout; elle est ici aujourd'hui parce qu'elle était là hier; demain elle manquera si elle ne vient pas. Elle a commencé par être commode, elle finit par être indispensable.
Un jour un chroniqueur de bonne foi lui donna la particule, elle l'accepta ; puis, comme il l'avait vue assise dans la salle du Trône, un reporter la crut pour le moins baronne et lui donna le tortil, elle le garda. Aujourd'hui, ceux qui l'ont connue dans sa vase ne sourient déjà plus, en l'entendant annoncer sous ce déguisement, et trouvent que toute peine mérite salaire.
Son existence n'est point une sinécure, elle est dure pour elle-même, s'habille sans feu, très à la hâte et sans grande recherche; elle n'est point sans élégance^ mais elle achète la sienne toute faite, elle est de la race des femmes qui mettent leur chapeau sur l'escalier. C'est une
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Parisienne de New- York : le temps est de l'argent. Elle est debout à huit heures, après s'être couchée à trois heures du matin, et, avant l'heure du thé, elle a fait quatre visites, vu son qgent de change, son notaire , sa modiste et reçu son pédicure.
Dans la vie ordinaire^ elle n'aime pas les gens gênés; elle prétend qu'ils n'ont pas su s'arranger. Elle sait d'où elle est partie, elle, et songe aux tours de roue qu'a faits son coupé.— Malheur aux vaincus !
La Baronne a franchement horreur delà campagne; on la voit la dernière à Paris, et elle y rentre la première. Elle ne voyage jamais, ne quitte la ville qu'à la dernière extrémité, et s'est fait un château de ses pères loin de son berceau natal. Là, elle invite son curé, bénit des cloches et fait voter des chemins vicinaux; son nom est gravé en lettres d'or sur une plaque noire, et elle a un prie-Dieu fermé à clef dans l'église du
hameau. Elle s'ennuie à mourir en face de ses ancêtres dans leurs cadres en ovale, car à Paris elle n'a pas d'intérieur et dîne constamment en ville; elle voit donc fort peu de monde et s'adonne à sa famille.
Car je l'oubliais, elle a une famille, elle a même un mari ; c'est commode, et ce n'est pas si gênant qu'on le croit; elle le sort quand elle en a besoin, par resjpectàbility.
Il n'est pas malheureux du tout, ne le plaignez pas, il vit bien : je ne dis pas que ce soit absolument ce qu'on peut appeler un homme d'initiative, car elle a dû le traîner à sa remorque comme un bagage et soulever ce lourd fardeau pour qu'il pût gravir en même temps qu'elle; d'ailleurs, en fait d'initiative, il ne reste plus rien, puisque sa femme a tout pris.
Et cependant voyez si elle est forte; il n'est pas ridicule, ce mari, car elle est honnête, à l'acception stricte du mot; si elle se promet un
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peu, elle ne se livre pas beaucoup et ne devient jamais l'ennemie de ceux qu'elle a dupés avec une certaine grâce.
Ce qui est fort curieux, c'est qu'on l'appelle la baronne de Bauséant, et que son mari, qui ne comprend pas du tout, s'appelle toujours Bauséant tout court, comme feu son père, un digne homme qui avait vu percer la baronne sous M1Ie Potard.
Elle a un portefeuille sérieux comme un avoué, — un peu huileux même, — il est gonflé de papiers, et elle le remet dans sa poche avec la plus grande attention. On voit son coupé à la porte du Crédit foncier, elle court de la Banque à la Société générale, saute au Ministère d'Etat, tripote, combine, arrange, connaît les Emprunts, possède les statuts et à trois heures, tous les jours, elle est en règle, elle a lu la cote.
La baronne dit très-sérieusement à qui lui demande de s'occuper d'une affaire : — « Mon
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cher, faites-moi un petit rapport. » Elle connaît toutes les nuances de la hiérarchie, respecte tous les uniformes, sait la valeur de tous les rubans, fait nommer des sous-préfets, décorer des médecins,, débuter des ténors, avancer des consuls et accorder des bureaux de tabac.
Quand elle va à Saint-Germain, elle choisit son wagon avec méditation; si elle reconnaît un conseiller d'État, elle attend qu'il ait choisi son compartiment et monte avec lui, par hasard.
A dîner, elle choisit sa place; en soirée, elle ne plaisante pas, elle travaille, elle a son idée. Elle ne dit jamais du mal de personne et, en femme prudente, ménage les humbles, Si elle aperçoit le garde des Sceaux, elle fend la foule et lui recommande un substitut. M. de Soubeyran a la vue basse quand il la rencontre, M. Frémy fait le distrait et les ministres commencent à comprendre-, mais elle y met
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des formes, et comme elle est irréprochable, il faut la saluer et l'entendre. Une soirée où elle s'est bien amusée est celle où elle a entretenu le plus de fonctionnaires. Les hommes du monde, purs dilettantes, lui sont complètement indifférents. Cependant elle n'a pas perdu un coup de dent au buffet, elle est en règle, et comme elle est bonne femme, elle protège les affamés, fait un signe aux maîtres d'hôtel — qu'elle connaît tous, car on se les passe de ministère en ministère — et fait les honneurs aux timides qui rentrent chez eux en disant : « Quelle bonne personne, la baronne! »
Elle est la providence des pauvres, et tire à bout portant sur les cavaliers. Sa quête à Sainte- Clotilde est la plus productive et chez la Maréchale son comptoir est celui qui rapporte le plus aux ventes de charité.
Eu [égard à son instruction elle est arrivée très-haut;? elle est quelqu'un; les préfets la re-
çoivent en tournée ; on annonce son départ de Paris et son arrivée dans sa terre ; elle inaugure des chemins de fer on ne sait pas pourquoi. Les auteurs, qui la connaissent comme une chauffeuse, lui font un service pour les premières, car elle fait bien la propagande et se pâme au bon endroit; d'ailleurs elle fait bien dans une loge, connaît toute la salle et adresse de petits saluts, à l'espagnole,, avec les trois doigts.
On la nomme toujours parmi les notabilités ; et comme ils s'appuient mutuellement l'un sur l'autre, aux messes de mariage elle se garde bien de ne pas saluer les chroniqueurs qui lui rendent sa politesse en la citant. On cite certains pianistes qui ont des cheveux trop longs et des gilets trop courts qui lui doivent beaucoup, et dans quelques-uns de ses accès, elle a organisé des concerts et racheté de la conscription des prix du Conservatoire.
En d'autres temps, dans une autre sphère,
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avec cette foudroyante activité, cette persévérance et cette préoccupation constante du but à atteindre, elle eût fait de l'histoire comme la Maréchale d'Ancre. — Aujourd'hui, c'est plus modeste, elle a une ambition et vous ne devineriez jamais laquelle... elle veut être vue dans la loge de service. — Vous ne comprenez pas du tout, moi non plus, mais cela est. — Un beau soir on l'y verra, et le grand chambellan luimême, qui la guette, ne saura point par quelle voie ténébreuse et quelle intrigue savamment ourdie elle sera arrivée à ses fins.
Je ne suis pas inquiet d'elle : comme elle est devenue très-riche, sa fille sera marquise pour le moins, et cette fois la chronique n'y aura été pour rien.
Personnellement je trouve qu'elle mérite d'arriver à tout; c'est un des travailleurs les plus sérieux de ce siècle démocratique où les capacités mènent à tous les emplois.