LA JEANNE D'ARC DE CHARLES PÉGUY
Cuverville,
J*ai fui la ville pour quelques jours, las de me débattre contre les occupations multiples qui disloquent trop la pensée. A Paris j'ai beau faire, le meilleur des journées s'effiloche ; correspondance, menues lectures sans profit, soucis divers, harcelante préoccupation du réel, sympathies — ces harpies dépichent la trame ; je n'y puis tisser rien de dru.
J'emportais avec moi plusieurs livres que je me réjouissais de lire durant la pluie, d'autant mieux et plus volontiers que je les aurais lus sans l'insupportable souci d'en écrire. Mais j'emportais aussi Isl Jeanne d'Arc de Péguy ; je l'entrouvre et presque aussitôt je n'ai plus d'attention
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pour rien d'autre. L'étonnaTit livre ! Le beau livre ! Rien, depuis VArbre de Claudel, ne m'avait imposé davantage. J'écris mal ressaisi, tout ivre; s'il y paraît un peu, n'importe ; ce n'est pas un article que voici.
D'autres ont raoon^é l'histoire Jes Cahînr^ de Péguy ; jusqu'aujourd'hui leur douteuse fortune a cheminé dans l'ombre, patiemment, longuement, durement *. Puis l'article de Michel Arnauld, paru ici même ' ; et, tout aussitôt, comme ces feux sur les collines, tout prêts, qui n'attendaient qu'un signal pour partir, et Tun invitant l'autre s'allument, — Tarlicle de Daniel Halévy d ms le Temps ; dans les T)phai:< T/irticle de G. Lucas de Prsloiian ..désormais l'^s Cahiers progresseront dans la lumière. Et Péguy l'a bieu mérité.
M. C. Lucas de Pesloûan cite une întervÂew de Barrés, que je ne connaissais pas, que j'ai plaisir à lire, et plaisir à citer ici : « La litt^^rature en décadence ! Quelle erreur î... Un réveil magnifique des passions et des énergies se manifeste partout dans la jeunesse... Allez au Quartier Latin dans cette modeste boutique des Cahiers
1. Il si-qit plus exact de dire que Péguy cheiiiinail à l'ombre Je s -s Cahiers .
2, Ddns U Nouvelle Revue Fr&nçAÎse*
de la Quinzaine,.. Rien n'est vulgaire, rien n'es! déprimé dans un tel milieu. Voiià des âmes qui débordent. Vous me parlez d'affaiblissement de la pensée et des caractères. Moi je vous montre des groupes d'hommes qui ont un idéal, et, notez-le, un idéal qui commande à leur destinée. C'est cela qui est beau chez un Péguy, chez un Maurras. La compagnie perpétuelle de leur pensée leur suffit et les ennoblit... » — « Il faut savoir estimer la valeur d'une telle opinion >, ajoute M. C. Lucas de Pesloiian...
Aussi bien Barrés reconnaîtrait-il dans le Mysière de la Charité de Jeanne d'Arc, et reconnaîtrons-nous avec lui, son propre enseignement dans ce qu^il a de plus salutaire, ses théories dans ce qu'elles ont de plus sûr.
Enfin le mystère se passe à Domrémy, en Lorraine, et c'est une accointance de plus. A sentir combien subtilement la petite Hauviette, interlocutrice de Jeanne d'Arc, avec Colette Baudoche s'apparente, je pressens combien l'un et l'autre de ces portraits sont ressemblants.
Je suis une petite Française qui voit clair, s'écrie Hauviette, et je ne laisse pas dire. Je suis une petite Lorraine qui voit clair.
Ce qu'était une paroisse chrétienne, une paroisse
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rançaise au commencement du xv" siècle * ; ce qu'était une paroisse lorraine, en plein cœur de la chrétienté ; comment les malheurs du temps, les désastres, les déchirements du royaume retentissaient sur la vie intérieure, lui donnant un approfondissement qu'elle n'avait peuL-êlre jamais atteint ; créant une mystique; comment dans cette chrétienté, dans ce peuple chrétien la sainteté poussait pour ainsi dire toute seule, simple et s'ignorant elle-même ; non point travaillée par des exercices, par des forcements de serre, mais littéralement en pleine terre comme une fleur du pays, comme une plante vigoureuse et vivace, fille du terroir, naturelle en ce sens autant que surnaturelle, et qui enfonçait dans le sol des racines d'une profondeur incroyable ; comment la plus grande histoire du monde, et la plus belle, est ainsi venue tout naturellement au monde, est sortie toute naïve et toute neuve, c'est ce que M. Péguy a entrepris de représenter dans ce myatèr*,..
Représenter c'est bien le mot ; ici Pég"uy n'explique rien : il re-présente ; c'est-à-dire il remet au présent ce passé. Nul archaïsme. Sinon que la misère était plus grande alors, cet alors pourrait être aujourd'hui. Aujourd'hui cette détresse, cette angoisse ; aujourd'hui cette sainteté ; elle apparaît ici du même coup possible et nécessaire; elle éclôt naturellement. Elle ne paraissait pas, alors, piug possible et plus vraisemblable ; elle