AUTOUR DU TOMBEAU DE CATULLE MENDÈS
On ne saurait croire jusqu'où est allée dansce siècle la décadence de radmiralion. Montesquieu,
Je sais que les grandes douleurs émoussent le sens critique, et qu'il faut bien admettre, dans les discours funèbres, une louange d'autant plus outrée qu'elle se sent plus passagère ; je sais, lorsque M. Claretie, emporté par la reconnaissance *, s'écrie : « Il laissera, je le répète, un nom retentissant... Il a eu la gloire, enviable entre toutes, de faire ce que voulait Musset, ce que l'auteur des Nuits souhaitait...
Eterniser peut-être un rêve d'un instant >...
1. « Lui qui m'avait reçu mon premier article (ce que je me rappellerai toujours) me fut pl'is dévoué et courtois que tel autre dont j'avais reçu la première pièce. >
Jules Claretie, Temps du 9 févr. 1909.
je sais bien qu'il ne faut pas attacher plus d'importance à cette rhétorique qu'à celle de M. Mendès lui-même ; j'accepte que M. Brissoa tente de faire accroire que c'est à leur trop grand mérite artistique que les pièces de M. Mendès durent leur insuccès ; mais qu'il écrive : « M. Mendès eut pour lui le suffrage des artistes, leur profonde estime », voici qui devient plus grave ; et lorsque enfin, peu gêné pour courber des fronts innocents au niveau de sa révérence de cimetière, il conclut ainsi son article nécrologique : « Tous les jeunes poètes de France sont les fils du noble poète qui s'en va >, je ne puis retenir un sursaut de protestation.
Est-il vrai, comme on l'a redit, que, lors du banquet Saint-Paul-Roux, auquel Mendès assistait peu de jours avant sa mort, certains chuchotements peu courtois prirent inquiéter le poète, lui laissant trop sentir que la faveur dont il jouissait était peut-être un peu moins grande que ne le prétendent aujourd'hui ses confrères en journalisme?... — Je ne puis le croire. Mendès avaitil le temps d'écouter? — et pouvnit-il entendre, à travers les applaudissements de faveur que l'heure présente lui prodigue, le mortel silence dans lequel toute son ceuvre va sombrer?... M. de Nion sans doute est dans le vrai lorsqu'il écrit (Echo de Paris) cette phrase à coup sûr bien involon-
tairement révélatrice: «... Aujourd'hui un poète trébuche en pleine illusion. »
L'influence de Mendès?... Ah I pour son ^ n neur, que ne se confond-elle simplement avec celle du Parnasse, dont son œuvre découle s facilement ! Mais il faut bien reconnaître qu'à travers renseignement des Gautier, des Lcconte de Liste, des Banville, il chuchote un conseil un peu différent. Avec lui, le Parnasse, décontenancé, déconcerté, décomposé, perd sa dernière vertu (et j'entends vertu poétique), cette tenue qui restait sa suprême raison d'être. Sur ce que Banville et Gautier proposaient déjà de factice, s.i verbo* site trouve à renchérir encore ; leur élégance n'est plus avec lui qu'euphufsme, leur grâce que mièvrerie, leur esprit que préciosité, leur morbidesse que langueur. L'influence de Mendès put s'exercer sur le journalisme dit « littéraire », mais sur la poésie contemporaine elle reste nulle; je veux dire qu'elle n'acheva de corrompre que des poètes sans vigueur.
Son influence sur le public?... Il ne m'est pas prouvé, après tout, qu'elle ait été mauvaise, car ce triste poète, avilissant, galvaudant ou salissant indifféremment tous les genres qu'il lui prit fantaisie de chausser, aidera sans doute à provoquer, contre la fausse littérature qui nous encombre et contre un romantisme décrépit, une réaction salu»
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taire ; enfin il n'est pas impossible que la médiocrité reconnue de ses productions dramatiques n'ouvre les yeux sur celle plus cachée, dissimulée sous un paillon plus cliatoynnt, plus éclatant, plus joliment sonore, du théâtre de M. Rostand qui l'avoisine.
Mais qu'importe ici M. Mendès ! c'est à ses jue-es que j'en ai. Ouvrons d'autres journaux : « Il fut de la grande lignée qu'on pourrait appeler espa-^ gnole », dit M. de Nion dans VEcho; M. de Nion constate que, d'autre part, Mendès « se rattache à l'autre phalange française, celle... dont la froide ordonnance rythme si bien la pensée des Gallo- Romains ». Par contre, nous lisons dans Y Action FrançaUe : « Sa culture allemande transparaît partout, évidente, sous les évocations d'une lubricité essentielle. » D'autres diront tout simplement : < Sa culture était universelle. »
Je n'ai point lu les discours ; les articles me suffiraient ; mais, cherchant à voir le retentissement de cette mort en province, je trouvai dans le Journal de Rouen un jugement beaucoup plus sage:
« D'où vient qu'à l'enterrement de Catulle Mendès les discours ont paru à la fois si pompeux et si vides ? 11 semble à les lire, comme à lire la plupart des articles qui lui ont été consacrés, qu'on se soit complètement mépris sur la place qu'il
occupait dans les Lettres et sur celle que lui résen-e la postérité la plus prochaine.
« Catulle Mendès a été la démonstration la plus éclatante de l'extraordinaire aptitude de llsraélite à s'assimiler tous les genres...
« Catulle Mondes a été un merveilleux ouvrier d'art. Il connaissait comme personne la technique de la poésie. Ses œuvres poétiques^ si estimables qu'elles soient, n'ont pourtant guère réussi à émouvoir le public au théâtre ; elles ne fourniront que quelques pages aux anthologies. »
« Un merveilleux ouvrier d'art »!...Me seraisje trompé? Pour reviser mon jugement, j'achète les Annales. Chacun sait que M.Brissonles dirige; sans doute dut-il présider lui-même au choix que ce périodique nous offre des poésies de Tillustre défunt, de ce « prestigieux ouvrier du verbe », ainsi qu'il l'appelle. Les Annales ne donnent que six pièces ; c'est la fleur du panier ; qu'on juge par elles de ce que peut être le reste.
La première, extraite de ses Contes Epiques, n'est sans doute meilleure que les autres que parce qu'elle est moins personnelle ; c'est la mise en alexandrins d'un épisode de la vie de Bouddha. On sent que Mondes y est à In fois soutenu et gêné par le texte qu'il interprète ; il prouve dans cette pièce qu'il est capable d'aborder indifféremsuet tous les genres, et même le genre noble, à
condition de ne s'y maintenir point. Ne voulant pas ne citer que le pire, je la transcris.
LE DlSCirLB
Le Bouddha rêve ayant dans ses mains ses orteils.
Pourna dit: « Les esprit affranchis sont pareils Au libre vent du Nord dans le ciel sans nuage 1 Grimpant aux rocs, passant les fleuves à la n:ige, Aux peuples très lointains des bords très reculés, Pour qu'ils soient délivrés et qu'ils soient consolés, Maître, j 'apporterai ton dogme secoarable. »
< Si ces peuples, répond le Bouddha vênérahle, T'outragent, ô disciple aimé, que diras-tu ? »
< Ces peuples sont doués, dirai-je, de venu,
Car ils n'ont point jeté de sable à mes paupières, Et, doux, ne m'ont frappé ni des mains, ni de pierres. »
« Mais s'ils t'osent frapper de pierres ou des mains ? »
< Ces peuples sont très bons, dirai-je et très humains, Car leurs mains à lancer des pierres occupées N'ont point levé sur moi de bâtons ni d'épées. >
« Mais si leur fer t'atteint ? »
« Je dirai qu'ils sont doux i^e frapper sans me faire expirer sous les coups 1 » « Mais si tu meurs? >
« Heureux ceux qui cessent de vivre ! >
€ C'est bien, dit le Bouddha. Va, console, et délivre. »
{Contes Epiques.)
La seconde pièce, du genre pittoresque, est eiirdiiie de Hespérus, qui est, me dit-on, son meilleur livre, et même assez beau par endroits ; je ne puis, malheureusement, voir dans le fragment cité, qu'une fastidieuse imitation de Hugo et de Gautier (hélas I on peut imiter les deux à la fois) où je cueille, en passant, ces vers :
Et, sur le mur, étroite, anguleuse, ébréchée, Une glace, un fragment de glace, au tain gercé, Tombé d'une fenêtre, en passant ramassé,..
Puis viennent Les Princesses, Citerons-nous?
Du fond noir de nos rêveries, A travers les doux lointains bleus, Nous les voyons dans les féeries D'un paradis miraculeux!
Leur dédain rêveur s'y balance Avec l'orgueil des lis hautains Dans la pourpre et la nonchalaDCQ Majestueuse des satins.
Elles sont, les augustes belles, Si près du ciel, si loin de nous, Qu'une blanche nue autour d'elles Semble des anges à genoux;
Et l'œil, en pénétrant les voiles Où resplendit leur nimbe ardent, S'imagine voir des étoiles Qui sont des femmes, cepetidant.
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On n'imagine rien de plus plat.
Je fais grâce au lecleur du Soleil de Minnit, pesant pastiche de Leconte de Lisle. Suivent deux pièces des Sérénades. Citons encore:
Elle marche d'u» pas distrait, Légèrement, ccimme une Ok«e]]^:
Elle a l'air d'un lis qui serait Une rose; je n'aime qu'ells.
Elle a des goûts séditieux En fait de vers et de toilette»; Je n'aime qu'elle. Ses doux yeux Disent : < Mes sœurs » aux violettes.
C/est déjà presque du Rostand. Enfin voici les Regrets d'un réve^ où je ne cueillerai que deux vers:
La dent de la chatte est exquise, Mas la lionne aussi nous ronge.
Prestigieux! décidément.
Passons à la prose. Voici sans doute le plus significatif de ses contes... à moins que ce ne soit le seul dont la pudeur des Annales n'ait pas eu à s'offusquer. Allons, du courage 1 citons eucore cette ineptie:
NOUVEAUX PRETKXTES