Numéro de mai
2. M. Montfort fait évidemment allusion à ce que j'écrivis récemment sur Catherine de Médicis de Balzac, à la suite d'un article de Charles Maurras.
le scepticisme négateur ^ de Reiny de Gourmont était néfaste à l'œuvre d'art. M. Montfort propose à M. de Gourmont de riposter « en montrant de son côté comment l'esprit protestant peut être également ruineux et nocif pour l'œuvre d'art ». Egalement ruiîieux, dit-il : je prétends qu'il peut l'être bien plus 1 Et je ne sache pas qu'on puisse imaginer forme de pensée plus contraire à l'œuvre d'art (et à mon œuvre en particulier) et plus hostile même (le plus souvent sans le savoir) que le calvinisme. C'est là ce qui m'en a détaché dès le jour où j'ai pris la plume. Sur l'invite de M. Montfort, Remy de Gourmont peut bien écrire cet article ; mais ce ne sera pas contre moi.
« Plus de péché ! Tout permis ! Mais M. Gide veut être un pécheur, il désire des lois pour goûter le plaisir de les transgresser, il réclame des actions défendues (qu'il est délicieux de les accomplir 1...) Si le péché n'existait pas, il faudrait l'inventer. Et il y a des gens qui le suppriment! ... »
N'en déplaise à M. Montfort, cette conception du péché-sorbet, du sacrilège et du satanisme (ffuî fut celle de Barbey d'Aurevilly par exemple, ou celle parfois de Romy de Gourmont) est on ne
1. Et non l'esprit d'examen, comme tâche à le faire croire M. Montfort.
peut moins protestante. Elle n'est d'ailleurs pas plus la mieane pour cela.
Certes il m'est impossible de concevoir la morale indépendamment de la psychologie, ainsi que tend à faire le calvinisme ; mais concevoir la psychologie comme une simple affaire de mécanisme, prétendre ne pas tenir compte de la qualité morale des actes ni de leur retentissement intime... voilà qui nous conduit tout droit au picaresque.
« Plus de péché 1 Tout permis I » L'auleur de la Maîtresse Américaine et de la Turque veut désormais Phèdre sans rougeurs. Prométhée sans vauinur,.AndromM(jue sans résistance, Oreste sans Ervnnirs. Il s'imagine ainsi lihérer la littérature. Je ne m étonne pas s'il lui arrive ensuite de s'écrier : « J'éprouve parfois un besoin profond de lyrisme. » Parbleu ! Je crois seulement que le mot « profond » est de trop.
On appelle, je crois, « papillon > une petite feuille volante que le brocheur glisse dans le volume frais paru. Le papillon épargne au critique insouciant la peine d'étudier 1 œuvre nouveUe. Maints journaux, et des plus importants,
ouvrent avec complaisance leurs colonnes à ces « prière d'insérer ». Le papillon est rédigé toujours, sinon par l'auteur lui-même, du moins par ce que Jules Lemaître appellerait sans doute : un ami délicieux. Et seule retient sa louange la crainte de montrer l'oreille même aux yeux du lecteur le plus niais. On y lit •
Vient de paraître cher Fasquelie, de M. Edmond Gojon, un jeune poète sur qui Ton (?) fonde beaucoup d'espoirs, un volume de poèmes < Le Visage penché », d'une inspiration tour à tour émue et puissante qui classe d'ores et déjà ce jeune écrivain parmi les noms de la génération nouvelle. Les pages sur « Paris », le « Poème de la Chevelure », « Le Livre d'Hélène », avec leurs visions grandioses, leurs images hardies et neuves, et la force lyrique de leur mouvement, que règle une forme toujours impeccable, font de celle œuvre moderne l'une des meilleures de la poésie contemporaine.
Après cela, que si quelque imprudent ouvre le livre d'Hélène, c'est pour y lire :
Si loin de ce passé, ce soir, je m'attendris,
A tous ces souvenirs tisonnés que j'attise,
Et je songe aux longs jours de neige, quand Paria
Se confondait avec les fleurs de brise-bise, etc.
Et ailleurs :
C'étaient les cigarettes turques, La théière et les petits fours, etc,
Car déjà :
J'offrais les petits âOurs et je versais le thé...
Et pins loin i
Ah 1 quand reviendras-tu dans ton manteau d'Ecosse Me raconter ta peine et ta douleur précoce... etc.
Sans doute Gaston Deschamps prendra plaisir à citer :
L'air rosissait sa pommette
Je revois encor La bille de sa gourmette
A bélière d'or.
Mais> peut-être que dans « La Chevelure »?...
J'avais les vanités de ce valet de bouge
Ou d'arène qui s'inclina Sur le chignon huileux et sur le masque rouge
Que dévoilait Messalina.
0 Mendèslô Grea^hîô Bonnard ! Qu'est-ce que vous avez fait là I... Et la « chansoa du poète pauvre » nous peint, devant cette œuvre, Tépouvame de la mère qui a bon coût :
Journal sans dati:^
< Que faire de cet enfant ?»
Songe-t-ello, En travaillant &^ dentelle, Bien souvent.
Mais n'ayez crainte, Madame, avec une poésie coîiiiiie celle-ci, il ne me paraît pas que votre fils puisse échapper au succès.
U « impeccable » médiocrité du Visage penché est bonne à nous faire trouver presque exquise la maladresse émue de M. Touny Lerys *. Il y faut quelque complaisance ; mais Tavenir est du côté de ce que Voix P^ut corriger.
Ma fille Bernadette, \e dernier livre de Francis Jammes, plein d'harmonies précuusciilics, exige encore plus de complaisance ; mais il est d'une langue admirablement assurée. Chaque lois que je lis de la prose de Francis Jammes, je méprends à douter si je ne la préfère pas à sa poésie. Le vers est son langage naturel; je n'entends point par là qu'il y ait plus d'artifice en sa prose; mais peut-être plus d'art, et cette sorte de carrure qu'il eut souci de rompre dans l'alexandrin parce qu'il V\ craignait factice, qu'il se plaît à rétablir ici,