‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 9 sur 41 · Ch. Gide et Cb. Rist: Lo«. tit · texte numérisé non relu

Ch. Gide et Cb. Rist: Lo«. tit

les régions les plus fécoades de Tesprit ? Non certes I mais sur les plus dociles. La littérature, d'abord et longtemps, ne prétendra mettre en valeur que les plateaux : hautes pensées, hauts sentiments, passions nobles ; de sorte que les premiers héros du roman ou de la tragédie, appauvris de tout ce que leur personnalité pouvait présenter de touffu, apparaissent, dans le livre ou sur la scène, semblables à des marionnettes sublimes qu'il suffît que le poète manie avec facilité.

Et si bientôt les éléments lalijas de notre race parurent susceptibles de la meilleure culture (j'allais dire : du meilleur rendement) et si du reste ils parvinrent à la parfaite culture les premiers, c'est que, tout assouplis déjà, ils se pliaient le plus aisément sous l'effort. Culture latine, de si belle et souriante ordonnance, de frondaison si noblement et si élégamment clairsemée, que d'inquiétudes tu nous épargnes en nous invitant à ne consacrer qu'à la taille de quelques vieux espaliers grecs notre zèle et notre industrie I

Cependant l'alluvion barbare couvrait la plaine et les bas-fonds — maquis épais où vint herboriser Jean-Jacques ; les romantiques n'y pénétrèrent qu'en saboteurs.

^Racine ne mériterait pas tant d'honneurs s'il n'avait pas compris, tout aussi bien que Baude-

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laipe, l'ineffable ressource qu'offrent à l'artiste les régions basses, sauraçes, fiévreuses et non nettoyées d'un Oreste ou d'une Hermione, d'une Phèdre ou d'un Bajazet — etque les hautes régions sont les pauvres. S'il atteignit lui-même aux hauts plateaux de la vertu, n'est-ce pas une secrète raison de son silence à l'apogée de sa carrière : le peu d'épaisseur qu'il trouvait aux sujets en concorde avec sa piété ?...

Et l'on peut dire encore tout à la fois : que les plus généreuses individualités sont les plus malaisément o«ltiviibles (à quelle pauvreté de tempérament est due souvent la perfection de la culture : un Anatole France en paraît l'exemple flagrant) — et que chacun de nous n'appelle à la culture, d'abord, que les parties les plus superficielles de son être, les plus pauvres ; puis, souvent, s'en tient là, dédaignant, méprisant, ignorant ses régions profondes et broussailleuses, aux latentes fécondités.

Mais, diront quelques néo-latins, nous ne discutons pas le plus ou moins de fécondité de nos terres, nous souhaitons seulement de reconnaître celles sur qui nos talents, nos procédés '^e culture, s'emploient le plus commodément. Il va de soi que ce sont les terres latines. — Ehl libre à vous, messieurs, si vous ne vous sentez pas de force à em attaquer d'autres et les réduire à composition.

libre à vous de vous en tenir aux terres déjà labourées 1 mais admettez que ceux à qui la robustesse, la hardiesse, la curiosité et peut-être certaine inquiétude ambitieuse et passionnée proposent une aventure plus hardi'î s^'en prennent à ces terres nouvelles — sans être moins Français pour cela.

Et je sais de reste, hélas ! à quel romantisme confus aboutit cette inquiétude lorsqu'elle n'est point maîtrisée ; l'œuvre d'art exige une ordonnance, mais qu'ordonner sinon ces forces tumultueuses encore ? Sur quoi nos disciplines s'exténueront-elles, sinon sur ce qui leur regimbe ? Qu'ai-je affaire de ce qui s'exprime aisément I J'en veux mortellement à toute théorie qui ne m'enseigne pas un emploi suffisant de ma force et de ma vertu. Je languis dans les contrées sans risques et reconnais les Hespérides d'abord en entendant rugir le dragon.

0 terrains d'alluvion ! terres nouvelles, difficiles et dangereuses, mais fécondes infiniment I C'est de vos plus farouches puissances, et qui n'éoouteront d'autre contrainte que celles d'un art souverain, que naîtront, je le sais, les œuvres les plus merveilleuses. Je sais que vous attendez après nous. Que m'importent dès lors les Trianon les plus parés et les plus solennels Versailles 1 Je ne laisserai pas habiter dans mon cœurnlus de

regret que d'espérance, et ne retiendrai du passé que rencouragement aa futur.

Et voici pourquoi, chers jeunes traditionalistes, si j'admire autant que vous notre « grand siècle » et partage avec vous beaucoup d'idées, je ne veux épouser ni votre pessimisme ni votre impie renoncement.

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