Amourensermnt (Bibliothèque de Poésie
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car elle ne dépend plus que de son vouloir. De sorte qu'il semble avec Jammcs que le carmen vinctum soit sa prose et que le solutum son vers ; tant celui-ci coule fluide, tandis qu'il semble que sa prose s'en tienne à de fixes règles de prosodie; tant sa prose reste toujours pleine, sonore, adhérente à sa signification et souplement articulée. Jamais elle ne m'avait paru plus belle.
Quant à la moelle du livre, elle me fait penser au mot de l'autre Béarnais, surpris à quatre pattes, jouant avec les princes du sang :
— Etes-vous père, Monsieur ?... Dans ce cas, souffrez que je continue.
Il est pour Francis Jammes des articles de poésie comme il est des articles de foi ; devant cette littérature Tintelligence froide n'a que faii'e;la compréhension doit être précédée d'amour. Il faut y prêter cœur. Aussitôt une sorte de frémissement tendre l'emplit, qu'on pourrait appeler Vangélisme et qui est au sentiment religieux ce qu'est à la beauté la joliesse.
Prenons ce livre pour ce qu'il est et se donne. La beauté grave nous l'avions dans V Église habillée de feuilles; c'est ici le portrait d'un enfant, écrit à la manière enfantine, sonore des grelots du hochet, plein de petites moues ; le poète n'y sourit même pas encore ; il y fait risette au lecteur.
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Chaque chose a sa poésie : Jammes s'attache avec le plus de dévotion à celle où ne s immisce encore, ou déjà plus, aucune salissure de ratiocination, ni même aucune affirmation d'intelligence ; nulle lèvre n'est, à son gré, plus éloquente, après celle où la parole expire de Thumble vieillarde agenouillée, que celle où la parole n'est pas encore formée. Dans aucun livre encore il n'avait approché d'aussi près cette balbutiante éloquence. Certain d'être suivi d'un groupe nombreux de fervents prêts d'applaudir à la surenchère, il s'inquiète plutôt d'intensifier cette ferveur en s'affirmant toujours plus Jammes, que d'augmenter le nombre des fervents. Mais plutôt encore il ne s'inquiète de rien du tout que de lui-même; et son œuvre se propose immédiatement devant lui, devant nous, pour confondre toutes les règles, pour défier toutes les théories et pour moquer tous les systèmes. Sa grande force poétique est de n'avoir jamais raison.
Rangeons ce livre à côté des autres de Jammes. 11 y prend place naturelle; je veux dire qu'il semble presque qu'on l'attendît, tant il était naturel que Jammes l'écrivît. Pour ceux qui doutent si peut-être sa dévotion d'aujourd'hui n'a pas alourdi ou gauchi le charmant et subtil humour que marquaient quelques-uns de ses premiers écrits, je copie — et pour mon plaisir —
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ce jDassage d'une galerie de portraits (les ancêtres de Bernadette) :
TON bisaïeul AUGUSTIN
Le port roide de quelque intendant militaire retraité, de petite taille, le nez long chaussant des lunettes fines, les yeux d'un bleu clair, la moustache un peu jaunie par les pipes qui enfumaient aussi les journaux et les livres, et tombante et relevée aux bouts cirés, le menton peu saillant, les cheveux rares et longs ramenés sur le côté du front un peu fuyant, l'oreille large : il faisait songer encore à quelque ancien héros des victoires du romantisme.
Son enfance fut si choyée que lorsqu'il désirait la pluie on montait sur le toit d'où l'on vidait un arrosoir.
C'était un lettré. II récitait avec passion ces vers de Musset :
Ohî Sous le vert platane, Sous les frais coudriers,
Diane Et ses grands lévriers I
Mais il était surtout musicien.
Dans la ville élégante où il s'est retiré, il longe le boulevard. On voit bien le pic du Midi aujourd'hui.
— Bonjour monsieur Bellot, vous allez au concert classique?
Le voici dans la salle pleine d'un beau monde silencieux. Il est assis tenant parle milieu sa canne qui supporte son chapeau. Il vibre déjà comme un violon que l'on accorde. Une dame lui adresse un salut de
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la main. Il sourit et s'incline. La symphonie ruisselle et ronfle et à la fin il applaudit, il frappe le parquet poli en signe de satisfaction.
La pr<^sence d'un seul moustique dans sa chambre lui tait soahaiter de n'être jamais né
Vu tout d un coup les deux Salons, pour les toiles de quelques amis qui, dans cette cohue, disparaissent. J'imagine ce que serait une exposition de toute la production littéraire de l'année, projetée subitement au grand jour... l'œuvre la plus belle et la mieux accomplie y passerait également inaperçue — sans plus même exciter quelque scandale, comme elle eût fait du temps que lacadémisme triomphait. Je me persuade que notre époque est plus malade ^non plus pauvre, certes !) et que triomphent aujourd'hui des contagions plus pernicieuses ; car le courage est plus facile qui, parmi la routine et l'ankylose, cherche le salut de l'art dans l'intransigeance, que celui qui, en pleine anarchie, prétend réinventer la vertu et retrouve une raison de tempérance, non dans la règle extérieure, mais dans ses propres prédilections.
Et ma tristesse qui s'amplifiait de salle en salle ne venait point tant de songer à la vanité de tant de médiocres et de coûteux efforts, mais, plutôt,
de ne distinguer plus à travers mon dégoût, de ne me sentir plus la force ni la patience de distinguer la demi-douzaine de lutteurs valeureux, inconnus, méconnus, qui certainement sont Là, qui sont là j'en suis sûr, et qui dans la cohue étouffent.
Plus néfaste que la maladresse, le talent ne prend et ne garde de signification, en art, qu'en fonction de la personnalité qu'il raconte ; n'est plus, sinon, que de la virtuosité.
A propos de la Vénus au miroir, nous avons vu ressortir ce paradoxe : « L'œuvre serait-elle moins belle pour n'être pas de Velasquez ? » Non sans doute ; mais en art, seules nous importent les œuvres dont la beauté répond k quelque question anxieuse ; nous n'avons que faire des réponses qui suivent, en foule, après que la question n^'est plus posée ; ce sont œuvres qui ne répon» dent jJ lus à rien.