Léon Werth
portait à la .maison V^elpeau ; rien d'alarmant jusqu'à dimanche ; puis brusquement la méningite s'est déclarée ; le cœur s'affole ; il est perdu. Le D' Elle Faure, son ami, qui, contre tout espoir, s'obstine et jusqu'aux derniers instants prodiguera ses soins, hasarde encore de temps à autre une piqûre de spartéine ou d'huile camphrée; Torganisme ne réagit déjà plus.
Nous retournons auprès du lit. Que de débats pourtant encore, et que ce pauvre corps souffrant se résigne difficilement à mourir! Il respire très vite et très fort, très mal, comme qui ne sait plus.
Les muscles du cou et du bas du visage s'agitent; un œil est à demi ouvert, l'autre clos. Je cours à la poste envoyer quelques dépêches ; presque aucun des amis de Philippe n'est averti.
A la maison Velpeau de nouveau. Le D' Elle Faure tâte le pouls du malade. La pauvre mère interroge : « Comment se comporte cette fièvre? > A travers sa douleur elle a souci de bien parler ; c'est une simple paysanne, mais elle sait qui est son fils. Et durant ces lugubres jours, au lieu de larmes, elle répand à flots les paroles; celles-ci coulent égales, monotones, sans accent et sans mélodie, sur un ton rauque un peu et qui surprend d'abord comme si elle n'interprétait pas bien sa douleur; et le visage reste sec.
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Après midi je reviens encore ; je ne peux réaliser ce deuil. Je le retrouve à peine un peu plus faible, le visage convulsé, secoué; luttant d'un peu plus bas contre la mort.
Mercredi matin.
G... m'attendait au parloir. On nous mène, à droite de la cour, vers une petite salle secrète, d'accès oblique, et qui se dissimule, honteuse. Le reste de la maison lignore, car c'est une maison de santé, où Ton n'entre que pour guérir — et voici la chambre des morts. Le nouvel hôte est introduit ici la nuit, lorsque le reste de la maison repose ; sur la muraille nue une pancarte spécifie: pas avant neuf heures du soir, pas après sept heures du matin. Et Thôte ne sortira d'ici que par cette porte basse, cette porte verrouillée que je vois, là, dans le fond de la pièce, ouvrant directement sur Tautre rue...
Il est là ; tout petit sur un grand linceul : revêtu d'un costume brunâtre ; très droit, très roide, et comme fixe à l'appel. A peine changé du reste ; les narines un peu pincées; les petits poings très blancs ; les pieds perdus dans de grandes cfiaussettes blanches qui se dressent comme deux bonnets de coton.
Quelques amis sont dans la salle, qui pleurent silencieusement. La mère vient à nous, qui ne peut pas pleurer mais se lamente. A chaque nouvel arrivant elle reprend un nouveau couplet à la manière d'une pleureuse antique. Elle ne s'adresse pas à nous, mais à son fils. Elle l'appelle ; elle se penche vers lui, l'embrasse: « Petit bon sujet 1 lui dit-elle... Je connaissais toutes tes petites manières... Ah ! te renfermer à présent ! te renfermer pour toujours... »
Cette douleur surprend d'abord, si éloquente ; aucune expression dans l'intonation de la voix, mais une extraordinaire invention daus les appellations de tendresse... puis, se retournant vers un ami, sans changer de ton, elle donne une indication précise au sujet des frais d'inhumation ou de Porganisation du départ. Elle veut emmener son fils au plus vite, l'enlever à tous, l'avoir à soi seule, là-bas ; « J'irai te voir tous les jours, tous les jours. » Elle lui caresse le front. Puis se retournant vers nous ; « Plaignez-moi donc, messieurs!... »
Marguerite Audoux nous dit que la dernière demi-heure fut atroce. A plusieurs reprises on crut que tout était fini, l'affreuse respiration s'arrêtait; la mère alors se jetait sur le lit : « Reste encore un peu avec nous, mon ami 1 Respire encore un
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peu ; une lois I encore une fois 1 » Et comme si le « petit bon sttjet » l'entendait, dans un énorme effort on voyait tous ses muscles se tendre, la poitrine se soulever encore très haut, très fort, puis retomber... Et le D' Elie Faure, pris d^une crise de desespoir s'écriait en sanglotant : « J'ai pourtant f;iit ce que j'ai pu l... »
C'est à neuf heures du soir qu'il est mort.
Au Mercure de France où l'édition des œuvres de Lucien Jean, qu'il devait préfacer, reste en souffrance: Pendant que je cause avec Vallette, G... écrit quelques lettres de deuil ; la mère veut emmener le corps cette nuit niêine ; à huit heures, une courte cérémonie d adieux réunira quelques amis, soit à la maison de santé, soit à la gare. Je n'irai pas ; mais veux revoir Philippe une fois encore. Nous retournons là-bas. Léautaud nous accompagne.
Nous voici de nouveau dans la salle mortuaire. Bourdelle est venu prendre le masque du mort ; sur le plancher s'écrasent des éclaboussures de plâtre. Oui certes nous serons heureux de conserver ce témoignage exact ; mais ceux qui ne le connaîtront que par là n'imagineront pas l'expression totale de ce petit être râblé, dont le corps tout entier était de signification si particulière. — Oui, Toulouse-Lautrec était aussi peu haut que lui,
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mais contrefait; Philippe était d'aplomb ; il avait de petites mains, de petits pieds, des jambes courtes — • le front bien fait. Près de lui, au bout d'un peu de temps, on prenait honte d'être trop grand.
Dans la cour un groupe d'amis. Dans la salle, la mère, Marguerite Audoux (ah 1 que la qualité de sa douleur me paraît belle !) Fargue ; Léautaud, très pâle dans sa barbe très noire, ravale son émotion. La mère se lamente encore ; Fargue et Werth consultent un indicateur ; on convient de se retrouver le lendemain matin à la gare du quai d'Orsay pour le train de 8 h. 15.
Jeudi. 8 heures. Gare du quai d'Orsay, où nous arrivons G... et moi; heureusement fort en avance, car là nous apprenons que le train de 8 h. 15 part de la gare de Lyon. Hélas ! combien d'autres amis, mal informés ainsi que nous, ne pourront trouver le temps de gagner l'autre gare comme nous faisons aussitôt. Nous n'en voyons pas un dans le train qui nous emmène. Pourtant Dlusieurs s'ét lient bien promis <\e venir.
Toute la nuit il a plu et soufflé grand vent; à présent Tair plus calme est tiède ; la campagne est trempée ; le ciel est uniformément désolé.
Nos billets sont pris pour Moulins. Consultant rindicateur que j'achète à Nevers, je constate que pour gagner Cérilly il faut encore, de Moulins, trois ou quatre heures d'un petit train musardeur, plus un long temps de diligence ; et que ce petit train, quand nous arriverons, sera parti. Le trajet sera-t-il faisable en voiture ?
A Moulins hous essuyons les refus de trois loueurs ; la distance est trop grande : c'est une automobile qu'il nous faut. La voici I Nous nous lançons dans la campagne. L^air n'est point froid ; Lheure est belle. En un instant le vent essuie notre fatigue, notre tristesse même, et parlant de Philippe nous disons: si tu nous regardes de quelque endroit du ciel, que tu dois t'amuser, à nous voir ainsi courir après toi sur la route I
Beau pays qu'ont désolé l'hiver et l'averse; au bord violet du ciel que les verts des pacages sont délicats I
Bourbon-l'Archambault. C'est ici que vivent ta sœur jumelle et ton beau-frère, pâtissier. Ah î voici le char funèbre qui s'en retourne de Cérilly... Le soir tombe. Nous entrons au petit villas^e à peine un peu avant la nuit. L'auto s'est garée dans la remise de Thôtel où nous avons laissé nos sacs. Nous voici sur la place du village. Nous circulons dans un livre de Philippe. On nous indique
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le chemin de sa maison. Elle est là sur la route qui monte, passé l'église, presque en face de celle dQ Père Perdrix. Au rez-de-chaussée les volets de Tunique fenêtre sont clos comme les paupières de quelqu^'un qui se recueille ; mais la porte est entre-hàillée. Oui c'est bien ici : quelqu'un ouvre la porte en sortant et, dans l'étroite pièce, en face de l'entrée, nous voyons entre deux cierges allumés la bière revêtue de noir et couverte par les couronnes. La mère s'empresse vers nous, s'étonne de nous voir ; aimait-on donc tant que cela son enfant ! elle nous présente à quelques gens du pays qui sont là : des amis venus de Paris tout exprès ; elle @n est fière. Une femme sanglote à l'écart ; c'est la sœur. Oh l combien elle lui ressemble ; son visage m'explique celui de notre ami, que déformait un peu, au côté gauche de la mâchoire, une très apparente cicatrice que la barbe cachait mal. Le beau-frère, affablement vient à nous et nous demande si nous voulons, avant que vienne plus de monde, voir la chambre de Charles-Louis.
Cette maison est tout entière à son échelle ; c'est parce qu'elle était très petite qu'il en est. sorti tout petit; à côté de la chambre- salon où l'on entre d'abord, la pièce claire et vide où le sabotier, son père, travaillait ; elle prend jour sur une courette, où donne également la chambre
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de Philippe au premier. Chambre étroite et point ornée ; à droite de la fenêtre, une petite table où écrire; au-dessus de la table, des planchettes avec quelques livres et la haute pile de tous ses cahiers d'écolier. La vue qu'on aurait de la fenêtre est coupée court par deux ou trois sapins qui ont crû tout contre le mur de la courette. C'est tout ; et cela suffisait. Philippe était bien là. La mère fait les honneurs du lieu :
— Regardez bien, messieurs ; cela a bien son importance si vous devez parler de lui.
Sur le devant de la maison une chambre d'honneur, où se réfugie le peu de luxe de cette humble demeure ; cheminée garnie, portraits encadrés, tentures ; c'est la chambre qui ne sert pas.
— Si nous sommes de pauvres gens, vous voyez que nous ne sommes tout de même pas dans la misère.
Elle entend qu'à Thôtel où nous sommes descendus nous nous considérions comme ses hôtes, aussi longtemps que nous resterons à Cérilly.
— Voulez-vous voir la maison du Père Perdrix ? nous dit le beau-frère ; cela doit vous intéresser.
Et nous l'accompagnons à Tavant-dernière maison du village ; mais la pièce où l'on reçoit
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a été remise à neuf. Gomme nous en sortons le beau-frère se penche vers nous :
— Celui que vous voyez là-bas, c'est Jean Morantin ; vous savez bien : le seigneur du villnge. Quand Louis a parlé de lui dans son livre, on a voulu le faire fâcher. 11 a dit : non, non, je le connais le petit Philippe ! c'est un bon garçon ; il n'a pas voulu dire du mal de moi.
Nous rentrons à l'hôtel où vient d'arriver, de Vichy, Valéry Larbaud avec qui nous passons la soirée.
La cérémonie funèbre a lieu vendredi matin à d \ heures. Aucun autre ami n'est venu ; si, Guil- Idumin, Fauteur de la Vie d'un simple ; il habit 3 une ferme à treize kilomètres d'ici. On « espère » encore un quart d'heure ; Gérilly est entre plusieurs lignes, et l'on peut y accéder de différents côtés. Enfin le court cortège se met en marche.
Petite église romane grise et brune, emplie d'ombre et de bon conseil. Le diacre vient vers nous, tandis que nous restons groupés près de la bière:
— Par ici, messieurs I venea par ici ; vous trouverez du feu.
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Lt nous nous- rapprochons d'un brasero près de Fabside. A deux reprises, pendant la cérémonie, le beau-frère remonte jusqu'à nous : une fois c'est pour nous dire que Marcel Ray vient d'arriver de Montpellier avec sa femme; puis la seconde fois, se penchant vers nous ;
— Vous visiterez encore la chapelle des Saints ; de cela aussi mon beau-frère a parié dans ses livres.
La cérémonie prend fin; on s'achemine vers le cimetière. Le ciel est bas. Par moments un nuage traînant brouille le fond du paysage. Nous voici devant la fosse ouverte. De Pautre côté de la fosse, en face de moi, je regarde la sœur qui sanglote et qu'on soutient. Est-ce vraiment Philippe qu'on enterre? Quelle lugubre comédie jouet-on là? — Un ami du pays, décoré du ruban violet, commerçant ou fonctionnaire de Gérilly, s'avance, des feuilles manuscrites à la main, et commence un discours. 11 parle de la petite taille de Philippe, du défaut d'aspect qui Tempêchait de parvenir aux honneurs, de ses échecs successifs aux postes qu'il eût voulu occuper : — Tu n'as peut-être pas été un grand écrivain, conclutil. mais... Rien n'est plus émouvant que ce reflet naïf de la modestie que Philippe apportait à parler de lui et dont sans doute cet excellent homme
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fut dupe : mais notre cœur à quelques-uns se serre ; j'entends murmurer près de moi : « Il en fait un raté î » Et j'hésite un instant à m'avanoer à mon tour devaut la tombe, pour dire qu'il n'appartient qu'à Gérillyde parler aussi humblement de Philippe ; que, vu de Paris, Philippe nous apparaît très grand... Mais quoi! Philippe ne souffrirait-il pas de cette distance que l'on apporterait dès lors entre lui et ceux de son petit village dont son cœur n'avait jamais voulu s'éloigner ?
Du reste Guillaumin prend la parole ; son discours est bref, plein de mesure et de tact, très ému. 11 parle d'un autre enfant de Gérilly, parti comme Philippe, mort à trente-cinq ans comme lui, il y a précisément un siècle : le naturaliste Perron. Un petit monument sur la place, rappelle son souvenir. J'y copierai tout à Fheure cette pieuse et touchante inscription :
Perron s'est
desséché comme
un jeune arbre
qui a succombé
sous LE POIDS DE SES PROPRES FRUITS.
Une autre face du monument porte un relief de bronze qui montre François Perron assis sous
un palétuvier où perchent des kakatoès, dans un paysage austraiicn qu'iiabitent des kanguroos famille is.
Une automobile s'arrête à la porte du cimetière ; c'est Fargue ; il arrive comme s'achèvent les discours.
Je suis heureux de le voir là ; sa douleur est profonde ; comme celle de tous ceux qui sont ici d'ailleurs ; mais il semble, de plus, que Fargue représente ici tout un groupe d'amis absents et précisément des meilleurs, et vienne apporter lem^ hommage.
Nous rentrons à l'hôtel où M"' Philippe nous convie ; son gendre, M. Tournayre,la représente. Je suis assis auprès de lui ; il me raconte certains traits de la première enfance de son beaufrère :
— Dès l'âge de cinq ou six ans, dit-il, le petit Louis jouait à « aller à l'école ; » il s était confectionné de petits cahiers qu'il mettait sous son bras, puis disait :
— Maman, adieu ; je m'en vais à l'école.
Il s'asseyait alors dans un coin de l'autre pièce, sur un escabeau, tournant le dos à tout... Puis, au bout d'un quart d'heure, la classe imaginaire étant tinie, il rentrait.
— Maman, l'école est finie.
Mais un beau jour, sans rien dire à personne, se sauvant de chez lui, il y alla pour de vrai, ? Técole ; il n'avait que six ans : le maître le renvoya. Le petit Louis revint. Le maître, alors :
— Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
— Mais... apprendre.
On le renvoie encore ; il est trop jeune. L'enfant s'obstine et fait si bien qu'il obtient une dispense d'âge. Le voilà qui commence sa patiente instruction.
0 « petit bon sujet » 1 je comprends ce qui te fit plus tard tant aimer Jude VOhscur ! Plusencore que ces dons d'écrivain, que ta sensibilité que ton intelligence, combien j'admire cette application émerveillée qui n'était qu'une forme de ton amour.
Nous repartons.
Et durant le trajet du retour, je songe à cet article que je lui avais promis d'écrire, que je m'apprêtais à écrire, à l'apparition de son livre que doit donner incessamment Fasquelle — cet article qu'il attendait. J'en fixe en mon esprit les divers points.
La mort de Philippe ne peut me faire exagérer en rien ma louange ; tout au plus en m'incliirnnt plus tristement vers cette émouvante figure et me
permettant de Tétudier mieux (dans les papiers qu'il a laissés) assurera-t-elle, en la précisant davantage, mon admiration.
Certains Tout mal connu qui n'ont vu de lui que sa pitié, sa tendresse et les qualités exquises de son cœur ; ce n'est pns avec cela seul qu'il fut devenu Tadmirable écrivain qu'il put être. Un graud écrivain satisfait à piua d'une exige. ice, répond à plus d'un doute, nourrit des appétits divers. Je n'admire que médiocrement ceux qui ne supportent point qu'on les contourne, ceux qu'on déforme à regarder de biais. On pouvait examiner Philippe en tous sens ; à chacun des amis, des lecteurs, il paraissait très un ; mais aucun ne voyait le même. Et les diverses louanges qu'on lui adresse peuvent bien être également justes, mais chacune prise à part ne suffit pas. Il porte en lui de quoi désorienter et surprendre, c'est-àdire de quoi durer.