‹ Nouveaux prétextes; réflexions sur quelques points de littérature et de moraleChapitre 3 sur 41 · Ueber Kunat und Alterthnm · texte numérisé non relu

Ueber Kunat und Alterthnm

présentait, il avait immédiatement renoncé à un rôle qu'il lui aurait été impossible de rendre sans sortir de la vérité ». Je cite le texte même des souvenirs de Guiraud ; je n'inventerais pas mieux. — Cela va bien parce que le Mahomet de Voltaire n'est pas une bonne pièce ; mais... lors d'une répétition de Britannicus, on reprochait à un de nos plus grands acteurs d'aujourd'hui de ne pas interpréter son rôle d'une manière conforme à celle que sans doute eût désiré Racine: «Racine?... qui est-ce ? — s'écria-t-il. Moi je ne connais que Néron *. »

L'indispensable collaboration de l'acteur particularise donc 011 l'auteur eénéralisait. Je ne

puis accuser l'acteur ; l'œuvre d'art dramatique

1. On s'indigne beaucoup de l'orgueil des acteurs. 1 me semble assez naturel, et je trouve que les artistes en parlent bien à leur aise, eux dont l'œuvre prétend à une éternité de durée. Le comédien ne peut créer que d'éphémères figures, semblables à ces statues de neige que Pierre de Médicis força Michel-Ange de modeler, dans ses jardins, tout un hiver. On nous rapporte ces mots d'un grand acteur qui, un soir, alla dans une loge gifler l'illustre critique dont un feuilleton l'avait, le matin même, malmené, injustement prétendait-il. < Messieurs les écrivains, votre œuvre a le temps devant soi ; mais nous, acteurs. Si vous, écrivains, ne nous rendez pas justice le jour même, à quel tribunal en appellerons-nous? — Et qu'est-ce que pensera de nous l'avenir ? >

Faut-il s'étonner si l'acteur tâche, et tâche avant tout, d'exister, fût-ce parfois aux dépens de l'auteur'

n'est pas une œuvre d'abstraction : les caractères sont prétexte à généralisation, mais sont toujours d'une vérité particulière ; et le théâtre, ainsi que le roman, est le lieu des caractères.

Mesdames et Messieurs, c'est une extraordinaire chose que le théâtre. Des gens comme vous et moi s'assemblent le soir dans une salle pour voir feindre par d'autres des passions qu'eux n'ont pas le droit d'avoir — parce que les lois et les mœurs s'y opposent. Je propose à votre méditation une phrase de Balzac ; on la lit dans la Physiologie du mariage: « Les mœurs, dit-il, — les mœurs sont Thypocrisie des nations. » — Veut-il dire, peutêtre, que ces passions, que représente l'acteur, ne sont pas en nous supprimées par les mœurs, mais cachées? que nos mouvement» mesurés ne sont que pour donner le change; que c'est nous, qui sommes les comédiens (hypocrites en grec, vous le savez, veut dire : acteur) ; que notre politesse n'est que feinte, et qu'enfin la vertu, cette € politesse de Fâme », comme l'appelle Balzac encore, que la vertu n'est, la plupart du temps, qu'en décor ? Serait-ce de là que viendrait en partie notre plaisir au théâtre : entendre parler haut des voix qu'en nous la bienséance étoufTe? — Parfois. — Mais plus souvent l'homme regarde les passions sur la scène, comme d'affreux monstres domptés. 11 a cette admirable faculté do de-

venir bientôt ce qu'il prétend être, et c'est là ce qui faisait écrire à Gondorcet (je suis heureux de m'abriter derrière un nom si grave) : « L'hypocrisie des mœurs, vice particulier aux nations modernes de TEurope, a contribué plus qu'on ne croit à détruire l'énergie de caractère qui distingue les nations antiques *. » L'hypocrisie des mœurs n'a donc pas toujours existé.

Oui, l'homme devient ce qu^il prétend être ; mais prétendre être ce que l'on n'est pas, c'est une prétention toute moderne; précisons: c'est proprement la prétention chrétienne. Je ne dis pas que l'intervention de la volonté ne puisse rien dans la formation ou la déformation de l'être ; mais le païen ne croyait pas devoir être différent de ce qu'il était. L'être ne se banalisait pas, par contrainte, mais se poussait à bout, par vertu ; chacun n'exigeait de soi que soi-même, et s'apposait, sans se déformer, sur le dieu. De là le grand nombre de dieux; aussi nombreux que les instincts des honmies. Ce n'était pas par libre choix que rhomme se vouait à tel dieu ; le dieu reconnaissait dans rhomme son image. Parfois il advenait que rhomme, lui, se refusait à la voir ; et le dieu, méconnu dans Thonmie, se vengeait, comme il advient terriblement pour Penthée, dans les Bacchantes d'Euripide.

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