‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 12 sur 41 · VEIGE DE ROSES ET PLUIE DE VIN · texte numérisé non relu

VEIGE DE ROSES ET PLUIE DE VIN

Aujourd'hui encore et demaio, — je resterai auprès de toi; mais, quand viendra le troisième jour, — il faudra que je parte d*ici.

— i^uand reviendras-tu, — ô le plus cher de tous à mon cœur, — cueillir des roses rouges — et boire du vin frais ?

— Je reviendrai quand il neigera des roses rouges

— et quand il pleuvra du vin frais; — jusque-là, il faudra m'attendre, — ô la plus chère de toutes à mon cœur I

Elle alla dans le jardin de son père — et se coucha et s'endormit — et rêva un petit rêve — où il pleuvait du vin frais.

Mais, quand elle s'éveilla, — il n'y avait plus rien du tout ; — des roses fleurissaient, — fleurissaient audessus d'elle.

Elle se construisit une maison — en joli trèfle vert;

— elle regardait toujours vers le ciel — pour voir s'il neigeait des roses.

Elle couvrit sa maison decire jaune — et de beaux lis dorés, — afin de pouvoir se mettre à l'abri — quand il pleuvrait du vin frais.

Et quand la maison fut bâtie — elle but le vin du Bon Dieu; — et, une guirlande de roses à la maio,

— elle s'endormit dans sa maison.

Cependant, l'amoureux revint, — et il alla dans le jardinet; — il portait une guirlande de roses — et un gobelet de vin.

Il se heurta du pied (sic) — à la petite éminenc

— ei lomba. C'est ainsi qu'il neigea des roses — et qu'il plut du vin frais.

C^est à pleurer. Mais voici « un des plus beaux passages de Médée ». J'avoue qu'il me paraît d« qualité meilleure que le reste; Mondes s'y guinda de son mieux ; mais tous les dix vers, on en accroche un de pourri :

Pour te garder ton rang au trône hospitalier, On n'exigeait de toi que l'air de l'oublier.

La douceur qu'on éprouve aux autres nous rend doux.

Fier des espoirs qu'invente Le nuptial désir d'un bonheur inconnu, 11 est venu vers moi, le traître, il est venul

Arrêtons-nous.

Ces vers légers, qu'ils sont profonds!

Qu'ils sont tendres, ces vers boulions I Vraiment, nous nous ébouriflbns,

1 lO NOUVEAUX PRÉTEXTES

s'écrie xM. Rostand. Une note, en tête de ces derniers vers nous avertit: « que M. Rostand n'avait pas moins d'admiration pour Mendès qucMendès n'en avait pour lui ». Oh 1 vraiment nous n'en doutions pas, les admirations de ce genre ayant coutume de croître ou décroître de conserve. Gourons cependant au jugement de Mendès sur Rostand, jugement que cite Séverine dans le même numéro des Annales:

Rostand est un poète dramatique incomparable. . // n'a pâs une idée, il en a cent, il en a mille. Les idées foisonnent, tourbillonnent en lui. Voyez l'apostrophe au Petit Chapeau; il fait cinquante-quatre images, et puis il s'arrête, parce qu'il le veut bien... Des images, il en avait encore.

Nous voici renseignés sur ce que M. Mendès et M. Rostand appellent des « idées »; croyez bien que dans leur théâtre à tous deux vous n'en trouverez pas d'autres; même je doute qu'ils aient jamais compris qu'on pût avoir d'autres idées. Dès lors, que peut valoir l'œuvre critique de cet inlassable polygraphe ? Je lis pourtant dans le sage article du Journal de Rouen : « De tout ce qu'a écrit Meudès, ce qui, à notre avis, mérite le plus de survivre, c'est son rapport sur les Lettres, à rocoasion de l'Exposition de 1900. » Précisément

les Annales nous en servent encore un morceau. Copions ce passage sur Lamartiue;

0 quelle infmie âme de poète amant fut Alphonse de Lamartine 1 De l'amour de la femme, ou de Pamour du rêve de la femme, qui mène à Dieu, il fît l'amour et le rêve de tout. La présence de l'aimée, ou l'espoir de cette présence, lui fait toute proche l'immensité de la nature, puisque la nature et elle c'est la môme chose, à cause de l'expansion universelle de l'amour. La femme contient tout, ou tout ne contient qu'elle. C'est la même merveille qui plane sur un mont sublime ou sur un front chéri, qui se noie mélancoliquement et délicieusement dans des cieux ou dans des yeux, et dans des lacs pareils à des cieux et à des yeux. Un poète était né en France qui, le premier, concentra dans son àme-miroir toute la femme universalisée en nature, ou toute la nature incarnée en femme; et, en même temps, lui fut donnée la toutepuissance d'un verbe capable d'exprimer, de rendre, par le vague même et l'imprécis et le mystère, la réalité chimérique de la double et unique image dont il était rempli. {Et ainsi de suite).

Pour me renseigner à peu près sur Ténormité d'une œuvre que ces extraits montrent si négligeable, j'ai pris, avec les Annales, ie Catulle Mendès que M. Adrien Bertrand fit paraître Fan dernier chez Sansot, dans la collection des Célébrités d'AujourcThui. J'y constate avec stupeur que, de 1872 à 1906 (si nous laissons tomber une demidouzaine de petits péchés de jeunesse) Mendèa

publia vingt-trois pièces de théâtre ; une douzaine de volumes de vers ; seize romans ; quarante-trois volumes de contes ; vi igt volumes de divers^ plus un nombre incalculable de feuilletons. Jeunes poètes français, quel exemple I

Pour compléter ce petit livre, les jugements de quelques contemporains — de Hervieu à la plume hardie : \\

« Il faut avoir dans les veines le plus pur sang de littérature pour engendrer Zo'har, ou Grande MaguetoM laFemme Enfaîit^ de Tadmirable poète qu'est M. Catulle Mendès. » (Inutile de vous dire que les éloges de M. Mendès, chroniqueur dramatique, sur l'admirable dramaturge qu'est iM. Hervieu, sont à hauteur d'appui). — Eloges de Verlaine, de Mirbeau, de Frai. -, de Zola, et même du jeune Saint- Georges de Boubélier, qui, le comparant à Banville, s'écrie : « Je ne sais par quel côté il peut lui être inférieur. > — Tant pis pour vous si vous ne savez point cela, cher Saint-Georges de Boubélier; pour moi je vous jure que je le sais fort bien. Et d'abord c'est assez d'un Banville dans une littérature... puis, après avoir entendu l'exquis Gringoire, tâchez donc, Boubélier, d'écouter encore Glatigtiy !

N'importe ! Mendès aura son monument. Pourquoi '.as? Nous avons bien aeja ceitu aAiiadiid Siivestre I

UAMATEUB DE M. TÎEMY DE GOURMONT

M, de Gourmont est un critique littéraire averti, (l'un goût fin, de beaucoup de lecture ; il a le mot juste ; il sait le juste prix des œuvres et ne laisse jamais la convention guider son choix ni conseiller ses amours. La pensée n'est point chez lui le résultat dune contention, d'un effort ; comme dautres à la paresse il s'abandonne à la pensée et c'est comme en se jouant qu'il écrit ; sa phrase se développe d'un mouvement tout naturel, sans raidissement, sursaut, ni hâte. Ses pages sur Sainte-Beuve, Barrés, Lemaître, Brunetière, et sur tant d'autres, sont de forme et de saveur charmantes ; je viens de relire ce qu'il écrivait en 1903 sur Rostand ; même après Chantecler on n'a rien écrit de meilleur. — Ah ! s*il n'écrivait que cela !...

Je ne reprocherai point à M. de Gourmont de trop écrire ; sans doute n'écrirait-il pas avec autant d'aisance de bonnes pages, s'il n'en écrivait

quantité de moins bonnes ; le rôle d'un affable critique serait de ne signaler point ces dernières ; mais il en est, à côté, d'exécrables et qui marquent un propos si délibéré qu'on ne les peut plus passer sous silence. Je dois avouer du reste que, si M. de Gourmont me plaît lorsqu'il est bon, il ne me passionne vraiment que lorsqu'il devient détestable ; et je trouve à ses pires pages si singulière signification que c'est d'elles surtout que je prends souci de parler.

Equitable, un jugement ne m'apprend rien sur celui qui le porte, sinon que son esprit est clair et sain. L'excellence des jugements littéraires de M. de Gourmont nous garantit que ce solide esprit ne va pas déraisonner sans cause ; avec lui l'illogisme prend une éloquence d'aveu ; au moindre trébuchement il se livre, et plus il est capable de droiture, plus clairement ses écarts dénonceront sa passion. Je dis que c'est par là surtout qu'il m'intéresse, car précisément il se pique de ne se passionner jamais. Je reviendrai sur tous ces points. Rien de plus malaisé que de toucher le vif de cet esprit; il élude la prise. ; Une définition ne saurait le réduire : encyclopédiste attardé... c'est trop peu dire. Sans doute je lui vois assez volontiers la figure que ferait un d'Holbach ou un Helvétius parmi nous ; mais,

outre qu'il écrit bien mieux que ces messieurs, une compréhension plus subtile d'une époque plus décomposée le pousse à des dénis plus graves. Chez ceux-là je vois plus de naïveté, chez lui plus de résolution. N'importe ; il est de la même lignée.

On pourrait dire de lui ce que Carlyle dit de Voltaire: « Pour lui, en toutes choses, la première question est, non pas ce qui est vrai, mais ce qui est faux ; non pas ce qui est digne d être aimé, et maintenu fermement, et gravement pris à cœur, mais ce qui est à dédaigner, à tourner en dérision, et à jeter en plaisantant à la porte '. » Je retrouve également chez Gourmont cette fatale propension à taxer de sottise ou d'hypocrisie tout ce qui témoigne admiration, vénération ou piété ; dont mille exemples dans Voltaire ; je copie simplement, parce que je les crois peu connus, ces significatifs passages d'une lettre au père Bettinelli (mars 1761) :

< Je fais grand cas du courage avec lequel vous avez osé dire que le Dante était un fou et son ouvrage un monstre. » Et plus loin : « Je crois que, dans le fond, il (Algarotti) pense comme vous sur le Dante. Il est plaisant que, même sur ces bagatelles, un homme qui pense n'ose dire

1. Mouveana etMÛ de critique, traduct. Edmond Barthètomy. Marcure de France, p. 40.

son sentiment qn'à l'oreille de son amî. » D'où la conclusion ;« Ce monde est une pauvre mascarade. »

M. de Gourmont est décidément « un homme qui pense » ; et si, dernièrement^ il a pris coutume d'exposer sa pensée sous forme de dialogue miconfidentiel, mi-badin entre M. Delarue et M. Desmaisons, deux < amateurs » également peu distants l'un de l'autre et tous deux de lui-même, ce n'est point (il nous Ta prouvé maintes fois qu'il « n'ose dire » ouvertement son sentiment sur Dieu, les hommes et les choses ; mais bien parce qu'ainsi présentée sa pensée pourra paraître plus osée.

Avec la tournure d'esprit que voici, qui fut, avant et après Voltaire, colle de bien d'autres, il V a de grandes chances pour que la pensée la plus injurieuse paraisse aussitôt la plus vraie. Et comme elle découvrira toujours quelque faiblesse, quelque paresse ou quelque ignominie, hypocrite paraîtra celui qui refusera d'en convenir.

C'est par quoi M. de Gourmont se rattache aux Encyclopédistes ; il serait plus curieux, mais il est aussi moins aisé, de marquer par quoi M. de Gourmont en diffère. Je n'y parviendrai sans doute qu'incidemment.

Voltaire était soutenu par son époque ; voici

M. de Goormont trahi par la sienne ; on dirait qu'elle y met de la malice, et travaille à lui faire inventer une nouvelle forme de dépit. 11 écrivait en novembre 1895, non sans quelque solennité ; « Uessence d'une religion, ceU sa littérature. Or la littérature religieuse est morte. ^ Le Sagesse de Verlaine n'était qu'un accident, une de ces exceptions qui ne sont là que pour« confirmer la règle ». Mais depuis ! A la seule librairie du Mercure de France : Léon Bloy, Charles Guérin, le Francis Vielé-Griffm d\Amour Sacré, Paul Claudel, Francis Jammes... M. de Gourmont étant de la maison ne les peut ignorer ; bien plus, son excellent goût littéraire va le contraindre à reconnaître et l'importance et la beauté de leurs écrits si violemment, sciemment et triomphalement catholiques. N'y a-t-il pas de quoi se fâcher!... Mais M. de Gourmont fait professioii de no se fâcher jamais. Il écrira donc (15 juin 1909) faisant dialoguer ses bonshommes :

M. Desmaisons : Ah I que les religions sont laides. M. Delarue : Et sottes.

M. Uesmaisons : Et qu'elles nous inspirent mal. M. Delarue: Oui, nous avons dit bien des bêtises

Puis il tentera de se persuader que la vérité, toujours relative, n'est que ce que nous la faivins. Ici nou^ le vovons de reste.

Ah ! qu'il était loisible à Voltaire de ne comprendre point la Bible î Mais pour écrire aujourd'hui : « La ijarole de Dieu nest supportable quen musique », combien faut-il que M. de Gourmont soit musicien I

M. de Gounnont, à l'instar de Tencyclopédiste, ne comprend pas, n'admet pas, ne veut pas admettre que toute l'intelligeace ne soit pas du côté de la libre-pensée, toute la sottise du côté de la religion; que l'artiste ait besoin de loisir pour son œuvre et que rien n'occupe et ne fatigue l'esprit comme l'examen et le doute. Ou plutôt, il le comprend fort bien ; et je dis que c'est cela qui Tenrage. Le scepticisme est peut-être parfois le commencement de la sagesse ; mais c'est souvent la fin de l'art.

« Mais si nous disons tous les deux la même chose, ce n'est pas la peine de dialoguera » — De ses deux interchangeables amateurs, Gourmont ne prête à l'un que ce qui aide Fautre à dévider plus c^.isémenl sa pensée. Le lecteur n est jamais coincé entre les deux; mais, contraint de prendre le rôle de troisième interlocuteur, c^est à Desmaisons et à Delarue tout à la fois qu'il s'oppose ; les deux

Page 1