‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 2 sur 41 · Et ailleurs, depuis que cette conférence a été prononcée · texte numérisé non relu

Et ailleurs, depuis que cette conférence a été prononcée

contre le réalisme — mais ce mot : réalisme, auquel on a déjà prêté tant de sens, ne tarderait pas à me gêner moi-même grandement. La plus habile mauvaise foi que j'y pourrais mettre ne suffirait pas à convaincre de réalisme les œuvres de M. Rostand par exemple, ni d' anti-réalisme les comédies de Molière ou les drames d'Ibsen. Réaction, disons plutôt: contre l'épisodisme Oui, faute d'un meilleur, épisodisme me paraît le mot préférable. Car l'art ne consiste pas dans l'emploi de figures héroïques, historiques ou légendaires ; non plus qu'il n'est nécessairement inartistique d'occuper la scène avec des bourgeois contemporains. Pourtant le mot de Racine a du vrai, que je lis dans la préface de Bajazet : « Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de près. On peut dire,ajoute-t-il, que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous. » — On peut dire pourtant, me permetsje d'ajouter à mon tour, que ce respect pour les personnages représentés n'est peut-être pas indispensable. Le choix que fait l'artiste de figures distantes de nous, vient plutôt de ce que le temps, ou quelque distance que ce soit, n'en laisse parvenir à nous qu'une image dépouillée déjà de tout ce qu'elle peut avoir d'épisodique,de bizarre

et de passager, ne laisse subsister d'elle que sa part de vérité profonde sur laquelle l'art peut œuvrer. Et le dépaysement que l'artiste cherche à produire en éloignant de nous ses personnages, indique précisément ce désir : nous donner son œuvre d'art pour une œuvre d'art, son drame pour un drame, simplement — et non courir après une illusion de réalité qui, lors même qu'elle serait obtenue, ne servirait qu'à faire avec la réalité pléonasme. Et n'est-ce pas, presque à leur insu, ce même désir, qui poussait nos classiques à s'astreindre aux trois unités : faire de l'œuvre dramatique une œuvre délibérément et manifestement artistique.

Chaque fois que Part languit, on le renvoie à la nature, comme on mène un malade aux eaux. La nature hélas ! n'y peut mais : il y a quiproquo. Je consens qu'il soit bon parfois que l'art se remette au vert, et s'il pâlit d'épuisement, qu'il cfuête dans les champs, dans la vie, quelque regain de vigueur. Mais les Grecs nos maîtres savaient bien qu'Aphrodite ne natt point d'une fécondation naturelle. La beauté ne sera jamais une production naturelle ; ell« ne s'obtient que par une artiflcielle contrainte. Art et nature sont en rivalité sur la terre. Oui, l'art embrasse la nature, il embrasse toute la nature, et l'étreint ; mais se servant du vers célèbre il pourrait dire ;

DEUX CONFBRENCBS IS

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer

L'art est toujours le résultat d'une contrainte. Croire qu'il s'élève d'autant plus haut qu'il est plus libre, c'est croire que ce qui retient le cerfvolant de monter, c'est sa corde. La colombe de Kant, qui pense qu'elle volerait mieux sans cet air qui gêne son aile, méconnaît quil lui faut, pour voler, cette résistance de l'air où pouvoir appuyer son aile. C'est sur de la résistance, de même, que l'art doit pouvoir s'appuyer pour monter. Je parlais des trois unités dramatiques, mais ce que je dis à présent est vrai tout aussi bien pour la peinture, pour la sculpture, la musique et la poésie. L'art n'aspire à la liberté que dans les périodes malades ; il voudrait être facilement. Chaque fois qu'il se sent vigoureux, il cherche la lutte et l'obstacle. Il aime faire éclater ses gaines, et donc il les choisit serrées. N'est-ce pas dans les périodes où déborde leplus la vie, que tourmente le besoin des formes les plus strictes, les plus pathétiques génies? De là, l'emploi du sonnet, lors de la luxuriante Renaissance, chez Shakespeare, chez Ronsard, Pétrarque, Michel-Ange même ; l'emploi des tierces-rimes chez Dante ; l'amour de la fugue chez Bach ; cet inquiet besoin de la contraiate de Ja fugue dans les dernières œuvres de Beethoven. Que d'exemples citer encore ! Et faut-il s'étonner que la force

d'expansion du souffle lyrique soit en raison de sa compression ; ou que ce soit la pesanteur à vaincre qui permette l'architecture ?

Le grand artiste est celui qu'exalte la gêne, à qui l'obstacle sert de tremplin. C'est au défaut même du marbre que Michel- Ange dut, racontet-on, d'inventer le geste ramassé du Moïse. C'est par le nombre restreint des voix dont pouvoir à la fois disposer sur la scène que, contraint, Eschyle dut d'inventer le silence de Prométhée lorsqu'on l'enchaîne au Caucase. La Grèce proscrivit celui qui ajouta une corde à la lyre. L'art naît de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté.

L'artiste, s'applaudissant d'abord de faire gagner au drame en expression ce que le drame perdit aussitôt en beauté, diminua peu à peu l'espace qui sépare la scène de la salle. Evolution fatale, semble-t-il ; cette « distance » que réclamait Racine, entre le spectateur et la figure représentée, l'acteur aussi fit de son mieux pour la diminuer et pour humaniser le héros. Il rejeta tour à tour masque, cothurne, tout ce qui faisait de lui quelque chose d'étrange et que l'on devait regarder, pour reprendre le mot de Racine, « d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de près ». Il supprima jusqu'au costume de convention qui,

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sortant la figure dramatique de l'époque représentée, et l'abstrayant pour ainsi dire, n'en laissait précisément subsister que ce qu'elle a de général et d'humain. S'il y eut là progrès peutêtre, ce fut du moins progrès bien dangereux. Sous prétexte de vérité on rechercha l'exactitude. Costumes, accessoires, décors s'efforcèrent de préciser le lieu du drame et le moment, sans souci qu'un Racine n'eût eu qu'un souci tout contraire. On lit dans Goethe : « Il n'y a point, à proprement parler, de personnages historiques en poésie ; seulement, quand le poète veut représenter le monde qu'il a conçu, il fait à certains individus qu'il rencontre dans l'histoire, l'honneur de leur emprunter leurs noms pour les appliquer aux êtres de sa création *. » Je prends ces lignes telles qu'elles sont citées par Victor Hugo dans une des notes de son Cromwell : « On s'étonne, ri^^, dit-il, de lire ces lignes dans M. Goethe. » Aujourd'hui, nous nous étonnons peut-être moins.

Mais Tauteur, dans ce cas, a contre lui Facteur. Talma devanii jouerle Mahomet de Voltaire, crut bien faire d'étudier d'abord celui de l'histoire tout un mois. 11 raconte lui-même comment, < ayant trouvé de trop grandes disparates entre celui qu'il avait conçu et celui que Voltaire lui

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