ET LES DÉCLARATIONS DE M. LE SÉNATEUR RÊRENGER
Pour parUr dâir, il s'açîl uniquement des dessins ou do récrit qui dissimule le libertinage non contesté du sujet souë une certaine forme de beauté. On voudrait que le talent et même la simple notoriété pussent couvrir la marchandise. Ainsi, le maladroit ou le malhabile pourrait être poursuivi ; mais, par un privilège spécial, lo talent jouirait d'une immunité refusée à la médiocrité.
Ici, nous le confessons, l'accord est impossible. Nous ne pouvons admettre qu'après avoir fait une révolution pour conquérir l'égalité devant la loi, notre paya puisse supporter de pareilles inégalités,
M. le Sénateur BéRBRann.
M. le Sénateur Bérenger, sollicité par VEcho de Paris, a fait paraître, dans ce journal, des « Déclarations écrites » où tente de se préciser, je ne dirai pas sa doctrine , mais sa bonne volonté. Désireux d'éclairer mon opinion sur le plus har- ^eux des sujets, je m'en fus rechercher aui
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bureaux du journal les articles « rontre la Licence et la Dépravation ». Je crains d'avoir eu tort de les lire.
La question, pourtant, était bien simple. Il s*agit d'un service de voirie mal fciit. C'est entendu: l'étalage de ces cartes et de ces journaux est ignoble ; vous, moraliste^ vous leur reprociiez leur indécence ; artiste, j'incrimine leur laideur ; mais nous nous entendons pour souhaiter de les détruire. Ils ne sont pas seulement immoraux ; ils sont stupides. Ils ne choquent pas seuiem<:^nt votre pudeur ; ils offusquent mon goût, incommodent mon regard ; ils désobligent notre esprit.
A de certains endroits des boulevards, dans des boutiques ouvertes, toujours achalandées, Tenfant que hisse un camarade peut, moyennant deux sous glissés dans la fente d'un appareil, voir défiler devant ses yeux écarquillés, une suite d'images qu'un alliciant programme intitule : Le Coucher de la Mariée ; le Peintre et son Modèle j Cherchons la Puce, etc. Faite* fermer cela, j'applaudirai. Nous verrons bien s'il est un seul artiste qui, sinon par amour du paradoxe, proteste. Vous les aurez tous avec vous.
Il n'y a là ni talent, ni même prétention d'eu avoir. Ces productions non signées ne sont l'expression de personne. Il n'y a là rien qu'une recherche de profit.
96 N OUVEAUX PRÉTEXTES
Pendant que vous y êtes, faites enlever aussi quelques affiches. La rue est à vous comme à moi; elle est à tous ; et non point à la manière d'un musée devant la porte duquel je suis libre de passer sans entrer. Non ; c'est ici mon chemin ; c'est la rue ; à moins de cécité, de myopie, mes regards vont trinquer. Enlevez I — Etes-vous satisfait? — Vos femmes, vos enfants, vous-même pouvez circuler sans danger. Que voulez-vous de ')lus?
Je vous entends venir : vous poursuivez les gens chez eux.
Vous pouviez, si quelque Danaé vous choquait, ne pas entrer au Louvre. Vous pouviez, si Beaumarchais vous semblait lascif, ne pas payer votre place aux Français. Vous étiez libre de ne pas acheter les Fleurs du Mal, de ne pas lire Madame Bovary. Mais non. Et comme vous le « confessez » si bien : < Ici l'accord est impossible. » — Plein d'égard pour vous, lorsque vous vous approchez d'une œuvre, on vous dit : « Attention I II y a là du talent. » Mais vous voilà qui vous piquez d'honneur et qui criez : « Que m'importe ?» et (je citerai textuellement vos paroles) : « On voudrait que le talent et même la simple notoriété pussent couvrir la marchandise. Ainsi le maladroit ou le malhabile pourrait être poursuivi ; mais, par un privilège spécial, le talent... 1 etc. » (Voyez le reste
en épigraphe.) Suit encore une bienveillante dissertation esthétique: « Ce qui fait l'art, ce n'est pas le talent, c'est l^'idéal, etc. » — « La nudité qui, par la noblesse de l'attitude ou du geste, la perfection, etc., réalise un pur idéal de beauté, n'éveille aucune impression de sensualité, etc. » 11 appert, monsieur Bérenger, que vous n'avez pas grand goût pour les arts.
Je tâche à dire ici chaque chose avec mesure. J'accorde qu'on puisse être artiste sans désirer coucher avec les courtisanes du Titien comme le Fortiinio de Gautier ; je l'accorde avec difficulté, mais, pour faire plaisir à M. Bérenger, je Taccorde. Quant à prétendre dépouiller Tart de toute « impression sensuelle » ; prétendre que Tart ne s'adresse pas à nos sens ; prétendre que ce qui s'adresse à nos sens n'est pas de l'art... halte là! — Ici ce n'est plus seulement contre M. Bérenger que je m'indigne. Que tel Gorrège ou tel Watteau le laisse froid, peu m'importe. Après tout on ne peut exiger que chacun soit sensible cala peinture. Ge qui m'indigne ici, c'est la lâcheté de certains artistes qui se revêtent d'airs innocents, font semblant de ne pas comprendre ; bien plus, qui se rebiiïent, s'écrient : < Pornographiques, nos écrits! Sensuelle, notre peinture? > — Eh ! parbleu, n'embrouillez pas la question ! L'important li'est pas que vous sovez ou non licencieux ; l'im-
portant, c'est que vous ayez le droit de l'être.
C'est ce droit que Tart doit maintenir à tout prix.
11 y a des productions éhontées qui nont rien à voir avec l'art ; allons-nous affirmer à cause d'elles que Fart n'a rien à voir avec la pornographie ? Inutile d'aller citer Aristophane et les Grecs. Je prétends qu'e-ntre une de ces productions incriminées et la Chemise enlevée de Fragonard, par exemple, ce n'est pas le sujet qui diffère, ni « la noblesse », ni < Tidéal », mais le talent. Où celui-ci fait un chef-d'œuvre, tel autre n'eût peint qu'une obscénité. Je prétends que si vous voulez enlever au talent ce « privilège spécial »j vous condamnez du coup notre littérature et nos arts. Je prétends que vous les condamnez même si vous n'accordez ce privilège qu'au talent ; car, ce talent, est-ce vous, monsieur le Sénateur, qui saurez le reconnaître? Je suis parfaitement c^tain que, lorsqu'elle a paru, vous n'avez vu dans VOlympia de Manet qu'une ordure, — à quoi vous opposiez sans doute le chaste nu de Lefebvre et le nu idéal de Gabanel.
Par horreur de ces revendications médiocres, par dégoût pour ces sales et ineptes publications, je me croyais de plein coeur avec vous. Je vous ai lu. Je comprends que vous êtes dangereux. Votre motif est noble, mais votre désintéressement
VOUS fait vous exagérer votre tâche. Purifiez la rue en localisant le plaisir et nous vous prêterons main-forte. Mais ne pourchassez pas le plaisir partout où il se réfugie. Surtout ne le délogez pas de la littérature et des arts ; j'aime que le talent eu fasse le plus inviolable des asiles — eh ouil l'asile du plaisir.
Vous invoquez le respect de l'enfant. Je sais ; je sais... Je me souviens du mot de l'Evangile : < Si quelqu'un scandalisait un de ces petits, il vaudrait mieux qu'on lui suspendît une pierre au cou et qu'on le jetât dans la mer. » Hélas, je me souviens aussi de Socrate, condamné quia corrumperet juventutem. 0 pacifiques, ô perfides paroles I Pour qui donc, monsieur Bérenger, allez-vous broyer la ciguë ? — Et je sais bien que ce n'est pas vous qui tendrez la coupe homicide ; mais, tout de même, je me méfie ; d'autres viendront qui n'auront pas votre tact ; après le journal et l'image, ce sera le livre, le tableau ; après la € morale », ce sera la philosophie; pour respecter l'enfant, nous puériliserons l'homme ; pour protéger le faible, nous imbécillifierons le vaillant. C'est par de très voisines théories que parfois certains nationalistes... Ceci m'entraînerait trop loin.