Das Schaudern
l'épuisé du premier coup. Je ne crois pas beaucoup à la survie de ceux sur qui d'abord tout le monde s'entend. Je doute fort que nos petits-enfants, rouvrant ses livres, y trouvent plus et mieux à lire que ce que nous y aurons lu, et qu'ils puissent nous accuser de ne l'avoir pas bien compris» Il ne précède pas notre pensée.
Du moins l'explique-t-il. C'est de cela que ses lecteurs lui savent gré. On se flatte à Taimer — à se dire : que oela est joli l c'est tout de même ainsi que je pensais.
France est de bonne compagnie. Il se soucie toujours des autres, et n'attache sans doute pas graad prix à ce qu'il ne peut pas leur montrer, Du reste, je le soupçonne de n'exister pas beaucoup, en retrait de ce qu'il nous montre. Il est tout en conversation, en rapports. Ceux qu'il fréquente lui savent gré d'être introduits d'abord dans le salon et dans le cabinet d'étude ', ce sont des pièces de plain-pied.
Il écrit et fort justement ;
« Tout ce qui ne vaut que par ta nouveauté de tour et par un certain goût (Tart vieillit vite. » — Mais ailleurs : « Je dirai que, s* il ni! y a pas proprement de style simple il y a des styles qui paraissent simples et que cest précisément à ceux-là que semblent attachés la jeunesse et la durée. » (Le
Jardin cTÉpicure, p. 107.) Ce en quoi je crois qu'il se trompe, et dénonce au contraire incidemment le défaut de son propre style, et sa promesse de vieiUissure.
L*exigence de la sincérité entraîne toujours (et en peinture et en musique également) certaine contention de style, de métier, qui forcément doit paraître tout d'abord préciosité, recherche, artifice même — simplement à ne pas verser dans le convenu. Je ne sache pas qu'un seul grand styliste (en littérature, en peinture ou en musique) ait échappé à cette accusation première. Leur « bien écrire > est toujours tenu d'abord pour une recherche assez vaine, par tous ceux qui n*aiment pas être dérangés dans leurs liabitudes d'œil, d'oreille et de pensée. Et cette accusation, au bout de peu de temps, doit paraître incompréhensible, tant, en fin de compte, leur naturel prévaut.
Certes, je ne prétends pas que toute préciosité d'art soit sincère ; mais bien que la sincérité profonde exige une manière nouvelle et qui paraît d'abord préciosité.
Il est possible que cette pièce de Giacosa soit fort belle. U Illustration Yieni de la publier; je
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l'ai 'là ; je la prends, la reprends ; je m ofTopce eu vain d la lire ; les cinquante mille personnes qui la lisent par-dessus mon épaule aujourd'hui, m'en rendent la lecture impossible ; c'est déjà cette gêne que j'éprouve si lort au théâtre : je ne sens rien de vrai^ que seul. Et c'est peut-être aussi pourquoi j'ai si grand'peur de 1 éloquence. Je n'écoute un auteur que lorsqu'il pourrait me dire : «J'ai versé telle larme pour toi. »
Et puis, cette pièce, il me semble qu'on Ta fort bien comprise. J'ai ce travers de ne croire qu'aux œuvres qu'on ne comprend pas bien d'abord, qui ne se livrent pas sans réticence et sans pudeur. On n'obtient rien d'exquis sans effort : j'aime que l'œuvre se défende, qu'elle exige du lecteur ou du spectateur cet effort par quoi il obtiendra sa joie parfaite.
Toutes les grandes œuvres d'art sont d'.isscz difficile accès. Le lecteur qui les croit aisées, c'est qu'il n'a pas su pénétrer au cœur de l'œuvre. Ce cœur mystérieux, nul besoin d'obscurité pour le défendre contre une approche trop effrontée ; la clarté y suffit aussi bien. La très grande clarté, comme il advient souvent pour nos plus belles œuvres françaises, de Rameau, de Molière ou de Poussin, est, pour défendre une œuvre, la plus spécieuse ceinture ; on en rient à douter qu'il y ait là quelque secret; il semble
qu'on en touclie le fond d'abord. Mais on rpvîeni dix ans après et l'on entre plus avant encore.
C'est pour les mêmes raisons que la langue française paraît d'abord enfantinement facile à apprendre, puis difficile de plus en plus, à mesure qu'on l'entend mieux.
Après tout, cette pièce de Giacosa, peut-être la critique ne l'a-t-elle pas si bien comprise... mais comment ne pas s'irriter un peu en Tentendanl louer d'être « de l'Ibsen » — mais « de l'Ibsen qui serait clair >.
Avant de repartir pour l'Australie, où il dirige des cultures, Paul Wenz est venu me revoir. 11 y a quinze ans, à son avant-dernier passage en Europe, je ne l'avais vu qu'un instant ; nos derniers souvenirs communs remontent à plus loin encore; souvenirs de classe, souvenirs enfantins. J'étais pensionnaire avec lui dans la maison de Sainte-Beuve; il ne songeait déjà qu'à partir. Il s'est d'abord fait colon en Afrique, mais les fonctionnaires algériens rebutèrent tous ses efforts. A présent il est installé entre Sydney et Meù bourne ; il a fait quatre fois le tour du monde, mais ce qu'il a vu lui paraît peu en regard de ce'
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qu'il veut voir encore. Je contemple avec admiration ce colosse superbe, sous qui tous les fauteuils semblent plier. Son visage puissant exprime une énergie calme et douce ; il est beau tout entier. Il me parle longuement de ces pays où peut-être je n'irai qu'en rêve, où pourtant il m'affirme qu'il n'est pas difficile d'aller... Eh I non, je le sais bien I le difficile n'est que de partir ; on n'a qu'à se laisser porter. Mais comme elle tient après nous, notre amarre ! et que les dérisoires efîorts que je fais pour rallonger un peu sont lassants. Il parle de Java, de Pékin, des silences profonds dans les forêts de la Nouvelle-Zélande ; et, dans l'île du Pacifique, de la tombe de Stevenson. Il parle de sa ferme aux pacages immenses où des eucalyptus géants se dressent, isolés, arbres abandonnés, en ruine, dont l'intérieur pourri forme cheminée jusqu'au ciel; pour fêter Farrivée d'un ami on en sacrifie quelques-uns qu'on allume ; il parle do la sauvage étrangeté, dans la nuit vaste, de ces torches immenses. Il m'invite à l'aller retrouver là-bas.
Je songe, après qu'il m'a quitté, je songe longuement à Sindbad, à Grusoé, à Rimbaud, à ceux au cœur de qui Dieu attache cet instinct nomade, cet amour inquiet, impatient du convenu, toujours en quête d'aventure, et ce besoin d'aération — comme il attache un aileron léger pour
l'essor, à ceptaines graines qui quitteront le sol natal et que le premier souffle emportera... Et tristement, sagement, je me répète les paroles du Coran que, dans les Mille nuits et une nuit, À cite à son fils, pour le dissuader de partir, le J syndic, père de Grain de Beauté :
— Heureux l'homme qui se nourrit des fruits de sa terre et trouve en son pays même la satisfaction de sa vie.
A propos d'un article sur la Porte Étroite,
Héroïsme gratuit, oui sans doute. Alissa, je me souviens, si sensible et qui ne retenait pas ses larmes au départ d'un ami que pourtant elle devait bientôt revoir, Alissa restait les yeux secs à l'instant de quitter Jérôme ; non par grand raidissement intérieur ; mais parce que tout ce qui se rattachait à Jérôme restait pour elle entaché de vertu. La pensée de son amant appelait chez eUe, immédiatement, une sorte de sursaut d'héroïsme, non volontaire, inconscient presque, irrésistible et spontané.
Héroïsme absolument inutile.
C'est ce même pli, c'est ce même penchant de l'âme, très essentiellement français, contre lequel déjà Bossuet mettait en garde le grand Dauphin:
€ Les maximes du faux honneur, qui ont fait périr tant de monde parmi nous »... disait-il ; et il louait à rencontre les Romains de ce qu' « ils ne se sont jamais exposés quavec précaution, et lorsqu'un grand besoin le demandait ».
« On n'attendait rien de bon, continue-t-il, d'un général qui ne savait pas connaître le soin quil devait avoir de conserver sa personne, et on réservait pour le vrai service les actions d'une hardiesse extraordinaire. » Et plus loin« ... il n'y avait rien de plus hardi, ni tout ensemble de plus ménagé qu étaient les armées romaines. >
— C'est de cette particularité de l'âme française que plus tard, à ne le prendre que par le côté tout extérieur et de parade (toujours plus aisément compris), M. Rostand saura façonner son «panache ».
...« Un peu frisé », disait-il dans son discours à l'Académie. Je ne disconviens pas qu'il en va de même dans le caractère de mon héroïne ; et c'est ce qu'a fort bien observé le critique du Times en faisant d^Alisaa une arrière-cousine de M''* de Scudéry.
On connaît le mot ciiarmant de Ninon à la reine Christine : « Les Précieuses, lui expii(]uaiLelle, ce sont les jansénistes de l'amour, >
in
J'admire cette constante présence de l'esprit charmant de Stendhal. Oui : présence desprit ; qui donc osa le premier cet heureux mariage de mots ? On voudrait l'inventer pour Stendhal. Il n'est jamais à court de lui-même et ne se fait jamais défaut. Je sais bien que, par contre, cette égalité de l'esprit luirefiise les sublimes sursauts du lyrisme ; mais mon esprit ne me suggère cela que pour excuse de n'être pas plus égal.
Nul désir d'arriver à la fin de ce livre. (Le Journal,) Je n'aime pas rester longtemps avec Beyle ; mais je n'aime pas rester longtemps sans lui. Gomme il m'eût irrité parlant beaux - arts I comme il m'eût irrité parlant femmes ! et parlant de luimême, encore plus !... A dire vrai je siiis heureux de ne le pouvoir plus connaître que par ses livres ; mais combien je me plais à le connaître ainsi !
Encore quelque trente ans de recul, il rentrera dans le xviir siècle, comme on voit, en voyage,
une montagne isolée rentrer, à mesure qu'on s'en éloigne, dans la chaîne qui Tadosse, et s'y confondre. Il est de même formation géologique ; mais tout différemment accidenté ; et de végétation italienne... Un mauvais écrivain traînerait plus loin celte image.
Déposition des experts au procès de M— Steinheil. Le soir, ma cuisinière me demande si Ton a beaucoup déposé contre elle. Une déposition non tendancieuse cesse d'avoir un se7is pour le public. De même au théâtre et dans le roman : le sens du drame c'est sa direction. Être impartial c'est « ne pas savoir ce que Ton veut dire » ; le public ne remarquant point ou n'admettant point de départ entre vouloir dire et vouloir prouver.
Remarquable article de Miurras sur le protestantisme (Action Française du 4 novembre), inutile de le reproduire ici; on l'a cité partout.
Précisément je venais d'achever la lecture de la Catherine de Médicif^ de Balzac, dont cet article découle aussitôt. Je sais le plus grand gré à Louis
Rouart de m'avoir engagé à lire ce livre, mais... l'a-t-il lu ? A l'air un peu farouche et confus qu'il prenait à me le conseiller, à l'assombrissement de son regard et de sa voix, j'y pressentais une apologie de la raison d'Etat, de l'arbitraire ; en Tespèce : une apologie de la Saint-Barthélémy — bref mon arrêt de mort. J'ai presque été déçu. J'ai relevé tout au long du volume les passages oii il est fait allusion à cette opération politique. Je vais les citer tous. Je copierai également d'autres passages de ce livre trop peu connu; livre inégal, mais plus que souvent admirable, un des plus intelligents que Balzac ait écrits :
Pour eux, sujet et libre sont en politique deux termes qui se contredisaient, de même que des citoyens tous égaux constitue un non-sens que la nature dément à toute heure. Reconnaître la nécessité d'une religion, la nécessité du pouvoir, et laisser aux sujets le droit de nier la religion, d'en attaquer le culte, de s'opposer à l'exercice du pouvoir par l'expression publique, commerciale et communiquée de la pensée, est une impossibilité que ne voulaient point les catholiques du xvi« siècle. (p. ÏO.)
Voici la thèse bien posée ; à rapprocher d'un passage de la fin du volume :
Quelque jour des écrivains à paradoxes se demanderont si les peuples n'ont pas quelquefois prodigué
le nom de bourreaux à des victimes. Ce ne sera pas une l'ois seulement que l'humanité préférera d'immoler un dieu plutôt que de s'accuser elle-même. Vous êtes tous portés à verser sur deux cents manants sacrifiés à propos les larmes que vous refusez aux malheurs d'une génération, d'un siècle ou d'un moude. Enfin vous oubliez que la liberté politique, la tranquillité d'une nation, la science même, sont des présents pour lesquels le destin prélève des impôts de sang ! (p. 336.)
Nous lisons ici l'apologie de Catherine de Médicis.
Mais c'est tout de même ainsi que raisonneront les pseudo-disciples de Bakounine ou de Ferrer,
Apologie de Catherine de Médicis ? Copions :
i^a reine-mère, en voyant son ouvrage, devait avoir des remords, si toutefois la politique ne les étouffe pas chez les gens assis sous la pourpre. Si Catherine avait su l'efTet de ses intrigues sur son fils, peut-être aurait-elle reculé. Quel affreux spectacle I Ce roi, né si vigoureux, était devenu débile : cet esprit, si fortement trempé, se trouvait plein de doute ; cet homme, en qui résidait l'autorité, se sentait sans appui ; ce caractère ferme avait peu de confiance en lui-même. La valeur guerrière s'était changée par degrés en férocité, la discrétion en dissimulation ; l'amour fin et délicat des Valois se changeait en une inextinguible rage de plaisir. Ce grand homme méconnu, perverti, usé sur les mille faces de sa belle âme, ro sans pouvoir, ayant un noble cœur et n'ayant pas un ami, tiraillé par mille desseins contraires, offrait la
triste image d'un homme de vingt-quatre an« désabusé de tout, se déliant de tout, décidé à tout jouer, même sa vie. Depuis peu de temps il avait compris sa mission, son pouvoir, ses ressources, et les obstacles que sa mère apportait à la pacification du royaume; mais cette lumière brillait dans une lanterne brisée. (p. 263.)
Et ailleurs ce portrait de Charles IX :
...La lèvre supérieure était mince, ironique, et l'inférieure assez forte pour faire supposer les plus belles qualités du cœur. Les rides imprimées sur ce front dont la jeunesse avait été détruite par d'effroyables soucis, inspiraient un violent intérêt ; les remords causés par Tinutilité de la Saint-Barthélémy, mesure qui lui fut astucieusement arrachée, en avaient causé plus d'une... *. (p. 262.)
Il est évident que dans l'esprit de Balzac, malgré toute son admiration pour Catherine de Médicis — s'oppose l'apolitique et noble caractère d'Ambroise Paré, auquel il fait dire :
— Moi, que je laisse périr un homme quand je puis le sauver! Non! non, dussé-je être pendu comme fauteur de Calvin...
— Ne vas-tu pas le mêler de chercher comment Dieu compte ordonner ravenir?fs'é<MMe Paré ailleurs] — les honnêtes gens n'ont qu'une devise: Fais ce que dois, advienne que pourra. (p. 182).
1. ...Cette nuit de massacres fut' malheureusement plus favorable que fatale au calvinisme (p. 55).
JOURrfAL SANS DATES
Il parle de de Thou comme « d'an magistrat dont la gloire est un peu ternie par le rôle qu il jouait alors »,
... Il sut que M. de Thou avait accepté, ce qui fait une tache à sa vie, d'être un des juges da Prmce de Condé. (p. I73j.
Etre catholique, c'était êtreguîsard:
Dès son entrée en charge, THospital prit des mesures contre l'inquisition, que le cardinal de Lorraine voulait importer en France, et contrecarra si bien toutes les mesures antigallicanes et politiques des Guise, il se montra si bon Français, que, pour le réduire, il fut, trois mois après sa nomination, exilé à sa terre du Vignay, près d'Étampes. (p. 166).
Enfin voici Calvin :
Calvin, qui ne se nommait pas Calvin, mais Gauvin, était le fils d'un tonnelier de Noyon, en Picardie. Le pays de Calvin explique jusqi'à un certain point l'enlôlement mêlé de vivacité bizarre qui distingua cet arbitre des destinées de la France au xvi* siècle. Il n'y a rien de moins connu que cet homme...
... Malgré le bonnet de velours noir qui couvrait celte énorme tête carrée, on pouvait admirer un iront vasie et de la plus belle forme, sous lequel brillaient dttijxyeux bruns, qui dans des accès de colère de/aient lancer des flammes.
... Entre ses moustaches et sa barbe, on vovait comme une rose, sa jolie bouche éloquente, petite et
fraîche, dessinée avec une admirable perfection. Ce visage était partagé par un nez carré, remarquable par une flexuosité qui régnait dans toute la longueur, et qui produisait sur le bout des méplats significatifs, en harmonie avec la force prodigieuse exprimée par cette tête impériale...
...Quoique charmante, la bouche avait une expression de cruauté. La chasteté commandée par de vastes desseins, exigée par tant de maladives dispositions, était écrite sur ce visage. Il y avait des regrets dans la sérénité de ce front puissant, et de la douleur dans le regard de ces yeux dont le calme eiïiayait
Je ne puis copier en entier ce portrait remarquable, que des considérations physiologiques, comme il advient souvent avec Balzac, alourdissent un peu. Il est fâcheux que les seules paroles qu'il prête au coléreux réformateur soient à la fois excessives et très peu révélatrices. Balzac redevient excellent lorsqu'il parle des « momiers ».
Avoir des mœurs, selon les momiers, c'est renoncer aux arts, aux agréments de la vie, manger délicieusement, mais sans luxe, et amasser silencieusement de l'argent, sans en jouir autrement que comme Calvin jouissait de son pouvoir, par la pensée. Calvin donne à tous les citoyens la même livrée sombre qu'il étendit sur sa vie. (p. '205).
i.e portrait des momiers, dans la Catherine de Balzac, est à Calvin ce que le portrait des jésuites
dans les Provinciales est à Loyola. Ici et là il n'y a plus que la mécanisation sans l'esprit moteur. Tout ce que Balzac dit du caractère de Calvin, il eût pu le dire du caractère de Saiat Paul. Il oppose à « Pitt, Luther, Calvin, Robespierre, tous ces Harpagons de domination qui meurent sans un sou S Potemkin, Mazarin, Richelieu, ces hommes de pensée et d'action », et félicite ces derniers d'avoir « fait ou préparé des empires, et laissé chacun trois cents millions. Ceux-là avaient un cœur », ajoute-t-il : « ils aimaient les femmes et les arts, ils bâtissaient, ils conquéraient... »
Plus d'un catholique sincère (je veux dire non tant politicien que chrétien) n'admettra pas qu'opposer ceux-ci à ceux-là, ce soit opposer le catholicisme au protestantisme, mais bien une famille de caractères à une autre famille de caractères ; ni que le Christ eût reconnu pour siens ces derniers.
A vrai dire, la question religieuse importe peu à Bilzac, ne l'a jamais préoccupé. Il est remarquable que dans aucune scène de la Comédie Hu niaïae elle n'ait jamais été vraiment posée. Le
1. « Ce désintéressement, qui manque à Voltaire, à Newton, à Bacon, mais qui brille dans la vie de Rabelais, de Spinosa, de Loyola, de Kant, de Jean-Jacques Rousseau, ne forme-t-il pas un magnifique cadre à ces ardentes et sublimes figures t > dirat-il ailleurs (p. 203).
christianisme, pour lui, se réduit au catholicisme, où il ne sait voir qu'un moyen de former des âmes, puis de les dominer. C'est à se demander s il a jamais lu l'Évangile.
Remarquable peinture du soulèvemeat «alvi*niste :
A ces différents partis se joignirent des aventuriers, des seigneur^ ruinés, des cadets à qui tous les troubles allaieai. également bien... Les peuples pauvres adhéraient aussitôt à une religion qui rendait à l'Elat les biens ecclésiastiques, qui supprimait les couventg, qui privait les dignitaires de TEglise de leurs immenses revenus. Le commerce entier supputa les bénéfices de cette opération religieuse, et s'y dévoua corps, âme et bourse ; mais chez les jeunes gens de la bourgeoisie française, le Prêche rencontra cette disposition noble vers les sacrifices en tout genre, qui anime la jeunesse, à laquelle l'égoïsme est inconnu. Des hommes éminents, des esprits pénétrants, comme il s'en rencontre toujours au sein des masses, devinaient la République dans la Réformation... (p. 58.)
« Nous n'excusons plus la séparation d'avec Rome, dit M. Maurras, ni ces lonçues rébellions dont le trait commun a été de produii'e, dès le xvr siècle, toutes les idées qui ébranlèrent notre unité : libéralisme, parlement.irisme, Ré[)ub'ique, démocratie, romantisme, on peut même dire hervéisme et dreyfusisme... »
Certes, il y aurait quelque injustice à faire la Réforme responsable des excès de la Révolution, des erreurs de la République, des égarements de Tantipatriotisme, etc. Mais il est pourtant bien difficile de départir entièrement sa responsabilité.
En appelant l'attention de tous les bourgeois sur les abus de l'Église romaine [dit Catherine de Médicis apparue en songe à Robespierre], Luther et Calvin faisaient naître en Europe un esprit d'investigation qui devait amener les peuples à vouloir tout examiner. L'examen conduit au doute. Au lieu dune foi nécessaire aux sociétés, ils traînaient après eux et dans le lointain une philosophie curieuse, armée de marteaux, avide de ruines. La science s'élançait brillante de ses fausses clartés du sein de l'hérésie. Il s'agissait bien moins d'une réforme dans l'Eglise que de la liberté indéfinie de l'homme qui est la mort du pouvoir. (p. 335.)
Ce livre aurait pu s'achever sur les deux récits historiques (dont le premier seul est très bon) qui tiennent à peu près tout le volume. Mais sans doute apparut-il à Balzac qu'il n'avait pas épuisé son sujet et que C;ithoriae elle-même, d ins l'iiistoire, n'avait pas exténué lidée qu'elle apportait en elle. « Mais moi /ai échoué », lui fera-t-il dire. Que voulait-elle donc réussir ? 1 1 feint que sa grande âme impatiente le vienne raconter à Robespierre.
Peu s'en faut que ce ne soit à Marat (« Souvenezvous que pour épargner quelques gouttes de sang dans un moment opportun, on en laisse verser plus tard par torrents », dira-t-elle).
Après avoir montré combien peu de raison religieuse entrait dans la lutte contre les protestants, ' Balzac put être tenté de présenter une Catherine de Médicis pleinement consciente, non seulement de son rôle historique, mais de la théorie même de ce rôle ; et, sans rien préciser imprudemment, d'incliner Tesprit du lecteur, de ramener à penser que certaines théories de l'autorité, qu'elles soient réduites au so^ivice du parti
1. J'étais calme et froide comme la raison mémeffait-iî dire àCatherme de Médicis). J'ai condamné les Huguenots sans pitié, mais sans emportement ; ils étaient l'orange pourrie de ma corbeille.Reine d'Angleterre, j'eusse jugé de même les catholiques s'ils y eussent été séditieux. Pour que notre pouvoir eût quelque vie à cette époque, il fallait dans TEtat un seul Dieu, une seule Foi, un seul Maître. Heureusement pour moi, j'ai gravé ma justification dans un mot. Quand Birague m'annonça faussement la perte de la bataille de Dreux : « Eh bien, nous irons au prêche », m'écriai-je. De la haine contre ceux de la Religion ? Je les estimais beaucoup et je ne les connaissais point. Si je me suis senti de l'aversion envers quelques hommes politiques, ce fut pour le lâche cardinal de Lorraine, pour son frère, soldat fin et brutal, qui tous deux me faisaient espionner. Voilà queU étaient les ennemis de mes enfants ; ils voulaient leur arracher la couronne, je les voyais tout le jour, ils m'excédaient. Si nous n'avions pas fait la Saint-Barthélémy, les Guise l'eussent accomplie à l'aide de Rome et de ses moines (p. 332
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royaliste ou du parti jacobin, découlent d'une même utopie, : l'unification par la force. Ou même dIus simplement: Tunification,
Or voici ce que Balzac imagine : En 1786, M. de Galonné, Beaumarchais, et quelques autres convives sont réunis à la table de M. Bodard de Saint- James, trésorier de la marine. La présence de deux inconnus d'assez vilain aspect les étonne. On apprend à la fin du récit que l'un d'eux se nomme Marat; l'autre est iM. de Robespierre. Ce dernier, vers la fin du dîner, raconte un rêve qu'il a fait. Marat sitôt après raconte également un rêve ; et ces deux rêves se complètent ; le second n'est que la suite, la conséquence du premier ; il représente sa mise en œuvre.
Gatlierine de Médicis est apparue à Robespierre, et le rêve de celui-ci n'est, à proprement dire, que le discours qu'elle lui tient. L'on sent, en lisant cette hardie profession de foi politique dont elle instruit Robespierre, que Balzac tout à la fois l'admire, et qu'il en pressent le danger. Il se défend de la donner pour sienne, et la présente artificieusement. C'est-à-dire qu'il la donnerait pour sienne si jamais elle pouvait réussir. Mais aussi bien sait-il qu'elle ne peut jamais réussir...
Que Balzac ait voulu écrire là son Dialogue de Sylla et d'Eucrate,}e le crois volontiers. Je citerai
quelques passages de cet admirable discours où, par places, il atteint à une insolite beauté.
— Ah ! Madame, commence Robespierre, vous avez commis un bien grand crime. — Lequel? demandat-eile d'une voIk grave. — Celui dont le signal fut donné par la cloche du palais, le 2 4 août. Ehe sourit dédaigneusement, et quelques rides profondes se dessmèrent sur ses joues blafardes. — Vous nommez cela un crime ? répondit-elle; ce ne fut qu'un malheur. L'entreprise, mal conduite, ayant échoué, il n'en est pas résulté pour la France, pour lEurope, pour l'Eglise catholique, le bien que nous en attendions. Que voulez-vous? Les ordres ont été mal exécutés. Nous n'avons pas rencontré autant de Montlucs qu'il en fallait. La postérité ne nous tiendra pas compte du défaut de communications qui nous empêcha d'imprimer à notre œuvre cette unité de mouvement nécessaire aux grands coups d'Etat: voilà le malheur ! Si le 25 août il n'était pas resté l'ombre d'un huguenot en France, je serais demeurée jusque dans la postérité la plus reculée comme une belle image de la Providence. Combien de fois les âmes clairvoyantes de Sixte-Quint, de Richelieu, de Bossuet, ne m'ont-elles pas secrètement accusée d'avoir échoué dans mon entreprise, après avoir osé la concevoir
Je comprends que cette idée éblouissante puisse séduire certains esprits, très prompts à s'échauffer lorsqu'il s'agit du sang des autres ; mais hélas, je comprends surtout ce qu'elle peut présenter d'exaitajit, cette idée, à certains autres esprits,
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prtts à jouer leur vie sur une conviction, je veux dire incap ibles de préférer la vie s'ils ne la doivent qu'à un reniement de ce qu'ils considèrent comme leur raison même de vivre, et convaincus que la moindre goutte de leur sang vaudra pins que tous les raisonnements du monde pour triompher de ce qui, partant, devient l'erreur.
Il y a toutefois ceci de très grave, c'est que le catholicisme a pour raison d'être et pour but la norme et l'unification ; le protestantisme, au contraire, l'individualisation et, partant, la diversité.
Le catholicisme est donc dans son rôle en devenant oppresseur : et c'est ce qu'admirent en lui certains esprits politiques et non religieux ; et c'est pour avoir compris que l'esprit, comprimé, gagne en force expansive, que ceux-ci en viendront à dire : non pas opprimer, supprimer. C'est où commence Tutopie ; utopie aussi dangereuse en son genre que celles même de Rousseau Us souhaiteront que l'hérésie n'ait qu'une seule tête, comme Galigula souhaitait pouvoir décapiter d'un coup le peuple rouiain. « Utinam populus unam cervicem haberet... >
Je songe au drame que deviendrait Polypiict^. interprété par M. Maurras. Je rêve un Félix nourri de Joseph de Maistre.
Pauune ; Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place...
18S NOUVEAUX PRÉTEXT3S
Félix : J'ai son pouvoir en main ; mais s'il me l'a commis, C'est pour le déployer contre ses ennemis. Pauline : Polyeucte l'est-il ?
FÉLIX : Tous chrétiens sont rebelles.
Quand le crime d'État se mêle au sacrilège Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilège.
et je songe à Julien l'Apostat.
Ou pas une étole, ou pas un prêche l Laisser dans un gouvernement deux principes ennemis sans que rien les balance, voilà un crime de roi, il sème ainsi des révolutions. A Dieu seul il appartient de mettre dans son œuvre le bien et le mal sans cesse en présence...
Après tout, j'eusse été calviniste de bon cœur, ajoutât-elle en laissant échapper un geste d'insouciance. Les hommes supérieurs de votre siècle penseraient-ils encore que la religion était pour quelque chose dans ce procès, le plus immense de ceux que l'Europe ait jugés, vaste révolution retardée par de petites causes qui ne l'empêcheront pas de rouler sur le monde, puisque je ne l'ai pas étouffée. Révolution, dit-elle (à R >bespierre) en me jetant un regard profond, qui marche toujours et que tu pourras achever. Oui, toi. <]ai m'écoutes... (p. 3'^.)
— Selon vous, dit enfin Robespierre, le protestantisme aurait donceu le droit de raisonner comme vous?
Mais Catherine ne répond pas.
Je me réveillai en sueur, pleurant, et au moment où ma raison victorieuse me disait, d'une voix douce,
qu'il n'appartenait ni à un roi, ni môme à une nation d'appliquer ces piincipes dignes d'un peuple d'athées.
J'admire ce raisonnement chez M. Maurras, précisément parce qu'il n*est pas catholique, et que, s'il pénètre admirablement la raison d'être politique de l'organisation et de la hiérarchie catholiques, la raison sentimentale et l'essence même de la dévotion chrétienne lui échappent à peu près complètement. J'aime moins que certains de ces politiciens se réclament du Christ. Il y a là un pénible malentendu.
Rien, mieux que ce beau livre, n'éclaire donc combien est dangereux tout esprit qui s'assure qu'il y a une solution à trouver dès ce monde ; qui g'assure que c'est la sienne, et tâche à l'imposer.
L'humanité n'est pas simple ; il faut en prenare son parti ; et toute tentative de simplification, d'unification, de réduction par le dehors sera toujours odieuse, ruineuse et sinistrement bouffonne. Car, l'embêtant pour Athalie, c'est que c'est toujours Eliacin, l'embêtant pour Hérode, c'est que c'est toujours la Sainte Famille qui échappe.
Dialogue des Amateurs, dans le Mercure dn 15 novembre, — où M. de Gourmont revient à
iÔO NOUVEAUX PRETEXTES
un de ses trois thèmes favoris : alcoolisme, démoralisation; dépopulation. Il convainc de sottise (il y tâche du moins) quiconque se met en garde et s'effraie, quiconque ne raisonne pas comme suit : La preuve que la France est encore trop peuplée c'est qu'on y rencontre encore des ouvriers sans travail. Du reste '. « L'invasion ne ferait peut-être pas tant de mal que cela à la France. Ce n'est qu'un moment à passer », dit-il plus loin.
« Il faut que les grands mots soient tous salis», dit-il dans le numéro suivant. Et s'il ne salissait que cela L..
Oh I parbleu je comprends ce que M. de Gourmont veut dire, et conviens qu'il soit bon de dénoncer certaines idolâtries. Mais ces grands mots me semblent souvent aujourd'hui déjà suffisamment couverts par la crasse, et souvent aussi je cherche le « grand mot » ; je ne vois plus qu'un M. de Gourmont qui salit.
Quand je cesserai de m'indigner, J'attrai commencé ma vieillesse.
Voici les deux premiers numéros d'une très petite revue très rouge, qui s'intitule Sincérité,
M. Nazzi tout seul l'alimente. Qui est M, Louis Nazzi? A me le faire bien connaître, ces soixante pages ne suffisent pas onrore. Elles me renseignent sur ses opinions plutôt que sur ses goûts, c'est-à-dire que sur lui-même. Je ne puis pas m'intéresser aux opinions avant de m'intéresser à la personne.
Le moi sincérité est un de ceux qu'il me devient le plus malaisé de comprendre. Pal connu tant de jc^unes gens qui se targuaient de sincérité !... Certains étaient prétentieux et insupportables ; d'autres, brutaux; le son même de leur voix sonnait faux... En général se croit sincère tout jeune homme à convictions et incapable de critique.
Et quelle confusion entre sincérité et « sansgêne »! La sincérité ne me chaut, en art, que lorsqu'elle est difficilement consentie. Seules les âmes très banales atteignent aisément à l'expression siri'^ère de Icir personnalité. Gnr une personnalité neuve ne s'exprime sincère rient que dans une forme neure. La phrase qui nous est personnelle doit rester aussi particulièrement difiicile à bander que Tare d'Ulysse,