Je cite ici le texte de la notice des Cahiers
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n'est pas moins possible ni moins vraisemblable aujourd'hui.
Le livre entier pourrait se partager en trois scènes ; une admirable prière de Jeanne d'Arc ; un dialogue de cette enfant de treize ans avec sa petite amie Hauviette — et je ne connais rien de plus beau ; — un très long dialogue entre Jeannette et la religieuse Gervaise, coupé par un interminable monologue de celle-ci. L'acheminement de la pensée est très lent,mais sûr. L'écriture de Péguy ne trace jamais une ligne, elle tend à couvrir un espace.
Et je me proposais, après ce peu de chemin parcouru, de le reparcourir en quelques pas. Douze phrases m'eussent suffi pour résumer ces deux cent •inquante pages. Mais ces redites^ cette superfétation même, sont de la pièce, en font partie. On supprimerait tout à vouloir essayer de réduire.
Je sais bien que ces redites, ces superfétations, ces reprises étaient déjà dans les précédents cahiers. Mais la manière, pour être personnelle à Péguy, dira-t-on qu'elle est postiche à ce Mystère ? Non ; mais bien que Péguy, pour écrire ce livre admirable, était tout préparé — désigné. 11
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y a là mieux que Tappropriation d'une manière, il y a celle du style ; c'est-à-dire de < l'homme môme ».
Le style de Pésruy est semblable à celui des très anciennes litanies.
Il est semblable à ce chant que les enfants pauvres de Rouen, selon une antique coutume, viennent chanter très vite et sur une voix suraiguë, au jour des Rois, quêtant de porte en porte :
Donnpz, donnez la part à Dieu ! — Nous vous chantrons les Evandieux — les Evandieux de Not' Seigneu... —
J'iai vu vivant, je l'ai vu mort — A la Ineiir de qnatr' cbandell' — donnez, donnez-nous la pari à Dieu, etc., etc. —
Il est Semblable aux chants arabes, aux chants monotones de la lande ; il est comparable au désert ; désert d'alfa, désert de sable, désert de pierres...
Le style de Péguy est semblable aux cailloux du désert, qui se suivent et se ressemblent, où chacun est pareil à l'autre, mais un tout petit peu différent ; d'une différencie qui se reprend, se ressaisit, se répète, semble se répéter, s'accntne, s'affirme, et toujours plus nettemnnt; on avance. Qu'ai-je à faire de plus de variété ! de ces pays
loquaces qui, dans l'espace d'un seul regard et sans que j'aie à tourner les yeux, m'offrent à considérer plus de choses que n'en peut écouter ma vie. Je ce veux plus aimer que les déserts ou les jardins; les jardins très soignés et les déserts monotones; où la même fleur, ou du moins la presque pareille, répétera le près {ue semblable parfum; durant des lieues; et le même caillou la même couleur, et pourtant '^à cliaque fois un tout petit peu différente; comme la flûte arabe la même phrase, presque la même, durant presque tout le concert ; comme le croyant la même prière, durant tout son temps d'oraison, ou du moins presque la même, un peu différemment intonée, presque sans qu'il s'en doute, et comme malgré lui, qui recommence encore, et où sa foi ne s'épuise pas encore. Motsl je ne vous laisserai pas, mêmes mots, et je ne vous tiendrai pas quittes, tant que vous aurez encore quelque chose à dire.
Sa gorge qui lui ftiisait mal.
Qui lui cuisait.
Qui lui brûlait.
Sa gorge sèche et qui avait soif.
Son gosier sec.
Son gosier qui avait soif.
Sa main gauche qui lui brûlait.
£t sa main droite.
JOUBNAL SANS DATBS
Son pied gauche qui lui brûlait.
Et son pied droit.
Parce que sa main gauche était percée.
Et sa main droite.
Et son pied gauche était perc4.
Et son pied droit.
Tous ses quatre membres.
Ses quatre pauvres membres.
Et son flanc qui lui brûlait.
Son flanc percé.
Son cœur percé.
Et son cœur qui lui brûlait.
Son cœur consumé damour.
Son coeur dévoré d'amour.
Nous ne vous laisserons pas, Seigneur, que vous ne nous avez bénis.
Aucune phrase ne suffît à exprimer la pleine touiïe de la pensée. Les mots ont beau se serrer l'un près de l'autre, l'un contre l'autre, ils ne se presseront jamais d'une étreinte si sûre qu'ils ne laissent rien échapper. Et chaque mot, de chaque phrase de Péguy aussitôt dite débandée, court après tout ce qu'il a laissé fuir.
En vérité quel admirable livre pour l'étranger qui veut toucher du nez le nuancé de notre langue. Jamais elle ne fut moins latine et moins lapidaire ; plus libre et plus soumise à lafois, réoon-
dant plus soudain au moindre souffle de l'esprit. On la retrouve ici, ô joie l comme elle était dans Rabelais : en formation, et toute jeune l
Hauviette
Tu faisais la prière. Ne t'en excuse pas. Ne t'en défends pas. Je ne te le reproche pas. Tu n'as pas besoin de l'en défendre. Il n'y a pas de mal à ça. Tu n'as pas besoin d'avoir honte...
... Tu auras beau faire, tu auras beau dire, tu auras beau croire : tu es notre amie, jamais tu ne seras comme nous.
Je ne t'en veux pas. Je suis dans la main du bon Dieu. Nous sommes dans la main du bon Dieu, tous, et la terre, entière, est dans la main du bon Dieu. 11 faut de tout pour faire un monde. Il faut des créatures de toute sorte poir faire une création. Il faut des paroissiens de toute sorte pour faire une paroisse 11 faut des chrétiens de toute sorte pour faire une chrétienté.
Jeannette
— Il y a eu des saints de toute sorte. II a fallu dos saints et des saintes de toute sorte. El aujourd'hui il en faudrait. Il en faudrait peut-être encore d'une sorte de plus.
Hauviettb
— Tu es parmi nous, tu n'es pas comme nous, jamais tu ne seras comme nous. Moi quand je fais ma prière, je suis contente, pour le temps que ça dure. Pour le temps de la faire, et pour le temps que ça dure après. Jusqu'à la suivante. Jusqu'à la prochaine.
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Jeannette Hélas 1
Hauviettb
Mais toi ça te laisse toujours sur ta faim, de faire ta prière. Et tu es toujours aussi malheureuse qu'avant. Après qu'avant...
... On s'imagine ici, dans la paroisse, que tu es heureuse de ta vie parce que tu fais la charité, parce que tu soignes les malades et que tu consoles ceux qui sont atfligés ; et que tu es toujours là avec ceux qui ont de la peine. Mais moi, moi Mauviette, je sais que tu es malheureuse.
Jeannette
— Tu lésais parce que tu es mon amie, Hauviette.
Hauviette
— Je ne suis pas amie seulement, je suis une fille qui voit clair. De faire du bien aux autres, nous autres ça nous ferait du bien, si seulement on en fai sait. Mais toi rien ne te fait du bien. Tout te fait du mal. Tout te laisse sur ta faim. Tu te consumes tu te consumes, tu es consumée de tristesse, tu es perdue de tristesse, tu as. pauvre grande, lu as une fièvre, une fièvre de tristesse, et tu ne guéris point, Lu ne te guéris jamais. Tu as une grande fièvre. Tu es pétrie de tristesse. Ton âme est pétrie de tristesse...
0 pathétique instance 1 Ecoutons M"* Gervaise, qu'appelle auprès d'elle la grande détresse de
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Jeanne, expliquer à Tenfant que Tinutilité de la souffrance est le propre de la souffrance d'enfer ;
... Il y a, ailleurs il y a une souffrance qui est perdue; qui est toute perdue ; qui est toujours perdue; quand même on ne voudrait pas; quoi qu'on veuille; quoi qu'ils veuillent ; quoi quils veuillent éternellement.
Quoi qu'ils fassent. Éternellement quoi qu'ils fassent.
C'est ça l'enfer. Autrement il n'y aurait pas d'enfor. Ça serait la même chose que nous ; ça serait la môme chose partout.
Dans toute la création.
Si leur souffrance pouvait servir, mon enfant, ma pauvre enfant, ils seraient comme nous ; ils seraient nous ; il n'y aurait pas, il n'y aurait jamais eu de jugement. Si leur souffrance pouvait servir, sitôt qu une souffrance peut servir, elle s'appareille, elle s'apparente, ellese lie à la souffrance de Jésus-Christ. Elle devient de la même race. Elle devient, aussitôt elle devient de la môme sorte, de la même race, de la même famille que la souffrance de Jésus-Christ...
... Ma fille, ma fille il y a beaucoup d'Eglises; dans l'Eglise, Mais il n'y en a qu'une. Il n'y a qu'une Eglise. Il y a plusieurs Eglises. Il y a la militante, où nous sommes. 11 y a la souffrante, où nous éviterons d'être ; s'il plaît à Dieu. Il y a la triomphante, où, nous devons demander d'être. S'il plaît à Dieu. Mais il n'y a pas une Eglise infernale.
Il n'y a pas une Eglise d'enfer.
JOtTRNAL SANS DATES 219
Il s'agit d'amener Jeanne peu à peu à l'idée d'un gacrifice actif, à cette idée de sainteté, à cet état de sainteté active qui sauvera le royaume de France, car la religion calme, résignée, raisonnable et simplement conservatrice de Hauviette n'y suffit pas. Et cependant quelle beauté déjà dans cette acceptation, dans cette raisonnable ferveur. — Je voudrais citer tout au long :
H VUVIETTE
... Voilà bientôt cinquante ans passés, au dire des anciens, que le soldat moissonne à sa fantaisie ; voilà bientôt cinquante ans passés que lesoldat écrase, ou brûle, ou vole, à sa guise, la moisson mûre ; et pour le moins qu'il foule au pied des chevaux la moisson mûre. Eh bien I après tout ce temps-là, tous les ans, à l'automne, les bons laboureurs, ton père, le mien, tes deux grands frères, les pères de nos amies, toujours les mômes, les mêmes paysans, les mêmes paysans français, labourent avec le même soin les mêmes terres, à la face de Dieu, les terres de là-bas, et les ensemencent. Vo lace qui garde tout. Les maisons démolies, on les rebâtit. Les églises, les églises mêmes, les paroisses démolies, on les rebâtit. La paroisse n'a jamais chômé. Et avec tous ces embroussaillements le culte, le culte de Dieu n'a jamais chômé. Voilà ce qui garde tout. Ce sont des bong chrétiens. La messe n'a jamais chômé; ni les vêpres; ni aucun office ; ni aucun service de Dieu. Et ils n'ont jamais manqué de faire leurs Pâques, au moifls une fois par an. Voilà ce qui garde tout. Le travail. Le travail du bon Dieu. Ils n'auraient, eux aussi, qu'à
se faire soldats; ça n'est pas difficile : on reçoit moins de coups, puisqu'on en donne aux autres. Une t'ois soldats, ils n'auraient, eux aussi, qu'à faire la moisson sans avoir fait les semailles. iMais les bons laboureurs aiment les bons labours et les bonnes semailles...
Comme se reprenant :
Ecoute, je ne voudrais pas dire une bêtise. Mais au fond je crois bien qu'ils aiment tout de même autant le labour et les semailles que la moisson. Ils aiment autant au fond labourer que moissonner et semer que récolter, parce que tout cela c'est le travail, le même travail, le même sacré travail à la face de Dieu.
Au fond ils ne veulent pas moissonner sans avoir labouré, récolter saos avoir semé. Ça ne serait pas juste. Ça ne serait pas dans l'ordre du bon Dieu.
Tous les ans ils font à la môme époque la même besogne avec la même vaillance, tout le long de l'année le même travail avec la même patience ; voilà ce qui tient tout, ce qui garde tout ; ce sont eux qui tiennent tout, eux qui gardent tout, eux qui sauvent tout ce que l'on peut sauver ; c'est par euK que tout n'est pas mort encore, et le bon Dieu finira bien par bénir leurs moissons.
Moi je suis comme eux. Si j'étais à la maison occupée à filer mon peson de laine, ou ça revient au même si j'étais à jouer aux boquillons, parce que ce serait l'heure de jouer ; et si on venait me dire, si quelqu'un accourait : Hauviette, Hauviette, c'est l'heure du jugement, l'heure du jugement dernier, dans une demi-heure l'ange va commencer à sonner de la trompette...
Jeannette Malheureuse, malheureuse, de quoi oses-tu parler?
IIauviette Je continuerais à filer ma laine, et ça revient au même, je continuerais à jouer aux boquillons...
Jeannettk Hauvielte, Hauyiette...
Hauviette
Parce que le jeu des créatures est agréable à Dieu» L'amusement des petites filles, l'innocence des petites filles est agréable à Dieu. L'innocence des enfants est la plus grande gloire de Dieu. Tout ce que l'on fait dans la journée est agréable à Dieu, pourvu naturellement que ça soit comme il faut. Tout est à Dieu tout regarde Dieu, tout se fait sous le regard de Dieu ; toute la journée est à Dieu. Toute la prière »st à Dieu, tout le travail est à Dieu; tout le jeu aussi est à Dieu, quand c'est l'heure de jouer...
... Je continuerais à filer, si je filais, et à jouer, si je jouais.
Et en arrivant je dirais au bon Dieu : Notre père qui êtes aux cieux, je suis la petite Hauviette, de la paroisse de Domrémy en Lorraine; pour vous servir; de votre paroisse de Domrémy dans votre Lorraine de chrétienté Vous nous avez rappelés un peu de bonne heure, vu que je n'étais encore qu'une toute petite fille iVIais vous êtes un bon père et vous savez ce que vous faites.
Un siltnce.
Je suis une petite Française têtue. Jamais on ne me fera croire qu'il faut avoir peur du bon Dieu;
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qu'on peut avoir peur du bon Dieu. Quand je suis sur la route et que mon père me rappelle, pour me faire rentrer à la maison, je n'ai pas peur de mon père
Un silence.
Je sui| comme eux. Nous sommes leurs filles
Mais non ; cela ne suffit pas ; cela ne peut pas nous suffire. Barrés ! Barrés I Que ne comprenezvous que ce dont nous avons besoin, ce n'est pas de confort (et j'entends ; du confort de l'esprit), c'est d'héroïsme.
Et jamais je n'ai reproché rien d'autre à votre théorie que ceci : c'est qu'elle invite au repos (sans trop le savoir, sans même s'en douter), c'f^st qu'en promettant le confort elle compromet l'énergie. C'est qu'en enracinant chaque esprit dans un milieu trop favorable, dans sa terre et parmi ses morts, vous l'invitez à la paresse*. Non plus qu'au temps de Jeanne, Hauviette — Colette Baudoche aujourd'hui ne peut suffire. Certes il faut des Colette et des Hauviette; mais il nous faut, aussi, plus que cela. Que Péguy soit loué pour nous avoir proposé davantage.
1. L'arbre placé, laissé dans les conditions que vous préconisez, ce sont des feuilles, non des fruits que vous ramènerez à produire ; beaucoup de feuilles et pas de fruits. Tout arboriculteur vous le dira.