‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 13 sur 41 · Dialogue LXXXIV.(Le Gouvernement · texte numérisé non relu

Dialogue LXXXIV.(Le Gouvernement

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bonshommes se confondent dans son esprit et ne font qu'un avec M. de Gourmont — qui s^en donne à cœur joie, ne se fournissant à lui-même jamais de contradiction profonde, mais bien seulement cette légère opposition de surface qui Taide à faire triompher avec plus d'agrément sa pensée et qui semble lui octroyer plus de force en l'excitant à vaincre ce simulacre de résistance.

Ahîqu'enface de MM. Delarue et Desmaisons, je vois bien ce qu'un M. Dubois ou Deschamps ', ce qu'un M. Dupleinair devrait dire I

Delarue, Desmaisons, ce sont âmes sans paysages. Leur horizon s'arrête aux boites des bouquinistes du quai. Parfois je doute si peut-être ils n'auraient pris jamais possession de la vie que par les livres, connaissance des i)ays que par les cartes, et des sentiments, des passions, de tout ce qui fait battre le cœur plus fort ou plus vite, connaissance aucune — tant ils tranchent sur tout aisément. Ici la pensée n'est jamais chose palpitante et souffrante. Nietzsche, lorsqu'il ampute, s'ensanglante toujours les doigts ; on dirait que Gourmont n'opère que sur planches anatouiiques; c'est pourquoi « non dolet, Paete ». 11 n'est pas tant cruel qu'abstrait.

Mais ma mètaphere m'égare ; la pensée, dans

les écrits de M. de Gourmont ne se propose pas en objet : c'est un instrument assoupli qu'il incline et dirisre selon ses fins. — Je n'ose dire : selon son gré ; car il semble parfois que le contrôle exact et la libre disposition de cette pensée lui échappent. Sans doute M . de Gourmont estime-t-il qu'elle lui est docilement soumise ; c^est qu'il est soumis avec elle à deux passions que je vais dire.

Dès que plus rien en lui ne se rebiffe, l'être le plus mené peut se croire « libre-penseur ».

Deux passions, deux haines : celle du christianisme, celle de la pudeur. Si celle-ci n'était venue qu'en corolliire je ne la signalerais pas; mais je la sens antécédente — et j'aurais dit: initiale, si encore ne la pouvait-on réduire en quelques plus naïfs éléments.

La haine de la pudeur (qu'il appelle : invention chrétienne) lui a enseigné la haine du christianisme. La haine du christianisme lui a enseigné l'amour de la science, qui Ta beaucoup occupé ces dernières années. Mais je le soupçonne fort de n'aimer tant la science que pour détester mieux la religion; rien de contemplatif, de désintéressé, dans cet amour ; il ne voit dans la science qu'uue pourvoyeuse d'arguments. Préoccupé de faire pièce, tout lui sert et n'imnorte comment. Quand

il parle en liltérafeur, un goût certain, la connaissance du sujet rarrêteut sur la pente où, lorsqu'il commence à parler science, son esprit dévale aussitôt ; rien ne l'y retient plus, intuition ni compétence ; tous les raisonnements lui sont bons. Parfois il triche éperdument; Dans le plus « scientifique » de ses livres, la Physique de l'Amour — livre inspiré par l'obsédant souci d'assimiler l'amour de l'homme aux pariades animales — après avoir parlé de la fuite, devant le mâle, de la taupe femelle qui creuse, à mesure que le mâle s'avance, d'enchevêtrés tunnels où son persécuteur peut-être se perdra, Gourmont écrira sans rougir : « Quelle vierge humaine montra jamais une telle constance à garder sa vertu ? Et laquelle, seule dans la nuit d'un palais souterrain, userait ses mains à ouvrir les murs, toute sa force à fuir son amant?* — Cette frénésie antipudique Taveugle-t-elle? Plaisante-t-il? Ne recoÉtoaît-il point que les arguments sont pipés?

Volontiers c'est par intimidation qu'il procède. Il écrit : « Nous ne sommes plus aux temps naïfs du Darwinisme... » et ailleurs: « C est une plaisansanterie indigne (la survivance de certains organes inutilisés) à laquelle l'ostéologie s oppose absolument. Tous les zoologistes savent... etc.. // suffit au besoin de (quelques promenades à la galerie ostéologique du muséum pour se guérir de

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ces idées malsaines. > M. de Gourmont excelle dans ce que j'appellerai : le raisonnement par esbrouffe. Et Ton se demande dès lors pour quels peureux lecteurs il écrit. Je m'assure qu'il se trouve des gens qui se rangent de son avis par pure crainte — oui, crainte de n'être pas « nés malins ».

Cette peur d'être pris sans défense et sans vert, je consens qu'elle soit bien française. (Le Français est homme averti. On sait que « rien ne lui rafraîchit le sang comme d'avoir su éviter une sottise ». Avec M. de Gourmont on va même jusqu'au refroidissement.) Pourtant déjà Plutarque écrivait : « Quant aux risées et mocffueries des Epicuriens, il ne les fault point craindre > ; il ajoutait ; « Plutôt faudrait-il se mocquer de ceulx qui tisrent aux disputes des choses naturelles je ne sçai quelles images sourdes, aveugles et sans âmes. » Car, tandis que le royaume des cieux est promis à ces simples d^esprit dont ces Epicuriens se moquent, eux, que dupe la peur d'être dupe et la crainte de prendre pour lanternes des vessies, se refusent à reconnaître les lanternes, et savent à M. de Gourmont le plus grand gré de les leur bailler pour vessies. [1 faut convenir qu'il y apporte une espèce de résolution.

Echappe-t il lui-même à ce jeu ? Son esprit si subtil, tant amoureux du relatif, jamais à court de

pertinence, le prévient-il toujours à temps? l^'uitil, avant que ne se referme sur lui son piège malicieux ? A tant abuser le lecteur, s'amuse-t-il toujours ? Ne s'abuse-t-il pas un peu? Goupe-t-il dans ce qu'il avance ?...

Mais que vais-je ici supposer? — Non, non, vous le savez tout comme moi, Remy de Gounnont : les religions ne sont point « laides »; ni «sottes > ; mais bien ce qu'on en fait parfois, et surtout ce que vous en faites. Prenez garde à ce que dit Renan : « Beaucoup d'esprits délicats ainjr^nt mieux être croyants qu'incrédules de mauvais goût. » — Ah i de l'amour aussi vous avez fait quelque chose de joli!... Vessies ! vessies ! « Ce monde egi une pauvre mascarade. »

Je n'ai garde d*engager nne discussion sur 1« fond même du sujet, puisque je lis dans le dernier dialogue de vos dociles amateurs (1" mars 1910) :

M. DïîSMAisoNs : Au vrai que nous importe ! M. Delarue : Voilà le vrai mot de la situation I

Je me place sur votre terrain, ce terrain de mouvaate relativité dont vous vous faites une patrie; je conseas uq instant que toutes les vérités s'équivalent, et qu'aucune ne nous importe ; qu'il n'est conviction si urgente qui ne se puisse réduire

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à quelque question de convenance physiologique, et d'organique appropriation ; que rien ne chaut que le plaisir, et je dis : le plus immédiat... Que m'importe dès lors, à moi, que cette théorie soit vraie — si elle est laide, et ruineuse, et nocive pour l'œuvre d'art ! Pourquoi ? Gomment ? C'est ce que je tenterai d'expliquer, un autre jour, et peut» être avec vos roiiiaiiâ.

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