EN ESPAGNE
Ilendaye»
Moins fatigué j'eusse occupé sans doute, chaque jour, quelques pages simplement à louer ce pays. Pourtant je n'y fus amoureux de rien ni de personne ; mais la lumière azurée, mais je ne sais quelle senteur sauvage parmi le luxe épais du printemps...
En sandales, j'ai fait presque en courant cette longue course d'Urrugne. Je tenais la lettre de M... à la main. L'air était brillant de soleil. Llieure passait sans me meurtrir. Sur les plateaux, le long des pentes, des asphodèles croissaient en abondance ; non point cet asphodèle rameux des garrigues du Gard ou des abords sacrés de Syracuse, mais portant sur une tige unique ses fleurs, à ia façon des tritomas.
Sur les rochers, près de Vera, nous avions cueilli
l'avant-veille des bruyères aux grelots couleur | digitale, solitaires ou presque sur leurs tiges et si gros qu'ils semblaient les ployer.
Sur ces rochers et sur les talus de la route, une plante rampante et touffue à fleurs bleues (de ce bleu profond que je ne connaissais qu'à la gentiane, et que Jammes dit être une gentiane en effet) fait dans Fherbe des trous de nuit. L'œil voluptueusement s'y enfonce.
A Saint-Sébastien, sur la place, nous nous fîmes servir du chocolat espagnol, épais et fortement aromatisé de cannelle ; on le sert dans de petites tasses, bien trop petites à mon gré. J... prétend ne pouvoir souffrir le chocolat à Tespagnole ; elle demande donc un chocolat « à la française ». On lui apporte presque aussitôt de ce chocolat, oui, du même; mais la tasse est beaucoup plus grande, et J... le déclare excellent. M... consent au chocolat espagnol, mais prend les gâteaux à l'œuf en horreur. Et comme je m'irrite à les voir toutes deux si résignées ou résolues à ne goûter à ce pays que par les yeux ou, tout au mieux, du bout des lèvres, en enfonçant mes dents dans cette pâte huileuse et grumeleuse et safranée, je crus mordre à même T^sp gne ; ce fut affreux.
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Je goûte un vain plaisir à constater chez mon compagnon encore un peu moins de don que chez moi pour les langues. Au premier restaurant, passé la frontièue, comme il indique du doigt, sur la carte des vins, une demi-bouteille de « cerveza » que nous jugeons devoir être de la bière :
— Pilsen o inglès? demande le garçon.
— Mon pauvre ami, c'est inutile d'essayer, je ne comprendrai rien de ce que vous dites 1
Si pressante qu'ait été notre curiosité à Valence, arrivés le matin, vers midi nous ne songeons qu'à repartir.
— Pourtant pas sans avoir vu la cathédrale...
Guides par notre fantaisie de calle en calle, nous voici devant elle brusquement. G... qui fume un assez bon cigare m'envoie en éclaireur voir « si ça vaut la peine d'entrer ». Le cigare n'étant pas achevé quand je ressers, nous repartons...
Mais était-ce bien la cathédrale ?
J'ai dormi comme un minéral. Matin charmant l Une joie inouïe carillonne à travers la ville ; c'est
l'heure où les troupeaux la parcourent ; chaque chèvre qui passe égrène en trottinant la note unique de sa clochette. L'air est tout parfumé d'azur;
les toits brillent. FuirTah! fuir plus au sud et vers un dépaysement plus total. C'est par un tel matin quel'espoir le plus confiant et le plus hnrdi de notre âme appareille, et que ia toi&on d'or tremble devant Jason.
Elche. — Grâce à nos manteaux du Ty roi nous passons ici pour deux toreros catalans
Ainsi que naguère à Séville, les « cercles > sont ce que j'admirai le plus à Murcie. Ces cercles ont ceci de particulier qu'ils sont toujours rectangulaires. On dirait l'intérieur d'un omnibus dont les deux côtés se seraient beaucoup reculés. Touchant les deux murs latéraux, deux rangs de larges fauteuils se font face. Dans chaque fauteuil un cercleux. Chaque cercleux fume un cigare et, de biais, regarde passer le passant. Le passant, en passant, regarde le cercleux fumer son cigire Une grande glace sans tain sépare les cercleux des passants : vu du dehors le cercle a l'air d'un aquarium.
Les cercles sans prétentions sont de plaîn-piea avec la rue. (C'est une rue où ne passent point de
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voitures.) D'autres, un peu plus relevés, présentent les genoux du cercleux à hauteur de l'œil du passant. L'assis domine. Ni livres, ni journaux, ni consommation autre que celle des cigares ; ni conversation possible de fauteuil à fauteuil trop distant. Sur la devanture d'un de ces aquariums où stagnent ainsi quelques turbots, on lit « Circulo instructivo ». Que sont les autres?
Lorsqu'on vient en Espagne assoiffé de soleil, de danses et de chants, rien de morne comme la salle d'un cinématographe oii la pluie nous force à demander abri. Chants et danses, en vain nous en avons quêté jusqu'à Murcie. A Séville sans doute on en trouve encore; à Grenade... Oui je m* souviens que dans LAlbaycin,il y a près de vingt ans (rien depuis, non pas même les chants de l'Egypte, n'a su toucher endroit plus secret de mon cœur), c'était, la nuit, dans une vaste salle d'auberge, un garçon bohémien qui chantait ; un chœur, à demi-voix, d'hommes et de femmes, puis de subites pauses, coupaient ce chant haletant, excessif , douloureux, où l'on sentait son âme, à chaque défaut de souffle, expirer. L'on eût dit une pre;nière ébauche de la dernière ballade de Chopin ; mais cela restait comme en marge de la
musique ; non pas espagnol mais gitane, irréductiblement. Pour réentendre ce chant, ah! j'eusse traversé trois Espagnes. Mais je fuirais Grenade de crainte de ne l'y réentendre point.
Du reste un temps affreux nous fit rebrousser chemin vers le nord.
Au souvenir da cette soirée reste attaché celui d'une rougeur.
C'était aux vacances de Pâques. Je voyageais avec ma mère. J'avais un peu plus de vingt ans; mais je n'eus vingt ans qu'assez tard ; j'étais encore tendre et neuf.
Pour le divertissement de quelques touristes, un manager avait organisé une soirée de danses au premier étage d'une posada de faubourg. Déjà je répugnais alors à tout ce qui sent Fapprèt... mais quel autre moyen de voir ces danses ? E.los ne s'exhiberont bientôt plus que dans les musichalls et les cabarets de Paris.
Habanera, cachucha, séguedille authentiques nous furent servies ce soir-la. Sur trois des côtés de la salle, des chaises de paille et des bancs réservés aux touristes étaient disposés sur deux rangs. J'étais assis à côté de ma mère ; nous avions en face de nous une vingtaine d'Espagnols et de gitans, dont six femmes; les uns très pâles, les autres tannés comme le cuir de leurs souliers. (Je
dis cela par romantisme; mais je croîs qu'à peu près tous étaient chaussés d'espadrilles.) Chaque femme à son tour se levait et dansait, seule ou bien avec un cavalier ; le chœur des instruments, des claquements de main et des voix rythmait la danse...
Le spectacle, un peu morne au début, s'animait. On en était peut-être à la troisième danse ; celle qui la dansait, une Andalouse sans doute, au teint rose, s'agitait du ventre et des bras selon la mode des juives algériennes, et faisait flotter deux foulards, l'un caroubier, l'autre cerise qu'elle tenait du bout des doigts. Vers la fin de la danse elle commença de toupiner, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, d'abord au mitan de la salle, puis en grand cercle, à la manière d'un toton près de choir, suivant le rang des spectateurs qu'elle frôlait. Au moment qu'elle passait devant moi, vlan I je reçus du foulard dans la figure ; et le foulard tomba sur mes genoux. J'eusse voulu que ce fut par maladresse et par hasard ; mais non : c'était direct, subit et concerté, discret... C'est ce qu'au même instant je dus comprendre, et je sentis un flot de sang m'éblouir — car ce petit manège s'éclairait au souvenir d'une chanson que parfois chantait une petite couturière qui venait travailler chez nous ; elle chantait cela lorsqu'elle était, bien sûre que ma mère ne pou-
vait pas l'entendre ; j'ai su depuis que c'était tout bonnement la chanson de Madame Angot, « pas bégueule, forte en gueule »,etc. ; il y était question, au cours d'un couplet, du sultan qui « lui jeta le mouchoir ». J'entendais bien ce que le geste voulait dire ; évidemment ce devait être d'un usage courant dans certains pays.
Plus rouge encore que le foulard, que je dissimulai précipitamment sous ma veste, je m'efforçai de croire que ma mère n'avait rien vu, et songeai avec suffocations aux suites possibles démon « aventure »... La fête cependant continuait. Je ne prêtais plus qu'une faible attention aux trémoussements. d'un couple de gitans; mais, au moment que cette nouvelle danse s'achevait en délire et que les applaudissements des spectateurs éclataient, je vis avec stupeur la gitane tout à coup quitter la danse, sortir un petit mouchoir de son sein et le jeter non loin de nous sur les genoux d'un vieux daim qui n'applaudissait point, mais, à petits coups de canne, faisait résonner le plancher. Le daim assurément connaissait les usages ; et mon oeil ne le quittait plus. Qu'allait-il faire?
Très calme et souriant, il se saisit du petit mouchoir, fouilla dans son gousset, en sortit une pièce blanche, très ostensiblement la roula dans un coin du mouchoir, fit un nœud par-dessus,
JOURNAL SA!tS DATES
puis, de loin, jota le tout vers rEspa2nole...Tout rassuré je ressortis de dessous ma veste le fou- 1/ird rouge et demandai une piécette à ma mère. A prés'jnt que je recouvrais contenance, ce qui mo dépitait surtout c'est que, des six Espagnoles ou ffitanes que cette fête rassemblait, celle qui m'avait « jeté le mouchoir » était de beaucoup la moins belle.
Dans la crainte que des lettres ne s'égarent et que je n'en sache rien, un ami qui reçoit mon courrier s'est chargé de le rassembler et de me l'ouvoyer, par paquets numérotés, sous double enveloppe. C'est amsi que je peux savoir, à pré-
!ît, que le paquet 'A et le paquet 4 sont p«^rdus,
jacun contenant douze '«'UrfS. Et comme j'ignore
> qui, me voici bien avancé.
Entre le Christ, Calvin et M. le sénateur Bérenger, ce n'est que de Li terrasse d'un café que la confusion est possible. Mais il peut être expédient de les fourrer dans le même sac ; et de m'y mettre avec, ainsi que vient de s'amuser à faire, dans le dernier numéro des Marges ^,M. Eugène Montfort, l'auteur de Montmartre et les Boulevards» J'aurais écrit (l'on peut l'en croire !) une « défense passionnée » de Calvin *. J'ai cette figure en horreur ; mais, dernièrement, j'ai parlé contre M. de Gourmont ; et cela ne se fait qu'au nom deCalviu, paraît-il. Que je le veuille ou non, je serai donc calviniste; calviniste quoique j'en aie.
Je tentais de montrer dans cet article combien