STRATONICE
Suivez-la, languissamment étendue dans un grand fauteuil, à l'Opéra, dans sa loge. Voyez comme elle laisse flotter sur tout ce qui l'entoure un vague regard !
Aucun milieu ne la modifie, aucune circonstance ne l'influence. Il n'y a sur ce visage nulle trace d'agitation, et le trouble qui remue le fond de l'âme ne se manifestera jamais à la surface. C'est une onde toujours sereine, dont la limpidité ne laisse pas deviner les écueils ; mystérieuses et perfides profondeurs où, dans le cris-
tal, se jouent les petites bulles d'air, perles des Néréides.
C'est un caractère cette femme, c'est un sujet digne d'étude pour une plume méditative qui essaie de sonder les consciences.
Cependant, comme elle ne recherche pas le bruit et qu'elle abhorre sincèrement la publicité, elle restera ici^ dégagée des traits physiques qui la feraient reconnaître. Il faut poursuivre sans scandale cette tâche d'étude ; ceux-là seuls qui ont lente de la pénétrer, et qui l'ont patiemment observée, donneront peut-être un corps à cet être de raison.
Elle est assise là, devant moi, songeuse et méditative, muette; elle tient du chat et de la couleuvre ; mais prenez garde ; si elle est engourdie comme le reptile, elle observe comme l'angora ; elle est plus prudente seulement et ne s'élancera pas d'un bond félin sur la proie qu'elle
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Quelle imperturbable douceur! quelle mansuétude raisonnée, voulue, évangéliqueî C'est comme une résignation qui irait jusqu'à la léthargie. La voix est mielleuse, et jamais, dans les situations les plus dramatiques de sa vie, elle n'en a forcé le ton ; c'est une voix lente, égale, décolorée, qui soumet au même diapason et à la même mesure l'expression de tous les sentiments.
Le regard est de même race, un regard sans lueurs, flottant, enveloppant toute chose dans une indifférence égale et dans le* même oubli. Alors même qu'on est en face d'elle et qu'on ne peut lui échapper, elle ne sait pas fixer davantage ; c'est qu'elle regarde en elle-même, forme sans relâche de nouveaux projets qu'elle réalisera sans attaquer de front les obstacles, mais en les évitant avec habileté, car c'est un temporisateur qui croit aux mouvements tournants et aux chemins biais.
Cette fermeté irrévocable en ses desseins a pour source féconde l'idée fixe. Jamais, par un effort constant, par une réserve qui ne se dément point et une diplomatie innée, elle n'a formulé hautement le vœu qu'elle caresse, l'espoir qu'elle fonde et la volonté qu'elle a conçue. Jamais non plus, aux moments les plus désespérés, elle n'a laissé deviner son doute et soupçonner son découragement.
Stratonice parle peu, si peu qu'elle en est embarrassante ; on sent qu'elle ne veut pas qu'on entre dans l'intimité de ses pensées. Mais, comme les muets^ elle écoute tout, malgré son air distrait, et de tout elle tire une déduction. La plus petite nouvelle, l'événement mondain le plus simple l'intéressent, et il est facile de l'attacher, car, constamment distraite ou occupée ailleurs, ce qui se passe sous ses yeux lui peut rester étranger, si c'est un fait ou une intention qui ne la lèse point.
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Autrefois elle était charmante et mignonne, avec une transparence de peau et une maigreur aristocratiques qui lui prêtaient quelque chose d'idéal. Toujours faible et languissamment couchée sur la chaise longue, elle avait l'air d'être accablée sous le seul poids du temps, et on eût dit qu'elle allait plier au moindre souffle du vent d'automne. Les yeux bleus noyés de langueur étaient d'une expression virginale et d' une angélique douceur. Aujourd'hui, l'ange a perdu ses ailes, la démarche est un peu plus qu'imposante, le gros lys ne craint plus les efforts de la brise, car il tient à la terre par son propre poids et s'y rattache de tout l'effort de ses nouveaux rejetons. Ce sourire innocent et candide qui flottait constamment sur ses lèvres, en se figeant au coin de la bouche, est devenu grimace légère.
Froide, tenace, indifférente en apparence avec tous les siens ; on lui obéit cependant au moindre signe, qu'il s'agisse d'une volonté lé-
gère ou d'une décision solennelle. C'est qu'à l'égal des lampes sépulcrales où le feu flambe voilé sous l'albâtre, on sent une volonté qui veille et qui brûle sous cette inertie et sous cette langueur.
Tout ce qui est autour d'elle, parents, amis, serviteurs, sont tenus par cette force d'apathie, force passive, permanente, inévitable, qui n'est jamais prise en défaut et qui plane, silencieuse et dominatrice.
Le mouvement physique n'est jamais chez elle à la hauteur de l'activité de la pensée. Cependant, cette femme indolente qui se repose depuis le printemps de sa vie, suivrait demain une chasse à courre, si cet effort pouvait servir ses projets et amener un effet, futile peut-être aux yeux du vulgaire, mais qui, combiné avec un autre, suffirait à déterminer un résultat qu'elle a longtemps caressé.
Cette femme, accueillante à tous, ne s'est ja-
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mais sentie attirée avec plus de force vers une compagne que vers une autre ; on ne lui connaît qu'une amie. Mais peut-on vraiment parler d'amitié dans ces régions, où soufflent les rigueurs de l'étiquette?
Les observateurs qu'on donne pour les plus perspicaces, ces femmes qu'on appelle ses amies, la regardent comme impénétrable et déclarent qu'elle est réfractaire à l'analyse.
Pourtant, ce qui n'échappe à personne parmi ceux de son cénacle, c'est que dans l'intimité sa prudence est parfois désarmée,, et qu'on l'entend lancer un mot terrible et d'une méchanceté féroce avec un sourire empreint d'innocence et un geste de Vierge à l'autel. Elle déteste avec suite, mais sans éprouver le bonheur et la rage de la haine. Pour bien haïr il faut quelque sincérité.
Elle a poussé l'esprit de famille à un tel point que, pour réunir autour d'un même foyer et
pour confondre dans le même nom tous les membres de sa tribu, elle renoncerait à un trône pour un des siensj à la condition qu'il épousât une fille de sa race.
Le sort l'avait fait naître dans une position modeste ; elle a grandi par ses propres soins et protège de son ombre tous ceux auxquels l'unissent les liens du sang. Ambitieuse pour tous ceux qui la touchent, quand, naguères, elle vit l'un d'eux se vouer à la vie contemplative et décidé à passer ses jours dans des loisirs obscurs, mais plein d'intimes jouissances, elle sentit que la prospérité toujours croissante de sa race allait s'arrêter. Elle eut peur et souffla au cœur de ce lazzarone millionnaire, et de ce dilettante aimable, l'ambition qui la dévore, et ses appétits de grandeur toujours inassouvis : elle lui montra du doigt un manteau d'hermine qui pouvait ouater de sa tiède fourrure ses épaules et son double blason ; il étendit la main pour le saisir,
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et délaissa les chevaux et les toiles des grands maîtres pour mériter cette illustration nouvelle.
C'est bien la Muse de la prudence, la Vénus de l'habileté, elle devrait avoir dans ses armes un gouvernail avec j observe en exergue.
Admirons combien la femme oublie vite!
Elle a entièrement perdu la mémoire. Au lieu d'être humble, indulgente, et de remercier le monde qui ne s'est plus souvenu de ses premiers gestes, elle a tout d'un coup substitué un puritanisme sans exemple, à une dissimulation sans seconde.
Stratonice mêle dans une savante mesure les étiquettes de tous les pays. Anglaise avec les Anglais, Française avec les Français, elle allie la bonhomie sincère de l'Espagnole à la désinvolture facile et vraie des Romaines. Son goût est célèbre, et elle possède autant qu'aucune femme du régime auquel elle voudrait appartenir, la science du monde, le goût et l'arrange-
ment des choses du luxe. Elle sait descendre du chiffon rose et du point d'Angleterre aux agencements des livrées, aux minuties du service, aux rites des réceptions; c'est la femme de la demi-teinte. Comme elle parle à voix basse, ne brave jamais le monde et temporise plutôt que d'enlever une situation ; elle est encore conséquente dans ses goûts et n'émancipe jamais, par une fantaisie de haut ton, l'harmonie sévère, mais facile, de tout ce qui l'entoure.
J'ai dit que c'était un caractère, aujourd'hui elle est devenue une force, et désormais ce cèdre^ qui étend ses branches sur tous ses rejetons, qu'il abrite des feux du jour, ne saurait être déraciné du sol parisien.
Heureux, ô rejetons! Laissez-vous vivre, abandonnez-lui la prospérité de vos rameaux, car elle a souci de votre sève. Jamais vous ne connaîtrez,, ô tendres arbrisseaux ! les baisers trop ardents du soleil ni les tourmentes qui secouent
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les jeunes tiges : voyez, le plus frêle d'entre vous sort à peine de terre, et, déjà songeuse> elle cherche autour d'elle à qui elle pourra l'unir, préparant lentement, par l'étude de Y Armoriai, la gloire de sa floraison et l'épanouissement de son feuillage.
La belle Hélène.