Prophète d'un art noureau », écrit Barrés
< Vhomme et la mer ; > le quatrième « s'pken » — deux des moins bonnes pièces du recueil. U écrira : « Je reconnais que Bon Juan aux enfers comme tableau, est très remarquable * ; ce Bon Juan précisément, que Banès voudrait enlever du volume oitant un autre poème, «je préviens, dit-il, que les cinq premières strophes, quoi(|ue bourrées âe chevilles et de propos insignifiants ou niais (je les soulignerai), sont d'une grande beauté intrinsèque, sont l'idée poétique bien saisie {aie) et quelquefois exprimée avec force». Il « confesse que la Charogne. ..d. de la fermeté, du coloris, une grande image, et admirablement placée..., et du mouvement (c'est M. Faguet qui souligne), un très beau mouvement » — « c'est peut-être la seule pièce de Baudelaire qui soit en marche >,déclare-t-il enfin, satisfait d'y retrouver de Téloquence. Combien n'en trouverait-il pas davantage dans les Odes de J.-B. Rousseau '
1. La plus grande nouveauté de son art, n'a-l-clle pas été précisément d'immobiliser ses poèmes, de les développer en profondeur!
« Je hais le mouvement», fera-t-il dire à la Beauté, Le retour périodique d'un même vers, de plusieurs vers, d'une strophe entière, dans nombre de ses plus beaux poèmes aurait dû, semble-t il, renseigner M. Façuet sur ce que cette extraordinaire absence d'agitation, qu'il dénonce, gardait de volontaire et de prémédité. V. Mœsla et Errabunda, le Balcon Réversibilité, le Beau Navire, l'Invitation aa Voyage le Je f d'eau, etc.
Et, dès lors, je veux croire que lorsqu'il cite, choisissant, de tout le livre, les pièces les moins bien venues et qui tiennent dans l'œuvre de Baudelaire à peu près la place que les tierces rimes du Romancero tiennent dans les Trophées, — je voudrais croire que c'est sans maligne intention et simplement parce qu'il n'est pas sensible à la beauté des pièces voisines ; mais pourquoi le peu, le médiocre qu'il cite, encore le cite-t-il si mal?
Pourquoi, dans la pièce sans titre où il ne sait voir que « platitude..., chevilles..., image d'une impropriété blessante >. (Il fait le compte de tout cela; et malheureusement pour Baudelaire les « beautés » de ses poèmes sont de nature telle qu'on ne les peut jamais numéroter), pourquoi intervertir Tordre des vers de manière que la suite en devienne complètement incompréhensible ? Je veux bien qu'il ne l'ait pas fait exprès ; n'empêche que c'est fâcheux.
Pourquoi, citant avec complaisance la décevante pièce intitulée Confession, et y critiquant deux vers:
€ Une note plaintive, une note bizarre S'échappe tout en chancelant. »
pourquoi met-il un point après < chancelant », ce qui fausse complètement le rythme, dénature le
sens de la phrase et permet d'écrire « Une note qin s'échappe en chancelant! comme la métaphore est tirée, pénible, insensible aux yeux » (c'est M. Faguet qui souligne) ; un point, quand Baudelaire n*a pas même mis une virgule, et que voici la phrase rétablie, présentant une métaphore qu'on peut n'approuver point, mais qui n'est tout de même pas si insensible aux yeux que M. Faguet se plaît à le dire :
... en chancelant Comme une enfant chétive, etc..
Je veux bien que M. Faguet n'ait pas vu que la phrase continuait, comme, en général, je préfère croire qu'il a peu lu et mal lu Baudelaire ; mais tout de même, quand on critique aussi âprement, comptant les fautes sur ses doigts, une citation fausse, et dont on tire des conclusions, encore une fois c'est fâcheux.
« Si Baudelaire en valait la peine » (le mot est de Brunetière).s ins doute il eût fait attention.
Quant au Balcon, à la Chevelure, au Jet cl'rnu^ à l'Invitation au Voyage, olu « magnifi({up » Cré^ puscule du matin (lépithète est de M. Bourget), etc., M. Faguet n*en parle même pas ; et je préfère qu'il ignore ces poèmes, car je me chagrinerais à penser que, s'il les avait lus, même en
ne les aimant pas *, il n'ait pas du moins senti, pressenti, qu'il y avait là quelque chose de plus que dans Hégésippe Moreau par exemple (c'est lui qui me propose ce nom), quelque chose d'inquiétant, quelque chose de louche — quelque chose de musical.
Musical l veuille ce mot, ici, n'exprimer point seulement la caresse fluide ou le choc harmonieux des sonorités verbales par où le vers peut plaire même à l'étranger musicien qui n'en comprendrait pas le sens ; mais aussi bien ce choix certain de l'expression, dicté non plus seulement par la logique, et qui échappe à la logique, par quoi le poète-musicien arrive à fixer, aussi exactement que le ferait une définition, l'émotion essentiellement indéfinissable :
Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets.
— Mais le vert paradis des amours enfantines,
L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs, Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ? Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs, El l'animer encore d'une voix argentine, L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
1. « La critique commence à ceci : comprendre ce qu'on n'aime pas », dit-il en fin d'article, comme s'il avait tout de mdme compris Baudelaire!
PRÉTEXTEâ ^^'
Je cite cette suite de vers, parce qu'ils sont peut-être un peu moins célèbres que telle autre suite plus belle encore, de la Chevelure, ou du Balcon par exemple - et qu'ils me p-iraissent signifi-alifs M. Faguet pourrail sans .Inut.' juinrp, à 1 ex-eption du mot « parfumé *. I.< s»io|»l)<' précédente et surtout daJis ceiie-ci ie truiaicme vers :
Comme vous êtes loin, paradis parfumé, Où sous un clair azur tout n'est qu'amoar et joie, Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé, Où dans la volupté pure le cœur se noie ; Gomme vous êtes loin, paradis parfumé l
parce que tout peut à peu près s'y expliquer ; mais les deux dernières strophes, celles que je citais d'abord î Pourquoi ces « brocs de vin > ? pourquoi < furtifs » ? demaudera-t-il, et nous ne saurons quoi lui répondre. Puis il dira : il fallait animer avec une voix ; on ne rappelle pas le paradis on se rappelle le paradis ; avec les brocs de vin est une cheville ; il f iUait : les brocs de vin, pour continuer l'énumération ; Chine est nus là pour la rime ; une, deux, trois, quatre, cinq fautes 1 Brunetière écrivait déjà : * Cet homme fut doué du génie même de la faiblesse et de l'impropriété de 1 expression l » et ailleurs : - Que veut-on ici que j'admire? > et ailleurs encore : Sommes-nous obligés de comprendre?)» — Mais
non l mais non ; nous n'y sommes pas obligés l Non plus que nous ne le sommes, heureusement, d'approuver ici Brunetière. Il est certain que la poésie de Baudelaire, et c'est là précisément ce qui fait sa puissance, sait quêter du lecteur une gorte de connivence, qu'elle l'invite à la collaboration. L'apparente impropriété des termes, qui irritera tant certains critiques, cette savante imprécision dont Racine déjà usait en maître, et dont Verlaine fera une des conditions de la poésie ;
....surtout ne va pas
Choisir tes mots sans quelque méprise...
cet espacement, ce laps entre l'image et l'idée, entre le mot et la chose, est précisément le lieu que l'émotion poétique va pouvoir venir habiter. Et si rien n'est plus compromettant que cette permission de ne plus parler net, c'est bien précisé*ment parce que, seul, le vrai poète y réussit.
Impropriété ? — Gomment expliquer dès lors que dans les bonnes pièces de Baudelaire (et celle-ci sont plus nombreuses qu'il ne paraît d'abord), cherche-t-on à remplacer un seul mot, l'harmonie tout entière du vers et de la strophe, le son du poème entier parfois, n'est plus que celui d'une belle cloche fêlée.
PREfLXTBS
« Vous ne semblez pas encore vous être rendu compte, — disait, en corrigeant un devoir de philusophie, M. Lyon, mon professeur, — qu'il y a dans la langue certains mots qui sont faits pour aller ensemble ! > Baudelaire ne peut soulîrir les locutions toutes faites, les métaphores prévues ; il se plaît même souvent à désorienter le lecteur par un rapport dont on ne reconnaîtra pas d'abord l'exactitude et, préférant aristocratiquement l'étrange au banal, il estimera qu'une association d'images et de mots est parfaite, non point lorsqu'elle peut servir toujours, mais au contraire quand elle ne peut servir qu'une fois.
J'ai gardé pour la fin la première accusation de Tarticle ; non point qu'elle m'embarrasse beaucoup, car je ne me propose point d'y contredire ; je prétends l'accepter au contraire, en reconnaître la justesse, estimant que c'est dans ce grief même, qui devient louange à mes yeux, qu'il faut chercher la secrète vertu de Baudelaire ; € Il n'a quasi aucune imagination. »
Déjà Barrés écrivait : « Sur le travail Baudelaire peinait... Après tant de veilles, l'oeuvre de cet acharné est courte. » Il est vrai qu'il ajoutait déjà, judicieusement : « Chez lui le moindre vo-
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cn])le trahit l'eiTort par où il atteignit si haut. * » Une phrase de Brunetière va nous aider encore ddvaal ige : « C'est qu'aussi bien le pauvre diable Q'a,vait rien ou presque rien du poète... Le mouve iieut, l'imaginatioa lui manquent. » Et je 11' li gcirde de pr<jtester. Accordons que mouvement et imagination lui manquent ; qu'il ait dû s'en passer plutôt que voulu s'en passer, peu m'importe si ie résultat poétique est le même. Il est dès lors permis de se demander, puisque voici tout de même les Fleurs du Mal, si c est bien essentiellement l'imagination qui fait le poète ; ou, puisqu'il plaît décidément à MM. Faguet et Brunetière de n'appeler poésie qu'un certain développement oratoire versifié, s'il ne sied pas de saluer en Baudelaire autre chose et plus qu'un poète : le premier artiste en poésie.
« L'imagination imite ; c'est l'esprit critique qui crée '. » Cet aphorisme d'Oscar Wilde, où
1. Le nom de Mallarmé serait, ici, aussi bien à sa place que celui de Baudelaire.
! 2. «Je rassemble en une phrasel'idée un peu éparse au cours du premier dialogue de « GriLic as artisl », dans Intentions — dont voici quelques passages significatifs : — IL en est, il eu a été toujours ainsi. Nous inclinons parfois à penser queles voix qui résonnaient à laurore de la poésie étaient plus fraîches, olus simples, lAus naturelles que les nôtres et que l'univers, tel que le contemplaient et le parcouraient les poètes d'alors, ponvait, grâce à une vertu poétique particulière, passer en chant presque sans modification... Nous ne faisons là quai-
certains esprits, superticiels ou prévenus, ne consentiront à voir qu'un paradoxe, éclaire une vérité profonde ; il nous explique, dans le cas particulier de Baudelaire, comment cette raréfaction de l'imfijïination Ta servi, le contraignant à ne jamais te lir quitte son infelligence — d'une si précise vigueur, et toujours appliquée à même une chair si sensible — son sens critique, d'une si scrupuleuse et tenace fidélité.
Baudelaire était avec Stendhal la plus admirable intelligence critique de son époque. Que vaut le romantisme auprès de ces deux inventeurs?
Or Stendhal, lui aussi, fut complètement méconnu par Brunetière : (et aucun de ces deux grands noms ne figure dans le xix' siècle de M. Faguet.)
Je ressens pour Brunetière parfois presque de l'admiration ; il m'intéresse, me passionne souvent, par sa rigueur têtue, par ses exclusions, ses incompréhensions, ses haines plus amusantes
tribuer aux antres âges ce que nous désirons, on croyons déêirer pour le nôtre Notre sens historique est en défaut. Tout siècle qui produit de la poésit, si lointain soit-il, est un siècle artificiel (inutile de faire observer que je ne cite qu'une traduction ; que le moi artificiel n'est point pris ici dans un sens défavorable et s'oppose plus à spontané qu'à naturel) et l'œuvre qui nous parait la plus naturelle et comme un produit spontané de son époque est toujours le rénultat d'un conscient effort. Croyez-moi : il n'y a pas de bel art sans conscience, et conscience et esprit critique ne font qu'an. »
que ses amours ; par ses amours enfin, si bien placées. Sa langue enveloppante se noue autour du sujet et de ses dépendances, comme l'infini serpent de bronze autour de la famille Laocoon. Il n'est pas toujours dépourvu d'une certaine grâce guindée qu'un bizarre sourire revêche vient éclairer de-ci de-là; mais lorsqu'il écrit: « Quand Baudelaire n'était pas malade, ©u plus exactement quand sa maladie lui donnait du relâche, assez semblable alors à tout le monde, il écrivait ses Salons, qui ne valaient en leur genre ni plus ni moins que tant d'autres » — il atteint presque à la légèreté.
Avec à peine un peu moins d^impertinence M. Faguet écrira : « Gomme traducteur, tout le monde s'accorde à trouver qu'il est de tout premier rang ; comme faiseur d'articles (littéraires, artistiques, salons), il est simplement un homme qui écrit dans une très bonne langue. > Voici qui semble mal s'accorder avec les accusations de toui à Theure : « Baudelaire est souvent très mauvais écrivain » — mais qui ne nous satisfait pas davantage pour cela :car Baudelaire a proprement crét la critique d'art moderne.
Cependant, lorsque je parle de critique^ on s bien compris qu'il s'agit de celle qu'on applique non point tant à l'œuvre d'autrui, qu^à soi-même € Sans Tesprit critique, écrit Wilde, il n'y a au-
cune création artistique digne de ce nom. Vous parliez tout à Fheure de ce fin esprit de choix, de ce délicat instinct de sélection, avec lequel l'artiste crée la vie pour nous et lui donne une perfection momentanée. Cet esprit de choix, ce subtil tact d'omission n'est rien autre que la faculté de critique sous un de ses aspects les plus caractéristiques, et celui qui ne la possède pas ne peut rien créer en art. »
C'est cet immanent sens critique par quoi Baudelaire se sépare si nettement de l'école romantique, à son insu du reste ^, et, tout comme Stendhal, croyant représenter Je romantisme, s'y oppose — ou du moins, en en repoussant la rhétorique et l'utopique convenu, n'en garde plus que la frémissante conscience de sa modernité,
A quel point faut-il avoir mal compris Baudelaire pour lui reprocher précisément rhétorique et déclamation ! Si parfois, dans les Fleurs du Mal, on retrouve de l'une et de l'autre, Tépoque en est responsable. Rien de plus étranger à Baudelaire, à l'art de Baudelaire, que l'amplification inutile du geste et que le gonflement de la voix.
1. « L'imagination, cette reine des facultés», dira-t il. i Curiosités esthétiques, p. 227.")
Certains, qui ne l'ont pas compris, peuvent êtro . choques d'autant plus par une emphase subite et | rare ; nous la louerons au contraire pour ceci : elle j n'est pas sincère — et c'est ce qui permet au reste i de l'être si profondément. !
« Le premier, dit excellemment Laforgue, il se ^ raconta sur un mode modéré de confessionnal et ne prit pas l'air inspiré. » Et c'est pourquoi sans doute, à peu près seul de son époque, Baudelaire mérite de n'être point touché par ce vent de défaveur qui souffle aujourd'hui contre le romantisme. C'est aussi par là qu'il s'apparente assez étroitement à Racine ; le choix des mots chez baudelaire peut être plus inquiet et de prétention plue subtile : je dis que le ton de la voix est le même ; au lieu de donner à leur souffle, à la manière de Corneille ou de Hugo, le plus de sonorité possible, l'un et l'autre parlent à mi-voix ; ie sorte que nous les écoutons longuement.
« C'est par les Fleurs du Mal, peut-être, que nous reviendrons à la grande tradition classique, appropriée sans doute à l'esprit moderne, mais dédaigneuse des viles couleurs éclatantes et de toutes les sauvageries plastiques, convaincue que l'intellectuel s'honore d'être discret, et rêvant d'exprimer en termes clairs et nuancés des choses obscures et toutes les subtilités intimes >,écri-
▼ait barrés en 1884. Je prcTèro lais'^er dire cela à M. Faguet par Barrés ; mais, tout ' n n'aimant guère les« choses obscures > et les « subtilités intimes >, je pense à part moi que Barrés n'a jamais rien écrit de plus perspicace.
JOUBNAL SANS DATES
Je me propose d'inscrire dans ce carnet le compte de mes journées. C'est mon livre de bord. A plusieurs reprises déjà j'ai tenu semblable registre ; mais je le tenais pour moi seul. J'ai promis celui-ci à la Nouvelle Revue Française. Puisse, au pressentiment des regards du lecteur, nja pensée ne pas trop se contrefaire.
Salon d'Autom»e. Courte promenade dans les salles du premier, en remâchant la phrase de Spinoza : « En toute chose l'excellent est autant difficile que rare. » De salle en salle que d'infatuationSjde suffisances îet que Ton sent tristement, devant ce minimum d'exigence, que le problème de l'oeuvre d'art, c'est qu'elle soit de plus en plus particulière à mesure qu'elle devienne de plus en plus parfaite. Combien de ces artistes dont Tim-
perfection seule est « personnelle » et qui, forcés de i3ousser l'œuvre plus avant, l'amèneraient à rinsigaifiance.
Paul Laurens me disait naguère, parlant d'ïngres: « C'est par sa perfection qu'une œuvre de lui se distingue d'une œuvre de ses disciples. Avant que d'être parachevée elle pourrait presque aussi bien être d'un autre. Elle prétend rester banale jusqu'à l'avant-dernier instant ; ne s'affirme enfin personnelle que s'il y porte sa magistrale dernière main., »
Je crains bien queM.Lasserren'apprennejamais plus combien j'aimais son « Romantisme > 1 Après ce livre on pouvait espérer de lui une saine, alerte et très judicieuse critique. Mais le voici tout d'un côté ; il verse. C'est un écrivain de parti. Il pouvait être tout Français; il devient d'intérêt local.
J'appelle critique de parti, celui qui juge l'étoffe non à sa qualité mais à sa couleur. (Peu m'importe du reste qu'il préfère ou le blanc ou le rouge), fout ce qu'on peut souhaiter de mieux pour lui, dès lors, c'est qu'il soit bête, et qu'il n'ait point à malmener un assez bon goût naturel. Hélas pour lui ! M. Lasserre n'est point bête ; c'est pourquoi il deviendra sophiste et rhéteur*
JOUR.'tAL SANS DATES 161
Désormais, quelque livre qu'on lui propose, d'avance je me doute de tout ce que M. Lasserreen dira. Lui aussi l Son opinion est faite avant qu'il ait ouvert le livre ; il s'apprête et se force à lui trouver plus ou moins de valeur selon la courbe du nez de l'auteur.
Combien dans la balance d'un esprit sain pèsent plus que leurs outrances concertées ces deux paragraphes de Darwin, impartial observateur et désireux simplement de voir vrai ; elles se lisent dans son Journal de Voyage — ces Messieurs de V Action Française le connaissent-ils? Non sans doute puisqu'ils ne savent pas l'étranger:
La parfaite égalité qui règne chez les individus composant les tribus fuégienncs* retardera pendant longtemps leur civilisation. Il en est, pour les races humaines, de môme que pour les animaux que leur instinct pousse à vivre en société ; ils sont plus propres AU progrès s^ils obéissent à un chef. Que ce soit une cause ou un effet, les peuples les pins civilisés ont toujours le gouvernement le plus artificiel. Les habitants d'Otahiti, par exemple, étaient gouvernés par des rois héréditaires à l'époque de leur découverte et ils avaient atteint un bien plus haut degré
l.< Actuellement, si on donne une pièce d'étoffe à l'un d'eux il la déchire en morceaux et chacun en a sa part; aucun individu ne peut devenir plus ricb» que sou voisin t, dit-il plus loin.
de civilisation qu'une autre branche du même peuple, les Néo Zéiaiidais, qui, bien qu'ayant fait de grands progiès parce qu'ils avaient été forcés de s'occuper d'agriculture, étaient républicains dans le sens le plus absolu du terme. Il semble impossible que l'état politique de la Terre du Feu puisse s'améliorer tant qu'il n'aura pas surgi un chef quelconque, armé d'un pouvoir suffisant pour assurer la possession des progrès acquis.
Je sens si bien que si vous aviez observé le contraire, vous l'auriez écrit tout de même, ô grand homme de bonne foiî
A rOdéon : la Bigote de Jules Renard. Je croyais jusqu'à ces derniers temps mon admiration pour Renard sans bornes ; il me les a fait, ce soir, sentir assez durement.
Trépignements du public à chaque flèche anticléricale. C'était à donner envie de se plonger dans de l'eau bénite.
Avec quelles délices je relis ce matin Poil de Carotte et Monsieur Vernet *.
1. V. à la fin du volume une lettre de M. Jules Renard en réponee à ces lignes, et une réponse à la lettre de Jules Renard.
Saint-Evremond — que je fréquente volontiers, — vient d'être servi, découpé par M. de Gourmont,aa Mercure. Je veux croire que le choix de ces Meilleures Pages est bon ;à peine ai-je encore ouvert le livre; mais voici qui soulève mes craintes;
Pourquoi, dans les indications bibliographiques données en coda du volume, signaler le « Sainte- Beuve : Causeries du Lundi, Tome IV > — où Tarticle sur Ninon de Lenclos ne touche qu'incidemment notre homme, et ne pas mentionner l'important article du Tome XIII des Nouveaux Lundis, consacré tout entier à Saint-Evremond ?
Pourquoi signaler VEloge de Saint-Evremona de Gilbert, et passer sous silence celui de Gidel ? Ces deux éloges, ayant obtenu ex -aequo le prix de TAcadémie Française, méritaient d'être mentionnés concurremment. Sainte-Beuve du reste ne cache pas sa préférence pour celui de Gidel.
Pourquoi, semblant publier toute la correspondance entre Ninon et Saint-Evremond (du moins toute celle qu'on possède encore), n'avoir pas été rechercher la lettre de Ninon que Sainte-Beuve, précisément dans l'article mentionné par le Mercure, cite en partie et signale comme intéressante? 11 indique pourtant où la trouver.
Sans doute, à côté du portrait de Saint-Evremond par Merlet, les éditeurs eussent-ils donné
celui, si fin et juste, de Sainte-Beuve, si Tarticle en question ne leur avait pas échappé :
Ses passions, — c'est trop dire, — mais ses goûts et sa raison ont, de tout temps, fait bon ménage en lui... Il a su se passer, en tout genre, de l'orage et du Loiirment. Lui-même a raconté avec sincérité comment il en vint à se guérir peu à peu de la soif de trop connaître. Il n'a eu à traverser aucune des grandes ou des belles folies qui transportent une âme, ne fût-ce qu'aune heure sublime de la jeunesse...
Au point de vue littéraire, il a nui à Saint-Evreraond qu'il en fût ainsi. 11 écrit avec délicatesse, souvent avec recherche et manière, toujours avec esprit ; mais il ne grave rien, il ne creuse pas, il n'enfonce pas. La mémoire n'emporte aucun de ses traits en le quittant.
Et plus loin :
Nul mieux que lui n*est apte à nous faire bien comprendre ce qu'était l'exquise culture dans les hautes classes de la société et pour quelques esprits d'élite, à cette date heureuse et si vite enfuie, où un reste de liberté et même de licence se composait déjà avec une régularité non encore excessive. L'arrestation de Fouquet nous donne la dernière limite. A partir de là, le niveau passa et s'étendit sur tout, sur les caractères comme sur les choses.
N'est-ce pas là du meilleur Sainte-Beuve?
En tête du volume un portrait gravé de Samt- Evremoad... Il faut savoir que Saint-Evremond était gratifié d'une loupe au front, entre les deux sourcils, une sorte de cicer énorme, dont il avait pris gaiement son parti Quand on tâchait à le rappeler en France : «Les Anglais, répondait-il, se sont habitués à ma loupe »... 11 est vraiment fâcheux que, sur ce portrait du Mercure, on ne la voie point ; habitué que j'étais, tout comme les Anglais, à sa loupe, je souffre de ne plus la voir. Or elle était sur la gravure ; mais, m'explique Van Bever, à qui je m'en plains : « elle est tom- -)oe au tirage. > .le conseille de la remettre à l;i fin du volume, en erratum.
J'aimerais France avec plus d'abandon si certains imprudents n'en voulaient faire un écrivain considérable. Alors je m'interroge. Je crains de n'avoir pas été juste ; je reprends la Vie littéraire, le Jardin d'Épiciwe surtout où se oonfie le plus immédiatement sa peiisée. Je lis c^la phrase à laquelle j'applaudis :
Une chose surtout donne de Tattrait à la pensée des hommes : c'est rinquiétuJe. Un esprit qui n'est point anxieux m'irrite et m'ennuie
Je songe au mot de Goethe ;
Le tremblement * est le meilleur de l'homme. Hélas l précisément... et j'ai beau m'y prêter... Je ne sens point le tremblement de France ; je lis France sans tremblement.
Il est disert, fin, élégant. C'est le triomphe de Teuphémisme. Mais il reste sans inquiétude ; on